Mina Benahmed Daho, Paola Pigani et Sophie Divry © DR / DR / Tim Douet
Mina Benahmed Daho, Paola Pigani et Sophie Divry © DR / DR / Tim Douet

Trois Lyonnaises à lire, et à rencontrer à Bron ce week-end

L’hippodrome de Parilly accueille bien sûr ce week-end pour la 33e Fête du livre de Bron quatre Goncourt (Nicolas Mathieu, Atiq Rahimi, Jérôme Ferrari et Éric Vuillard) parmi les nombreux écrivains présents. Mais, en ce 8 mars, nous avons choisi de mettre en avant Yamina Benahmed Daho, Paola Pigani et Sophie Divry, trois écrivaines puissantes qui viennent dialoguer à Bron.


Yamina Benahmed Daho

À bras le corps (des femmes) / Dialogue d’auteurs avec Fabienne Jacob – DIMANCHE à 14h, salle des Balances

De mémoire – couverture du livre de Yamina Benahmed DahoSon livre : De mémoire (éd. L’Arbalète/Gallimard)

Douloureuse antienne – Sans cesse, la narratrice qui s’exprime dans De mémoire, le dernier roman de Yamina Benahmed Daho, doit revenir sur le pire moment de son existence de jeune femme. “C’est arrivé hier, en pleine nuit, alors que je retournais chez une amie. Quand je lui ai montré les bleus sur ma cuisse, elle m’a conseillé de consulter. J’ai hésité. J’habite à huit cents mètres mais j’ai hésité à venir parce que j’ai peur de sortir. Et maintenant que je suis ici, j’ai peur de rentrer.” Comme un refrain – une antienne donc – détesté qu’elle se force à chanter devant ceux à qui elle se confie. “Je marchais puis je me suis retrouvée à plat ventre puis assise puis debout, toujours menacée par cet homme qui m’empêchait de me débattre.”

Après la tentative de viol qu’elle a subie, elle a décidé de porter plainte. Chose beaucoup plus difficile que l’on ne peut imaginer. Devant différents interlocuteurs, médecins, psychologues, policiers, avocat, juge, jurés…, il faut répéter le récit de ces quelques minutes traumatisantes. Revivre l’horreur à laquelle elle a pu, au moins en partie, échapper. Sans compter qu’à tous ces représentants de la “société civile” s’ajoutent les amis, les proches, la famille. Tous ceux qui, à juste titre, s’inquiètent. Et, quand ce n’est pas à d’autres qu’elle parle de ce sujet inévitable, il revient hanter sa solitude. Il l’empêche, des mois durant, de jouir d’un sommeil apaisant, et même de mener une vie “normale”. Chaque parole de drague, plus ou moins lourde, devenant une insoutenable agression.

C’est la lutte pour recouvrer une liberté perdue que raconte Yamina Benahmed Daho. Elle s’en acquitte avec les mots justes, la distance idoine. Et c’est avec émotion que l’on voit se reconstruire, grâce aux amies, à sa famille mais aussi à une nouvelle rencontre, la trajectoire d’une vie un moment rompue.


Paola Pigani

Masterclass – SAMEDI à 17h à la médiathèque Jean-Prévost

L’enfance, un pays natal ? / dialogue d’auteurs avec Claudine Galea – DIMANCHE à 16h, salle des Balances

Des orties et des hommes – couverture du livre de Paola PiganiSon livre : Des orties et des hommes (Liana Levi)

Une enfance à la campagne – C’est ainsi que l’on peut résumer Des orties et des hommes, le dernier roman de Paola Pigani (déjà auteure du formidable Venus d’ailleurs). Mais c’est un peu réducteur. Ce titre bucolique ne dit pas combien la réalité était âpre pour la jeune narratrice. La famille dont est issue l’héroïne, enfant puis adolescente dans les années 1970, est venue d’Italie pour tenter de (sur)vivre de la terre, c’est-à-dire de maigres champs et de quelques vaches perdus près d’un hameau de Charente. Cela aurait été possible si la fameuse sécheresse de 1976 n’était survenue, impitoyable, asséchant les rivières, rendant la terre “aride” (l’adjectif frappe la narratrice) et affamant bêtes et hommes. Le tableau est sombre, mais les touches de gaieté qui surgissent çà et là, comme un après-midi au bord de la piscine pour échapper à la fournaise, n’en sont que plus fortes. Et puis il y a ce sens des détails (le sol troué de la 4L familiale, le lac noir qui n’est plus qu’une flaque de vase, le café au lait du matin, les Tout l’univers…), le don d’observation et cette langue si imagée qui donnent au livre toute sa puissance d’évocation mais aussi de réflexion.


Sophie Divry

Que peut la littérature ? / dialogue d’auteurs avec Jérôme Ferrari – SAMEDI à 17h, salle des Parieurs

Trois fois la fin du monde – couverture du livre de Sophie DivrySon livre : Trois fois la fin du monde (Notabilia/Noir sur Blanc)

Suspense post-catastrophe – C’est à un univers trop peuplé que nous confronte Sophie Divry dans la première partie de son dernier roman, Trois fois la fin du monde. Celui de la prison, que rejoint son héros, Joseph Kamal, après un braquage qui a mal tourné : son frère est resté sur le carreau. Non seulement surpeuplé, mais hostile : gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s’adapter. Il subit les pires humiliations imaginables, c’est un cauchemar dont il ne voit pas l’issue. Mais il y en a une, elle lui tombe dessus sous la forme d’une explosion nucléaire. L’univers n’est plus surpeuplé mais complètement désert. Ayant survécu par un miracle inexplicable, il tente de continuer en pillant les maisons et les supermarchés où, littéralement, il n’y a plus âme qui vive. Sauf un flic, qui débarque de nulle part et semble vouloir faire respecter une justice dont il est le seul représentant. Nous ne vous dirons pas comment se termine leur rencontre, Sophie Divry sait entretenir le suspense, respectons cet ingrédient, même s’il y en a bien d’autres qui rendent son livre passionnant. Toujours est-il que l’on retrouve Joseph, bien décidé à survivre dans cette partie de la terre inhabitée. Le roman se transforme alors en robinsonnade post-nucléaire. Joseph déploie des trésors d’énergie et d’inventivité pour organiser et reconstruire sa nouvelle vie. Finalement, il n’est pas si mal, presque heureux même. Il a un mouton, une chatte qui aura deux chatons ; les légumes qu’il a plantés poussent bien, il fait même de délicieuses conserves. Ce presque-bonheur-là est-il durable, malgré la solitude qui pèse, les accidents de parcours, les difficultés à réinventer les pratiques ancestrales ? Là aussi, nous ne vous en dirons rien, pour la même raison : il faut respecter le suspense. Ce qui est sûr, c’est que c’est un sacré bouquin !


[Ces critiques sont extraites de Lyon Capitale n° 786 (mars 2019) et du supplément Culture de rentrée de Lyon Capitale]

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