Stéphane Nivet, historien et auteur de L'Assassinat de Marc Bloch. Un historien dans la Résistance, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Le 23 juin 2026, Marc Bloch fera son entrée au Panthéon. Historien majeur du XXe siècle, cofondateur de l'école des Annales et figure de la Résistance, il sera le premier historien à être honoré de la sorte. Invité de l'émission 6 minutes chrono, l'historien Stéphane Nivet est revenu sur le parcours de cet universitaire devenu résistant, arrêté à Lyon par la Gestapo avant d'être assassiné par les nazis en juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans. Selon lui, Marc Bloch est avant tout "un enfant de la République" devenu à la fois "un grand historien, un grand universitaire et puis à la fin de sa vie un grand résistant qui est venu à Lyon se battre contre l'occupation nazie".
Un universitaire devenu résistant
Âgé de plus de 60 ans lorsqu'il rejoint la clandestinité, Marc Bloch est poussé à l'engagement par son patriotisme mais aussi par les persécutions antisémites du régime de Vichy. Installé à Montpellier avant l'invasion de la zone Sud, il décide alors de revenir à Lyon pour intégrer le mouvement Franc-Tireur. Arrêté le 8 mars 1944 à Caluire, il est torturé puis emprisonné à Montluc pendant cent jours. Stéphane Nivet souligne que malgré les sévices subis, rien ne permet d'affirmer que ses interrogatoires aient conduit à d'autres arrestations : "Si Marc Bloch a été amené à parler, en tout cas il n'a rien dit." Le 16 juin 1944, il est exécuté avec 29 autres détenus lors d'une opération de représailles menée par les nazis à Saint-Didier-de-Formans.
Une figure pour notre époque
Pour Stéphane Nivet, cette panthéonisation résonne particulièrement avec le contexte international actuel. "Au moment où l'histoire nous rattrape, c'est le moment de faire entrer un historien au Panthéon", estime-t-il, évoquant notamment le retour de la guerre en Europe et les bouleversements de l'ordre géopolitique hérité de la Seconde Guerre mondiale. À ses yeux, l'héritage de Marc Bloch demeure profondément actuel, incarnant à la fois "l'héroïsme de la raison, de la recherche de la vérité" et celui de l'engagement, jusqu'au sacrifice de sa vie pour la libération de la France.
Plus de détails dans la vidéo :
La retranscription complète de l'émission :
Bonjour à tous, bienvenue dans l'émission 6 minutes chrono, le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd'hui, nous allons parler d'une figure lyonnaise importante pour la ville de Lyon : Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon ce 23 juin 2026. Historien majeur du XXe siècle, cofondateur des Annales, figure de la Résistance, il est né, a été arrêté à Lyon, puis assassiné près de Lyon par les nazis en 1944 à Saint-Didier-de-Formans. Pour en parler, nous recevons Stéphane Nivet, historien et auteur de l'ouvrage L'Assassinat de Marc Bloch. Un historien dans la Résistance. Il va nous expliquer les enjeux de cette panthéonisation. Bonjour Stéphane Nivet, merci d'être venu sur notre plateau. On va entrer dans le sujet. Marc Bloch est surtout connu des historiens, mais un peu moins du grand public tout de même. Est-ce possible de nous expliquer en quelques mots qui il était ? Quels sont les traits saillants à retenir pour le grand public ?
Marc Bloch, c'est un enfant de la République issu d'une famille juive alsacienne qui a opté pour la France en 1871, au moment de l'invasion et de l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Il est ensuite un modèle de l'édification républicaine : École normale supérieure, agrégation, professeur à l'université de Strasbourg puis à la Sorbonne. C'est donc un grand historien, un grand universitaire et, à la fin de sa vie, un grand résistant qui est venu à Lyon se battre contre l'occupation nazie.
Justement, j'allais vous demander : qu'est-ce qui pousse un historien reconnu, déjà âgé de plus de 60 ans, si je ne me trompe pas, et en plus quelque peu malade, à entrer dans la Résistance ? Quelles sont ses motivations ? Comment comprendre ce geste ?
Je pense qu'il était animé par un très grand patriotisme. Il a aussi été poussé au combat résistant par la condition qui lui était faite par le régime de Vichy, c'est-à-dire l'antisémitisme d'État. Vichy a tenté de lui interdire d'exercer. Il a bravé ces mesures antisémites en essayant de trouver des motifs de dérogation, qu'il a obtenus un temps. Mais lorsqu'il se trouvait à Montpellier et que les nazis ont envahi la zone Sud, il s'est dit que la présence allemande n'était pas compatible avec sa présence à l'université, qu'il courait un danger. À ce moment-là, il va décider de s'engager dans la clandestinité, de revenir dans sa ville natale et de rejoindre à Lyon le mouvement Franc-Tireur, qu'il a choisi pour se battre.
Il vient à Lyon avec son épouse, Simone Bloch, qui va également entrer au Panthéon. C'est important de le rappeler. Pour revenir sur les dernières années, voire les derniers mois de sa vie, votre livre revient sur son arrestation et son assassinat. On peut parler d'assassinat, ce n'est pas qu'une exécution. Que sait-on aujourd'hui de ses derniers jours et des circonstances de sa mort ? Comment cela s'est-il passé ?
En fait, il a été victime d'une vague d'arrestations mises en place par la Gestapo de Lyon, aidée malheureusement par des auxiliaires français. Ces arrestations ont fait des ravages au début de l'année 1944 dans les rangs de la Résistance, et notamment à Franc-Tireur. Par effet domino, d'arrestation en arrestation, une série commencée en février permet aux nazis, le 8 mars, d'obtenir son adresse et son signalement, rue de l'Orangerie à Caluire. Ils vont alors l'arrêter.
