Pour être informé en temps réel, cliquez ici FIL INFO
vendredi 25 avril 2014

Mai 68 : mystères autour de la mort du commissaire Lacroix


Par Laurent Burlet
Imprimer l'article Agrandir la taille du texte Diminuer la taille du texte
Publié le 01/05/2008  à 00:19
Réagissez

Mai 68 : mystères autour de la mort du commissaire Lacroix

Lyon Capitale revient sur le tournant de Mai 68 : la mort du commissaire René Lacroix, lors de la seule nuit d'affrontements entre manifestants et force de l'ordre aux Cordeliers et sur le Pont Layette.

40 ans après, le débat est toujours ouvert sur les causes précises de sa mort.

Le contexte : la nuit lyonnaise des barricades
L'après-midi du 24 mai, une nouvelle manifestation est organisée jusqu'à la place des Célestins. Mais certaines organisations étudiantes ont un autre objectif : marcher sur la préfecture afin de provoquer un affrontement avec la police*. Après les premières échauffourées vers 19h, la manifestation se retrouve scindée en deux, de chaque côté du pont Lafayette. Des barricades sont érigées des deux côtés. Sur la rive droite, aux Cordeliers, se déroule une véritable bataille rangée entre les gardes mobiles massés au milieu du pont Layette et les manifestants, en majorité étudiants, qui veulent percer le cordon des forces de l'ordre. "Il y avait de la fumée et un bruit invraisemblable. Une atmosphère d'émeute comme je n'en ai jamais retrouvé depuis", se rappelle Claude Burgelin, assistant à la faculté des lettres en Mai 68.

Le camion fou
Des étudiants décident alors de voler un camion sur un chantier et de le ramener à l'entrée du pont. En coinçant l'accélérateur, ils lancent le camion contre les forces de l'ordre. Certains grimpent dans la benne pour jeter des projectiles, d'autres se protègent derrière pour profiter de la percée. Il est environ 23h30. Environ une heure plus tard, les radios annoncent la mort du commissaire Lacroix, écrasé par un camion. Après encore plusieurs affrontements avec les gardes mobiles, les manifestants se dispersent en pillant les Galeries Lafayette et le Grand Bazar.

"Au petit matin, il y a eu des rafles un peu partout, se souvient Robert Daran, qui a couvert les événements pour RTL. Les gros bras du service d'ordre de la CGT arrêtaient même des types manu militari et les emmenaient à l'Hôtel de Police !" L'historienne Michelle Zancarini-Fournel** parle d'une ville "sous le choc" : "La population défile toute la journée en déposant des fleurs à l'endroit où le commissaire a trouvé la mort. (...) Perquisitions, arrestations et déclarations alarmantes du préfet de région se multiplient dans les jours qui suivent et provoquent l'affolement de la population". La mort de ce commissaire marque le basculement de l'opinion publique du côté de l'ordre gaulliste. Après la fermeture de la fac de lettres, en juin, deux trimards (jeunes marginaux de l'époque), Michel Raton et Marcel Munch, sont arrêtés et inculpés de la mort du commissaire Lacroix.

Un procès à rebondissement
Les passions de Mai 68 sont à peine retombées que débute le procès de Munch et Raton devant les assises du Rhône, le 22 septembre 1970. La thèse du commissaire écrasé par un camion semble admise par tous, si bien que les débats portent uniquement sur la question de savoir si Munch et Raton ont lancé le camion contre les forces de l'ordre. Mais au dernier jour du procès, coup de théâtre : l'interne de l'Hôpital Edouard Herriot, qui s'est chargé du commissaire Lacroix, demande à témoigner. 40 ans après, il nous raconte : "J'ai entendu à la radio qu'on parlait de l'ouverture du procès du camion fou qui avait écrasé le commissaire. Je me suis dit ce n'est pas vrai. Je me suis présenté au tribunal et j'ai témoigné le jour même. Le soir du 24 mai, j'étais en charge des urgences. Le commissaire venait d'avoir un infarctus. C'est en lui faisant un massage cardiaque, que je lui ai cassé plusieurs côtes. Sur les électrocardiogrammes, on doit voir qu'il est mort d'un infarctus mais ces preuves ont disparus". Un débat s'engage alors entre l'interne et les deux médecins légistes qui ont réalisé l'autopsie. Pour eux, il s'agit bien d'un écrasement thoracique qui ne peut être causé par la réanimation. L'avocat de Michel Raton, François La Phuong est catégorique : "Ce témoignage de l'interne et la faiblesse de l'accusation concernant Munch et Raton ont fortement pesé dans le verdict des jurés". Quelques instants de délibération suffisent : acquittement.

Dans la mémoire collective, le commissaire reste "mort écrasé par un camion"
Pour de nombreuses personnes, le témoignage de l'interne paraît suspect. Robert Daran de RTL doute toujours : "Tous les médias ont rendu compte de la mort du commissaire en disant qu'il avait été écrasé par un camion. La France entière était au courant. Pourquoi s'est-il tu pendant deux ans ? Pourquoi le jour du procès, il se remet à écouter la radio ?" L'enseignant Claude Burgelin, qui a témoigné au procès, a été convaincu : "La version de l'interne est fondamentalement la bonne. Fils du proviseur du lycée du Parc, il venait de l'establishment lyonnais. On sentait qu'il prenait sur lui. Il ne cherchait nullement à frimer".

