Entretien avec Gérard Collomb : "après l'économique, l'humain"

Après un mandat où il a beaucoup insisté sur le développement économique et les chantiers, il veut, sur ce socle, construire un projet "humain". Et fait de l'environnement une priorité.

Lyon Capitale : Vous avez rédigé un projet assez dense, voire "ardu", de 221 pages. En quelques mots, jusqu'à quel niveau souhaitez vous amener la ville dans 6 ans ?
Gérard Collomb : Dans trois directions qui ont toujours été les mêmes pour moi. D'abord, le fait urbain. Faire que la ville soit parmi les plus grandes métropoles européennes. Selon les chiffres du Cecim*, on est passé de 760 millions d'euros de transaction immobilière l'an dernier à 1,133 milliards cette année. Ça nous place devant Milan ou Dublin. D'un point de vue économique, on arrive dans le peloton de tête des 17 plus grandes villes européennes. C'est la même chose d'un point de vue urbanistique. C'est pour ça que nous sélectionnons toujours des architectes renommés pour les grands projets.
Ensuite le fait humain. Faire en sorte qu'il y ait plus de mixité, que l'on évite la ghettoïsation de l'Île de France. C'est pour ça que l'on veut construire encore plus de logements dans l'agglomération : 8000 par an, dont 3500 sociaux.

Enfin, que l'on construise une ville durable et que l'on contribue à la lutte contre la dégradation de l'environnement. On sait que les métropoles sont les principales responsables de l'émission de gaz à effet de serre. Ça veut dire qu'il faut agir sur les transports en commun, mettre en place un plan énergie dans les constructions neuves et anciennes, et respecter l'équilibre du Grand Lyon, qui comprend 53 % d'espaces verts, en densifiant la ville autour des dessertes TCL, et en aménageant des grands espaces naturels, comme les berges.

"Aimer Lyon", "susciter du désir", "envie"... On sent une démarche très affective. Faites vous de l'amour votre moteur face à Dominique Perben, un concurrent "à sang froid" ?
Ça marque bien nos deux démarches. J'aime cette ville depuis que j'y suis venu en khâgne au lycée du Parc. J'y suis conseiller municipal depuis 31 ans. Cette ville, je la sens effectivement par tous mes sens, c'est peut-être ce qui nous a amené à faire les berges ou vélo'v. Quand Perben voulait laisser des voitures sur les berges, il n'avait pas compris l'évolution des envies des Lyonnais.

Vous avez endossé le costume du super-VRP de Lyon, faisant du développement économique votre priorité. Dans votre projet, vous insistez cette fois-ci sur les aspects sociaux, solidaires, humains. Est-ce un rééquilibrage ?
J'estime que la base économique de Lyon devait être développée. Il fallait commencer par cela. Mais je n'ai jamais considéré que l'économie fût une fin en soi. À partir de cette base, vous pouvez jouer sur d'autres cordes, construire un projet humain. Un enfant né à la Duchère n'avait pas les mêmes chances dans la vie que celui né au coeur de la ville. Quand on remodèle la ville, on travaille profondément sur l'humain.

Vous promettez de "réduire la ségrégation sociale"... comme en 2001 ! Vos résultats seront-ils plus spectaculaires dans un deuxième mandat ?
C'est sûr. Au début du mandat, vous êtes les pieds dans la boue. Quand vous réussissez, vous êtes ensuite sur une courbe ascensionnelle, il y a maintenant une dynamique dont je ne bénéficiais pas au début de mon mandat. Il y aura 150 hectares de logements au Carré de Soie et encore 100 à Berliet. Ce sont des quartiers qui sont maintenant au coeur de la ville, à 15 minutes du centre, et où l'on permet aux couches moyennes de venir s'installer.

Nous vivons dans une collusion entre le monde politique et économique, parfaitement incarnée par le président Sarkozy avec ses amis Lagardère, Bolloré and co... Une collusion avec les grands patrons qui vous a aussi été reprochée, notamment par Lyon Capitale...
Ce que je reprochais dans le passé à Lyon Capitale, c'est de dire qu'on pouvait m'avoir attribué une place dans un avion, ou que je pouvais passer quinze jours de vacances chez untel ou un autre... Ça, on ne peut pas me le reprocher, parce que je fais, contrairement à d'autres, une différence forte entre ma vie personnelle et les relations que je peux avoir. En particulier, je veille à ce que sur le plan financier, il y ait une transparence totale. Je vis dans le même appartement depuis 30 ans. J'ai toujours refusé les appartements plus proches de l'Hôtel de Ville que les services me proposaient, car je ne voulais pas tirer avantage d'une position de pouvoir. Une fois que ceci est cadré, il me semble être de mon devoir d'aider des entreprises à se développer. Mais je peux vous dire que je n'ai jamais pris de décision pour faire plaisir à quelqu'un, mais toujours en mon âme et conscience parce que je pensais que c'était bien pour la ville. Personne ne peut dire quoi que ce soit sur le prix des transactions, y compris sur le cas qui a été critiqué de Cargill. Avant, la vente de la rue Grôlée se serait faite entre amis lyonnais. J'ai voulu ouvrir le jeu, mettre de la transparence, et attirer des investisseurs internationaux...

