Wikipédia, projet inspiré par une philosophie ultralibérale


Par Fabien Trécourt
Publié le 17/06/2013  à 10:50
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Friedrich von Hayek - Ayn Rand

Les idées de Friedrich Hayek et Ayn Rand, deux philosophes chantres de l’individualisme et du libéralisme, sont à la source du projet Wikipédia. Selon Jimmy Wales lui-même, personne ne peut comprendre son encyclopédie sans les avoir lus. C’est ce qu’on a fait.

Jimmy Wales l’affirme, Friedrich August von Hayek et Ayn Rand sont à l’origine de son encyclopédie. Hayek est l’auteur d’essais majeurs en philosophie politique, comme La Route de la servitude (Puf) ou La Constitution de la liberté. Il est aussi économiste, prix Nobel en 1974. Il défend une conception libérale de l’État et des marchés, piliers, selon lui, du système financier international.

Également philosophe, Ayn Rand a un tempérament plus artistique : essayiste, romancière et même scénariste, elle est notamment l’auteur du roman La Grève (éd. Les Belles Lettres). Dans celui-ci, les grands entrepreneurs décident d’arrêter de travailler pour laisser leurs employés, salariés et ouvriers, se débrouiller seuls. Résultat, le pays sombre peu à peu. Selon une étude de la bibliothèque du Congrès (1), c’est le second livre le plus influent aux États-Unis, juste après… la Bible !

Tous deux sont les icônes d’un courant de pensée dit “libertarien”, généralement assimilé en France à l’“ultralibéralisme”. Ils défendent un individualisme radical et critiquent toute intervention de l’État. Ce rejet d’une autorité centrale se retrouve dans Wikipédia : aucun collège de grands lecteurs pour valider les articles avant publication, pas d’accréditation des auteurs au préalable…

Contre les experts

Cette ligne directrice s’inspire directement d’un article publié par Hayek en 1945 : “L’utilisation de l’information dans la société”. Dans ce texte, le philosophe affirme que des milliers d’hommes de terrain en savent plus que des petits groupes d’experts. Tout l’enjeu est d’agréger et de coordonner ces connaissances.

Dans le domaine économique, Hayek estimait que les marchés financiers le permettaient : tous les acteurs peuvent y échanger leurs informations sur les valeurs boursières. Cette liberté totale devrait permettre de parvenir à un équilibre des prix. “Le travail de Hayek sur la théorie des prix est central dans ma propre conception du projet Wikipédia, confiait Jimmy Wales en 2007 (2). Personne ne peut comprendre mes idées sur Wikipédia sans comprendre Hayek.”

Dans le même esprit que cette “théorie des prix”, le fondateur de Wikipédia laisse une grande liberté aux internautes et collaborateurs de Wikipédia, espérant que leurs milliers de contributions s’équilibreront d’elles-mêmes et limiteront le nombre d’erreurs. C’est l’idée, chère aux libéraux, qu’une “main invisible” rétablit un “ordre spontané”, appliquée au champ de la connaissance.

Laissez-faire

Cette logique a fait le succès de l’encyclopédie en ligne. Lorsqu’ils en lancent une première version (Nupedia) en 2000, Jimmy Wales et Larry Sanger, les cofondateurs du site, réservent l’édition des articles à des universitaires. Mais les contributions leur parviennent trop lentement et le site ne décolle pas. En 2001, Wales décide d’ouvrir le système à tous les internautes, sans distinction. N’arrivant pas à le convaincre de donner un statut préférentiel aux experts, Sanger quitte le projet. Mal lui en a pris : le concours de millions d’internautes permet effectivement aux articles d’atteindre un point d’équilibre, d’être aussi fiables que ceux d’une encyclopédie classique et parfois même plus précis. La philosophie de Hayek semble bien fonctionner dans ce domaine.

Wikipédia est cependant attaqué sur le terrain de la fiabilité (voir Le monde selon Wikipédia). Jimmy Wales contre-attaque en s’appuyant sur la pensée d’Ayn Rand, connue sous le nom d’“objectivisme”. “Ça influence tout ce que je fais et pense”, affirmait-il en 2008 (3). Selon cette philosophie, la vérité n’est pas une question de point de vue. Quand on raisonne, on finit par la trouver. Jimmy Wales pensait qu’elle finirait par s’imposer dans les articles de Wikipédia. C’est ce qu’il appelle la “neutralité de point de vue”, notion que l’on retrouve encore dans la charte de l’encyclopédie.

Cette question de la neutralité “est le côté un peu naïf de Wikipédia, estime le philosophe français Bernard Stiegler, spécialiste du numérique. Non seulement il s’agit de compromis, mais toute connaissance est instable, changeante…” De fait, l’élaboration d’une vision “objective” ne tourne d’ailleurs pas comme Jimmy Wales l’espérait. Les contributeurs se déchirent autour d’articles polémiques. Aucun fait qui serait indépendant des points de vue ne semble émerger. “Plutôt que de chercher le consensus, estime Bernard Stiegler, l’idéal serait de permettre la traçabilité des débats.”

Puissance publique

Finalement, Jimmy Wales a choisi la mise en perspective des différents avis sur une question. Exemple, l’avortement : “Je n’admets peut-être pas que c’est un péché, explique Jimmy Wales, mais je reconnais que le pape pense que c’en est un.” Wikipédia délaisse la vérité au profit du compromis. La “neutralité de point de vue” devient la “présentation de tous les points de vue pertinents” – un dénouement aux antipodes de la philosophie objectiviste. “Ayn Rand doit se retourner dans sa tombe”, commente Larry Sanger.

Néanmoins, les articles gagnent en stabilité et les internautes plébiscitent l’encyclopédie. En France, même des opposants radicaux au libéralisme sont des wikipédiens actifs, comme Bernard Stiegler. “Que Jimmy Wales se réfère à Hayek est logique, analyse-t-il. Cette idéologie vise à supprimer tout ce qui n’est pas issu de la société civile et de l’initiative individuelle.” En politique, cela revient à “liquider la puissance publique”.

Stiegler n’en demeure pas moins un contributeur enthousiaste. Car, pour lui, le projet Wikipédia dépasse l’intention initiale des fondateurs et participe au contraire à l’“émergence de nouvelles formes de collectifs, qui produisent une valeur économique non marchande”. Loin d’accorder les pleins pouvoirs aux individus, il constate qu’“une puissance publique reste indispensable pour dépasser les intérêts particuliers et immédiats”. En témoigne la modération, dont les articles font tout de même l’objet.

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(1) Étude publiée en 1991. Pour l’anecdote, dans la série télévisée Mad Men, qui s’intéresse à la manière dont le monde change dans les années 1960 et 1970, les grands patrons se réfèrent constamment à ce roman.

(2) In “Jimmy Wales’ sprawling vision”, article paru dans la revue américaine Reason en juin 2007. Nous traduisons.

(3) In “The free knowledge fundamentalist”, article paru dans le magazine The Economist le 5 juin 2008. Nous traduisons.

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Pour tout savoir sur l'encyclopédie en ligne la plus consultée au monde, lire notre enquête : Faut-il avoir peur de Wikipédia ?

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