“Une politique pénale et pénitentiaire réussie est une politique qui a l’obsession de la réinsertion”

Elisabeth Guigou a été Garde des Sceaux de 1997 à 2000, dans le gouvernement Jospin, et députée PS depuis 1997. Elle regrette le manque de réflexion sur “le sens de la peine” dans le projet de loi de Rachida Dati.

Lyon Capitale : Vous avez amorcé un projet de loi alors que vous étiez Garde des sceaux, et votre successeur, Marylise Lebranchu, n’est pas parvenue à la faire inscrire à l’ordre du jour de l’assemblée. Est-ce qu’on ne considère pas que tout ce qui touche au sort des détenus n’est pas si urgent, si important ?

Elisabeth Guigou : Il y a beaucoup de ça bien sûr, j’ai eu beaucoup de difficulté à bénéficier des crédits pour la rénovation des prisons parce qu’on m’a opposé, notamment, l’urgence de construire des logements sociaux. C’est vrai qu’à partir du moment où on a un calendrier législatif encombré, on considère qu’il est plus urgent de consacrer du temps parlementaire à faire voter la loi sur les personnes âgées dépendantes. En réalité, il faudrait que la loi pénitentiaire soit votée en début de législature.

Vous dénoncez une incohérence entre la politique pénale appliquée actuellement par le gouvernement et la politique pénitentiaire telle qu’elle est voulue dans le projet de loi de Rachida Dati. Quelle réponse comptez-vous obtenir lors du débat parlementaire ?

En tout cas, c’est absurde et même grotesque de faire voter à un an d’intervalle une loi sur les peines plancher, qui considère que l’enfermement est la seule sanction possible y compris pour les mineurs, et quelques mois après, une loi qui consiste à diluer les prisons. La surpopulation carcérale devient absolument ingérable, on n’a jamais vu ça : vous avez 10 000 détenus de plus que de places disponibles. On les entasse à trois ou quatre dans des cellules prévues pour un seul. C’est une atteinte sévère à la dignité humaine. En plus, cela complique les mouvements à l’intérieur de la prison, il y a moins de douches, de sorties de cellule pour le travail ou les visites médicales. La surpopulation multiplie les tensions et les agressions parce qu’il ne faut pas oublier que les prisons sont des lieux de violence : des détenus entre eux, des détenus sur les surveillants, quelques fois aussi, malheureusement, des surveillants sur les détenus.

Le projet de loi de Rachida Dati touche à des améliorations de la vie quotidienne du détenu mais est-ce que, selon vous, la réflexion sur la privation de liberté, sur le rapport entre délit et sanction, est aboutie ?

Non, c’est précisément ce qui manque dans cette loi. Il n’y a pas de réflexion sur le sens de la peine. Dans le projet de loi que le PS a élaboré, c’est un principe qui est posé d’emblée : préservation de la dignité des détenus et préparation à la réinsertion. Pour exemple, quand j’avais fait voter la première loi sur les délinquants sexuels, en créant le fichier génétique (comme quoi, vous voyez, on nous accuse d’être laxistes mais on ne l’est pas), on avait posé le principe qu’ils devaient être soignés dès leur entrée en prison. C’est ce qu’il n’y a pas dans cette loi.

L’actuelle Garde des Sceaux va probablement quitter sa fonction en juin, à l’issue des élections européennes, elle a été confrontée à beaucoup de critiques, notamment de la part des magistrats. Que peut-on attendre de son successeur ?

J’espère qu’on reviendra à une conception des sanctions pénales plus diversifiées. La détention provisoire doit rester l’exception : l’affaire d’Outreau nous l’a assez montré. Je pense qu’une politique pénale et pénitentiaire réussie est une politique qui a l’obsession de la réinsertion. Aucun détenu ne reste en prison jusqu’à sa mort, c’est rarissime. Même Lucien Léger a été libéré.

La prison de Corbas a été présentée à la presse avec la fierté de fermer l’insalubre Perrache. Pour autant, sortir les prisons du cœur de la cité, c’est aussi les sortir de notre conscience...

Je m’étais beaucoup interrogée là-dessus. Ce qu’il ne faut plus faire, ce sont des prisons comme Fleury-Mérogis qui sont très éloignées du centre-ville, isolées à la campagne. Pour les familles, les visiteurs, les proches, c’est très compliqué. Malgré tout, les prisons à la périphérie des villes permettent de faire des ateliers de travail, des terrains de sport, et des cellules individuelles, parce qu’il y a plus d’espace.

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