Qui ont fait une plus-value exceptionnelle... Vous ne regrettez pas de leur avoir vendu à ce prix ?
Non, parce que c'est une des opérations dont je pense qu'elle sera des plus porteuses pour le coeur de Lyon. Ils ont engrangé une plus-value importante car ils ont revendu tous les commerces à des grandes marques. On n'aurait pas été capables de le faire. Et il n'y a pas de grandes villes sans grandes marques : quand on voit le cœur de Milan, on s'aperçoit qu'on est encore tristounet... Cette vente a aussi permis d'éviter une année d'emprunts et quelques points d'impôt pour les Lyonnais, et les histoires à répétition qu'il y a à Paris.

Votre plus grande fierté ?
Le projet le plus emblématique pour les Lyonnais, c'est forcément les berges du Rhône ; les gens sont heureux de s'y retrouver ensemble, de toutes catégories sociales, de tous âges, de toutes origines, dans une atmosphère conviviale.

Un regret ?
On aurait pu faire mieux... Par exemple sur les transports en commun. Si l'Etat ne nous avait pas sucré 100 millions d'euros, T4 et les autres lignes seraient aujourd'hui achevées. C'est pour ça que ça m'a fait rire de regarder les priorités de Perben en matière de transports en commun. Je les ai fait chiffrer par Bernard Rivalta, c'est en gros 1,3 milliard d'euros, le double du plan d'investissement du Sytral...

Perben envisage de solliciter le privé...
Ça, il faut qu'il m'explique ! On avait fait chiffrer les deux hypothèses, tout public et public/privé pour le TOP et on s'est aperçu que c'était la même chose. Avec le public-privé, vous payez toutes les années ce que vous faites faire : ça vous plombe les frais de fonctionnement, et donc vos capacité d'autofinancement pour l'avenir.

Votre projet en matière de TCL ne manque-t-il pas d'ambition comparé à celui de Perben ?
Le projet de Perben, c'est de la fantasmagorie ! Moi, je ne sais que parler de choses qu'effectivement je vais faire. C'est toute la différence. Pourquoi je bénéficie d'un certain sentiment de confiance de la part des Lyonnais ? Les choses que j'annonce, je les réalise, alors que beaucoup d'hommes politiques, avec un certain cynisme, disent que l'essentiel est de gagner la campagne ; ils annoncent donc n'importe quoi tout en sachant qu'ils ne pourront pas les réaliser. Ou alors c'est qu'ils ne sont pas sérieux...

Dans votre projet, vous écrivez "le Grand Lyon doit désormais se projeter au niveau de l'aire urbaine". Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ?
Tout simplement parce qu'il fallait que Lyon se développe ! Dix ans en arrière, lorsqu'on était dans le 9e arrondissement ou derrière les voûtes à Gerland, on était déjà dans les faubourgs de la ville. Le mandat dernier a été grosso modo celui de l'achèvement de Lyon. Quand on aura achevé le Confluent et le 7e, la ville sera réalisée, construite. Le mandat qui se termine a montré le passage à une deuxième étape : développer des teritoires qui étaient complètement marginalisés, comme avec le Carré de soie ; voyez le long de la ligne de Léa, c'est en train de monter de façon extraordinaire ! Il faut maintenant penser encore plus loin, penser "métropole d'équilibre" avec le réseau REAL** et que des pôles secondaires se développent autour de l'agglomération lyonnaise.

C'est pour ça qu'il y a eu assez peu de travail réalisé avec Grenoble ou Saint-Etienne ?
Avec Grenoble, on a fait Lyon Biopôle, excusez du peu, c'est le plus beau projet français aujourd'hui en matière de sciences et nouvelles technologies. Avec Saint-Etienne on a commencé un tout petit peu avec le design, on pourra faire mieux pendant le prochain mandat. On a commencé à travailler avec la Communauté d'Agglomération du Nord Isère. Je suis persuadé qu'après l'élection il y aura une nouvelle vague d'adhésions à la communauté urbaine de Lyon.

Sur le TOP, votre position est la même qu'en 2001... Arriverez-vous cette fois à le faire pendant le prochain mandat ?
Ça dépend quand sortent les décrets de la loi Bachelot, ce qui n'est pas de ma maîtrise. Après il y a au moins un an et demi de procédures administratives, puis un an et demi d'appel d'offres... Le TOP pourrait commencer en fin de mandat et serait prêt pour le mandat suivant. Regardez Michel Mercier (UDF) avec son musée, ça fait quand même depuis 1999 qu'il en parle. Nous, on ne peut dire qu'on mollit dans la construction de la ville !

