“Ce n’est pas à Philip Morris de financer Interpol”


Par Mathieu Martiniere
Publié le 11/06/2013  à 10:10
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© Lyon Capitale

Fin mai, Lyon Capitale (repris depuis par Slate.fr) révélait comment l’industrie du tabac finance Interpol, provoquant le désaveu des États signataires de la convention antitabac de l’OMS.

Aujourdhui, le professeur Bertrand Dautzenberg, président de l’Office français de prévention du tabagisme, le dit tout net : ces dons sont inacceptables, “est-ce que la brigade des stupéfiants peut accepter les dons des trafiquants de drogue et de la mafia ? Il répond ci-dessous à nos questions.

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Lyon Capitale : En juin 2012, Philip Morris a octroyé un don de 15 millions d’euros sur trois ans à Interpol. Que pensez-vous de cet accord financier entre le numéro un mondial du tabac et l’organisation internationale de police ?

Bertrand Dautzenberg : Je n’en pense que du mal. Ce n’est pas à Philip Morris de financer Interpol. Nous savons que la contrebande de cigarettes a été et reste de façon parfois massive alimentée par l’industrie du tabac. Que les grands cigarettiers représentaient, il y a dix, vingt ans, la plus grande organisation mondiale de contrebande de cigarettes. Ils utilisent la même tactique que pour le lobbyisme envers les hommes politiques. On donne un peu d’argent, on est introduit, on échange des informations, et ça rapporte beaucoup plus.

Ce don va-t-il à l’encontre de la convention-cadre antitabac de l’OMS ?

Il va tout à fait à l’encontre de la convention. Est-ce que la brigade des stupéfiants peut accepter les dons des trafiquants de drogue et de la mafia, est-ce que la brigade des mœurs peut accepter les cadeaux des proxénètes ?

Vous comparez l’industrie du tabac à la mafia ?

Ce n’est pas seulement moi qui le dis mais les juges américains. Ils ont déjà qualifié l’industrie du tabac d’organisation mafieuse par rapport à du blanchiment d’argent.

Interpol se défend en expliquant que l’Union européenne a déjà passé des accords similaires avec Philip Morris en 2004.

C’était tout à fait différent. Avec l’Europe, les cigarettiers ont été pris la main dans le sac. L’Europe a initié une procédure très dure, qui s’est transformée en compromis. L’Union européenne avait préparé un dossier pour déposer plainte, et c’est sous cette pression que Philip Morris a accepté de rembourser ce qu’il avait soustrait frauduleusement en taxes à l’Europe et à certains États, dont la France. C’était pour éviter un procès désagréable pour la compagnie. L’argent est d’ailleurs revenu aux États spoliés, pas seulement à la Commission. Alors que la relation de Philip Morris avec Interpol prend l’aspect d’un cadeau : on est généreux, on est amis et on va vous donner de l’argent. Ce n’est pas Interpol qui est allé chercher Philip Morris sous la contrainte, c’est le contraire.

Dans sa lutte contre le trafic illégal de cigarettes, Interpol a décidé d’utiliser le système de traçabilité de Philip Morris, Codentify. Cela pose-t-il un problème d’éthique pour l’organisation mondiale de police ?

Considérant que la plus grande organisation de contrebande dans le monde ces dernières décennies a été l’industrie du tabac elle-même, il est pour le moins curieux que ce soit ces mêmes compagnies cigarettières qui, techniquement, manœuvrent pour piloter le système de contrôle de la contrebande, puis s’introduisent au cœur du système de contrôle que devrait réaliser Interpol.

Mais Interpol peut-il se passer de l’industrie du tabac pour lutter contre la contrebande ?

Interpol peut exiger une collaboration technique de l’industrie, mais elle ne peut pas accepter de cadeaux. Je ne suis pas contre la coopération, à partir du moment où elle est claire et que les liens d’intérêts sont publics. Il ne faut pas qu’Interpol soit redevable aux cigarettiers. Il peut y avoir un prélèvement ou une taxe réglementée de la part d’Interpol, mais un don est inacceptable. Avant que les documents de l’industrie du tabac soient rendus publics par Tobacco Documents, à la fin du siècle dernier, les dons étaient parfois acceptés. L’OMS a ainsi collaboré avec l’industrie du tabac. Quand les documents sont apparus, on a vu que l’industrie du tabac trompait son monde. Que ses stratégies de lobbyisme étaient voulues, organisées et malhonnêtes. Par exemple, une analyse des publications scientifiques sur le tabagisme passif a montré que, si les auteurs d’un rapport scientifique étaient liés à l’industrie, les risques de conclure à l’absence de risque sont 88 fois plus importants que si l’auteur est indépendant !

Justement, quelle peut être l’influence du lobby du tabac sur le travail de police d’Interpol ?

L’influence peut être colossale, car ils contrôlent la traçabilité des cigarettes qui est en train de se mettre en place. Mais les cigarettiers se refont aussi une image. Accepter un don d’un délinquant multirécidiviste, qui veut apparaître comme un bon garçon, n’est pas un grand signe d’intelligence de la part d’Interpol.

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A lire :

> l'enquête de Lyon Capitale, dans le mensuel n° 723, juin 2013 (aperçu ici). En vente en kiosques depuis le 31 mai, et dans notre boutique en ligne. Cette enquête est aussi parue en Allemagne, dans le magazine Die Zeit du 30 mai.

> Après Interpol, l'industrie du tabac finance les députés

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