Le docteur Paul Grammont, 38 ans après le procès, se défend toujours : "Au moment des faits, je n'ai pas su comment ça avait été retranscrit dans la presse" Et il ajoute : "Après mon témoignage, les HCL ont cherché à me rayer des effectifs. Heureusement, j'ai été soutenu par mes supérieurs directs. Si j'avais su que j'allais subir de telles pressions, je ne serais pas allé témoigner".

Malgré les explications de l'interne, une seule thèse domine. Pour preuve, l'exposition actuelle de la bibliothèque de la Part Dieu consacrée aux événements de Mai 68 parle du "Commissaire Lacroix écrasé par un camion chargé de pierres". En s'appuyant sur cette exposition Lyon Capitale avait aussi contribué à véhiculer cette thèse, en ouverture de notre série sur Mai 68***.
40 ans après, un témoin parle
C'est à la lecture de notre premier article sur les 40 ans de Mai 68, que Daniel Véricel, un militant de la CFDT et du PSU de l'époque a souhaité réagir : "Au moment où le camion fou a été lancé, j'étais aux avant-postes pour jeter des projectiles sur les gardes mobiles. J'ai vu ce camion envoyé de derrière. Il a foncé tout droit puis a calé devant la première rangée de forces de l'ordre. La pierre sur l'accélérateur avait certainement sauté. Immédiatement, les flics ont réagi en nous chargeant. Quand j'ai appris par la radio qu'un commissaire avait été écrasé par un camion, j'ai pensé qu'il s'agissait d'un autre camion". Il n'est pas allé témoigner au procès de Munch et Raton. Il faut dire qu'aucun manifestant ne l'a fait. Et pour cause, tous ceux à proximité du camion ce soir-là pouvaient rapidement passer du statut de témoin à celui de coupable idéal.

*Voir le livre de Jacques Wajnsztejn, l'un des agitateurs de l'époque, "Mai 68 et le mai rampant italien" aux éditions L'Harmattan.
**Dans le livre collectif "68, une histoire collective, aux éditions La Découverte"
***Lire Lyon Capitale du 7 avril 2008.



Vos réactions
0 commentaire

Il n'est pas possible de poster des commentaires au-delà de 60 jours après la publication de l'article.

Municipales 2014
Retrouvez tous nos articles
L'attaquant brésilien de Benfica Rodrigo Lima célèbre son but face à la Juventus Turin en demi-finale aller d'Europa League le 24 avril 2014 à...
L'attaquant colombien du FC Séville Carlos Bacca (à gauche) célèbre son but avec le Croate Ivan Rakitic (au centre) et le Portugais Daniel Carri...
Un ballon de basket
Une femme marche dans les rues de la favela de Cantagalo près de Copacabana, où un jeune danseur a été tué, à Rio de Janeiro le 23 avril 2014
La ministre des Affaires sociales Marisol Touraine à Paris le 22 avril 2014
La centrale nucléaire de Fessenheim le 9 avril 2013
Un train à Kinshasa le 8 novembre 2006
Le tennismen espagnol Rafael Nadal contre Ivan Dodig au Tournoi ATP de Barcelone le 24 avril 2014 à Barcelone
Le président François Hollande délivre un discours pour les commémorations du génocide arménien, 99 ans après, à Paris le 24 avril 2014
Le nageur américain Michael Phelps à l'entraînement au Skyline Aquatic Center le 24 avril 2014 à Mesa, Arizona
La maison de New Malden où ont été retrouvés morts trois enfants le 23 avril 2014
Un policier irakien sur un lit d'hôpital à Hilla le 24 avril 2014 après avoir été blessé dans une attaqu à la bombe
Dominique Alderweireld, connu comme "Dodo la Saumure", au palais de justice de Tournai le 22 mars 2012
L'ancien coureur cycliste américain Lance Armstrong, lors d'une conférence de presse le 28 février 2011 à Los Angeles
Le journaliste américain Simon Ostrovsky, pour le site américain Vice News, ex-correspondant de l'AFP à Moscou, le 8 octobre 2004
Vue du 36 quai des Orfèvres à Paris
Mourad Papazian (c) co-président du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) le 16 décembre 2013
Des patrouilles de police devant le bijoutier  Chopard au centre de Cannes, au sud-est de la  France, le 17 mai 2013
  Plus d'info d'info
boutique LC
Dossier-municipales-156px
LYONCAPITALE SUR LA TOILE
LES DERNIERS COMMENTAIRES
En dehors des sentiers battus des grandes institutions, il y aussi les "petits" théâtres. Un truc sympa, si on est...
Posté par  arpitan  le 18/04/2014 18:42

Aurélie Oddoux s'est vue assignée par cette équipe un rôle de coordinatrice des différents évènements lyonnais liés à EXPOLAROID, travail...
Posté par  photawam  le 03/04/2014 15:16

Il ne s'agit pas d'un festival lyonnais mais d'un "Mois du polaroid et du film instantané" créé par une équipe...
Posté par  photawam  le 03/04/2014 15:14

Merci de nous avoir signalé ces erreurs, qui sont désormais corrigées.
Posté par  Redaction  le 20/03/2014 10:32

Franz Ferdinand est déjà passé à Fourvière. Et c'est Divine Comedy et non pas Compagny !
Posté par  jimm  le 19/03/2014 23:03