Il est immédiatement torturé à l'École de santé militaire, avenue Berthelot, puis incarcéré à la prison Montluc pendant cent jours. Sa femme, qui se trouvait à Fougères et s'occupait de la famille ainsi que des plus jeunes enfants, va rejoindre Lyon pour essayer de le retrouver. Malheureusement, leurs destins ne se recroiseront plus. Marc Bloch va donc se retrouver, du fait à la fois de la position qu'il occupait alors dans la Résistance — chef régional des Mouvements unis de la Résistance — et de cette vague d'arrestations, prisonnier des nazis et soumis à la torture.
Et alors, il ne parle pas non plus. C'est un point important : les éléments qu'il donne ne sont pas déterminants.
On dispose d'un document historique dont l'analyse est délicate puisqu'il s'agit d'une copie d'un document qui serait celle de son interrogatoire. Mais ce que l'on sait, c'est que parmi les noms évoqués dans cet interrogatoire, aucun n'a été arrêté. Donc, si Marc Bloch a été amené à parler, en tout cas il n'a rien révélé d'utile.
Nous avons d'ailleurs un signe de la confiance que les résistants lui accordaient. Le jeune étudiant Maurice Pessis, qui l'a fait entrer dans la Résistance, l'a expliqué après-guerre. Il disait : « Moi, je n'ai pas déménagé quand Marc Bloch a été arrêté parce que j'avais totalement confiance en lui. » Et si Maurice Pessis a été arrêté ensuite, ce n'est pas du fait de Marc Bloch ; c'est la police française qui l'a arrêté pour d'autres raisons.
Il a donc tenu face à la torture. Et quand bien même il n'aurait pas tenu, ce ne serait pas un motif de discrédit : on sait évidemment combien il est difficile de résister à ce type de sévices. En tout cas, son arrestation n'a pas eu de conséquences pour les autres résistants lyonnais.
Il est ensuite emmené avec une trentaine d'autres résistants dans la nuit du 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, au nord de Lyon, où ils sont exécutés.
En fait, le statut de Marc Bloch va changer après le Débarquement. À partir de ce moment-là, les nazis vont décider de faire de la prison Montluc une sorte de maison des otages. À chaque action de la Résistance, alors que les grands plans des maquis se mettent en œuvre après le Débarquement, ils décident de représailles.
Or, à Saint-Didier-de-Formans, une semaine avant l'assassinat de Marc Bloch, un guet-apens a été tendu sur la route reliant Trévoux à Bourg-en-Bresse. C'est pour cette raison que, le 16 juin, les nazis décident de prélever trente détenus et de les exécuter sur le lieu de ce guet-apens afin de terroriser la population. Le message est clair : si vous attaquez l'armée allemande, nous exécuterons des Français.
Nous connaissons précisément le déroulement de cette soirée tragique puisque, parmi les trente détenus, deux vont survivre par miracle. Ils réussiront à s'extraire du champ d'exécution et raconteront après-guerre ce qui leur est arrivé.
Voilà, nous arrivons à la fin de l'émission, mais je ne peux pas ne pas vous demander pourquoi on choisit d'honorer Marc Bloch aujourd'hui. Quel message cela renvoie-t-il en 2026 ? Pourquoi le panthéoniser quatre-vingts ans plus tard ?
Peut-être parce que c'est à un moment où l'histoire semble nous rattraper. Il y a quelques décennies, on avait théorisé la fin de l'histoire. Peut-être qu'au moment où l'histoire nous rattrape, c'est le moment de faire entrer un historien au Panthéon.
On pense notamment à la guerre en Europe...
Effectivement. Le retour de la guerre en Europe, l'effondrement peut-être de l'ordre géopolitique issu de la Seconde Guerre mondiale que nous constatons aujourd'hui sous nos yeux. Peut-être que, justement, au moment où l'histoire nous rattrape, c'est le moment de faire entrer un historien au Panthéon.
Marc Bloch sera le premier historien à y entrer. Peut-être faut-il méditer les leçons de sa méthode et de ses valeurs : celui qui allie l'héroïsme de la raison, de la recherche de la vérité, et l'héroïsme de l'action, celui du résistant qui va donner sa vie pour la libération de la France.
Très bien, ce sera le mot de la fin. Merci beaucoup, Stéphane Nivet, d'être venu sur notre plateau. Quant à vous, je vous remercie d'avoir suivi cette émission et je vous invite à découvrir le dossier consacré à Marc Bloch dans le dernier Lyon Capitale, dans le numéro de juin, disponible dans tous les kiosques lyonnais, ainsi que sur le site de Lyon Capitale. Je vous dis à très bientôt.

ARTE le mardi 26.05 20h55, Rideau de Fer, l'occupation bolchévique.1
Ces témoignages historiques viennent rééqulibrer les pléthoriques documentaires sur la nazisme. Faut-il rappeler qu'il a fallu quelques 50 ans pour que les partis de gauche, notamment en France, dénoncent mollement le stalinisme et ses goulags. Idem pour le maoïsme et ses camps de réeducation !.
Combien de temps leur faudra-t-il pour se détacher de la mouvance actuelle antisémite qui n'a rien à envier au racisme des années 30 y compris les "grandes écoles" comme Sciences Po et autres partis, syndicats médiatico-politiques... résiduel parait-il !