Vous êtes assez volontariste dans un certain nombre de domaines (emploi, logement, santé...) où beaucoup de choses dépendent de l'Etat, actuellement dans une phase de désengagement. Votre concurrent n'est-il pas mieux placé dans ce contexte, pour faire en sorte que Lyon tire son épingle du jeu ?
Je ne peux pas répondre à cette question parce que je ne conçois pas la France comme la Sicile, où c'est en fonction des appartenances à des clans qu'on a ou pas des crédits. C'est une façon de penser qui serait totalement suicidaire, non seulement pour Lyon mais pour la France, qui a besoin de ses métropoles... Si vous regardez ce que Rhône-Alpes coûte en subventions à l'Etat et représente en PIB, vous vous apercevez qu'on n'est pas dans un rapport de mendicité, mais qu'on permet au contraire à l'Etat français de tenir un certain rang.

Votre projet insiste beaucoup sur la zone 30, les axes piétonniers, le vélo : est-ce à dire que l'objectif est de chasser la voiture du centre-ville ?
Ce ne sera plus la ville des années 60. Lorsqu'on développe REAL, et qu'on demande aux villes d'avoir des parkings-relais à proximité des gares, on encourage les gens à venir en transports en commun et petit à petit, on va soulager la ville de tous les pendulaires qui arrivent à 8h et repartent à 17h. La ville sera réservée à ceux qui ont besoin de leur voiture plusieurs fois par jour. Ça permettra d'avoir une ville plus apaisée, plus réservée aux modes doux.

Dans le bilan comme dans le projet, vous êtes bien plus volontariste dans le domaine de la petite enfance que des personnes âgées...
Non non, sur les personnes âgées on est très volontariste, on veut à la fois réaménager l'ensemble des 23 résidences de personnes âgées et en même temps construire trois EPAD. D'autre part l'OPAC du Grand-Lyon est en train de réaliser des logements pour personnes âgées et pour personnes handicapées, pour permettre aux gens de rester le plus longtemps possible chez eux. Dans ce mandat, les subventions concernant les associations gravitant autour des personnes âgées ont augmenté de 60 %.

On pourrait penser que vous comptez plus sur le vote des jeunes parents, souvent à gauche, que sur celui des personnes âgées, plus volontiers à droite ?
Ma réponse est : j'ai 61 ans et je pense à mon avenir (rires). Et je suis un jeune parent donc je cumule les deux, c'est pour ça que je peux avoir une vision large des choses ! (rires)

En culture vous avez une approche très événementielle dans votre projet : vous privilégiez les événements (valorisants en terme d'image, de renommée, d'attractivité pour les touristes) plus que la création en train de se faire au quotidien dans la ville...
Pas du tout ! Vous savez qu'on a doublé les subventions données aux petites compagnies, on va continuer sur la même voie car on considère au contraire que c'est quelque chose d'essentiel. Quand on fait de l'événementiel lors de la fête de la musique et que Jean-Pierre Bouchard structure 150 scènes dans la ville, ça permet en même temps aux musiciens de cette ville de travailler. Il n'y a pas de différence : c'est bien aussi l'événementiel qui permet l'art.

Il n'y a qu'un domaine dans lequel je trouve qu'on n'a pas été assez audacieux, c'est la statuaire. Ce sera un des axes du prochain mandat. Les oeuvres de Veilhan à la Cité Internationale ou bien notre fameux arbre à fleurs qui fait tellement parler, je trouve que c'est super dans une ville !

Avec quel adjoint à la culture ?
Bah, j'en ai pléthore ! Chaque chose en son temps, là on est sur le programme, pas sur les adjoints. Il y a des gens pas mal dans l'équipe qui va être élue, qui ne sont pas des incultes et peuvent effectivement briguer ce poste.

Vous dites "dans l'équipe qui sera élue"... Alors ça y est, c'est plié ? Il est vrai que les sondages vous sont très favorables...
(rires) Je ne dirai pas ça. Je dirai qu'aujourd'hui, la tendance nous semble plutôt bonne, mais qu'évidemment, les choses ne seront claires que lorsque le dernier bulletin sera déplié.

Ce serait votre dernier mandat ?
(hésitations) Si je ne suivais que mon goût personnel, oui, ce serait mon dernier mandat. Parce que j'aspire aussi à m'occuper un peu de ma famille, peut-être plus que je ne le fais aujourd'hui, et à faire d'autres choses, avoir le temps de lire plus par exemple. Tiens, j'aimerais bien pour le 3e mandat être adjoint à la culture (rires), ça me plairait bien. Sur le plan intellectuel, c'est quand même plus réjouissant d'aller voir des spectacles que d'être dans les trucs techniques, les appels d'offres, etc.

Adjoint à la culture en 2014 de la maire Nathalie Perrin ?
Super ! Ça ferait une bonne équipe ! (rires)

Serait-elle votre premier adjoint en cas de victoire en mars ?
Je me refuse à réfléchir à la répartition des postes tant que nous n'avons pas gagné.

Propos recueillis par Anne-Caroline Jambaud et Raphaël Ruffier-Fossoul

* Centre d'Etude de la Conjoncture Immobilière
** Projet de RER à la Lyonnaise

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