Il ne faut pas en parler

C’est le sujet qu’il ne faut pas aborder pour éviter qu’un sympathique dîner entre amis ne s’achève en pugilat : le conflit israélo-palestinien. Soit vous passez pour un colonisateur brutal, le clone d’un nazi, ce qui est un comble, soit pour un dangereux terroriste définitivement antisémite.

Les opinions sont tranchées et tranchantes comme la lame d’un rasoir, alors qu’une première réflexion s’impose : les Israéliens et les Palestiniens représentent ensemble moins de 0,5 % de la population mondiale, la terre israélienne ET palestinienne équivaut en surface à deux ou trois départements français, l’importance historique et stratégique de cet interminable conflit est dérisoire, en revanche son influence est considérable.

Pourquoi la paix est-elle impossible entre ces deux peuples depuis près d’un siècle (le conflit a débuté bien avant 1948, date de la création de l’État israélien) en dépit des nombreuses tentatives qui ont toutes échoué ?

À l’origine, une idée fausse, puis des erreurs répétées

La Palestine, cela n’a jamais existé, ce territoire a été administré au cours de l’histoire par les philistins, les Romains, les Égyptiens, les Turcs… mais il n’y a pas eu d’État palestinien, de nation palestinienne ; il en va presque de même pour l’État juif, deux petits royaumes, celui de Juda et d’Israël, ont difficilement subsisté entre -931 et -612 avant notre ère, une parenthèse dans l’histoire, un confetti sur la surface de la Terre.

Quand les Nations unies ont créé Israël de toutes pièces en 1948 après le massacre des Juifs par les nazis (avec l’aide et l’assistance de bien d’autres), l’État israélien s’est constitué sur une idée fausse : “un peuple sans terre pour une terre sans peuple”, alors que cette terre était bien au contraire peuplée, mais par deux peuples.

La question n’a cependant pas vraiment été traitée, à une époque où se constituaient de nombreux États (en 1948, il y avait moins de 60 pays, aujourd’hui on en compte plus de 200).

En 1948, les deux peuples qui auraient dû se partager la terre, comme le plan des Nations unies le prévoyait, ont commis deux erreurs déterminantes, qui se sont répétées au fil du temps :

– les Palestiniens ont refusé le partage et appelé leurs frères ( ?) arabes au secours, d’où les guerres de 1948, de 1956, de 1967 et enfin de 1983. Cet antagonisme radical se poursuit aujourd’hui avec le Hamas, le Hezbollah, le Liban, la Syrie, l’Iran… qui tous appellent explicitement à la destruction d’Israël ;

– quant aux Israéliens, ils ne sont pas exempts de reproches ; ils ont toujours exploité – parfois à outrance – la défaite de leurs adversaires en poursuivant une politique opportuniste d’occupation et de colonisation. Mais, surtout, ils n’ont jamais clairement exprimé de propositions précises quant aux conditions et modalités d’une paix future.

La paix, longtemps illusoire mais pas impensable

Il faut aujourd’hui faire un constat simple : si la paix n’a pas été conclue, c’est qu’aucune des deux parties ne la voulait vraiment, et ce pour une raison simple, aucune des deux parties n’y trouvait son intérêt :

– les Palestiniens, profondément divisés, vivent en fait de l’aide internationale sur un morceau de territoire à peu près dénué de ressources naturelles. Qu’en sera-t-il, la paix une fois faite ? De surcroît, tout dirigeant signant la paix avec l’ennemi de toujours risque sa peau, cela s’est déjà vu ;

– les Israéliens ne croient pas quant à eux à une paix durable avec les Palestiniens et au-delà les Arabes ; ils savent donc qu’ils ne peuvent – au péril de leur existence – relâcher l’effort de défense et de cohésion nationale ; à quoi bon faire ainsi une paix illusoire et incertaine en y semant de l’énergie et de la détermination ?

Faut-il alors définitivement perdre tout espoir ? Pas nécessairement, la guerre est toujours possible, voire plusieurs guerres, mais la paix n’est pas impensable, elle peut résulter de deux facteurs : les circonstances de fait ou une révolution intellectuelle.

En premier lieu, le statu quo actuel de ni guerre ni paix peut tout simplement perdurer, chacun restant sur ses gardes et ses positions, ne renonçant à rien, cependant que la situation matérielle des uns et des autres s’améliore et qu’on s’habitue de part et d’autre à de longues périodes au cours desquelles on ne se tape pas dessus, une sorte de paix armée en somme, de guerre éternellement attendue comme celles d’Aldo, le héros du Rivage des Syrtes ou de Drago, le lieutenant du Désert des Tartares, ces deux illustrations allégoriques de la condition humaine attendant un événement qui n’arrive jamais ou trop tard.

Mais une autre voie pourrait être explorée, corrigeant l’erreur, ou le malentendu intrinsèque (c’est selon), de la création d’Israël.

Ce sont les hommes qui sont juifs ou musulmans, ou catholiques, ou athées... pas la terre !

Israël a été pendant des siècles un espoir de foyer pour les Juifs persécutés à peu près partout, à peu près tout le temps, mais heureusement pas partout et en même temps. Fallait-il pour autant constituer un État “juif” ? Dans le même esprit, est-il concevable que des États, royaumes, républiques s’intitulent “musulmans” ? Une terre est une terre, les nations ont des frontières, la terre est-elle différente d’un côté ou de l’autre ? Cela n’a évidemment aucun sens, la terre porte des hommes investis d’un passé, d’une histoire, de croyances, de sentiments d’appartenance ; ce sont les hommes qui sont juifs, catholiques, musulmans, athées, ce que l’on voudra, ce qu’ils voudront, mais pas la terre, qui ne fait que porter la diversité des hommes et du monde.

La paix israélo-palestinienne peut passer par là, par le renoncement au nationalisme religieux. Sur le terrain, tout le monde sait ce que serait la solution : quelques échanges de terres, des frontières acceptées de part et d’autre, un partage de Jérusalem avec une internationalisation ou une neutralisation de la vieille ville où se côtoient, se mêlent les trois religions monothéistes, étant observé – pour ramener les choses à leur juste proportion – que la vieille ville représente à peu près la surface de la place de la Concorde.

Mais tout le monde sait aussi que ce ne serait pas suffisant pour mettre un terme à cet interminable, déplorable, épuisant conflit. Il faut aussi que les deux peuples renoncent à sacraliser leurs terres, à invoquer un nationalisme fondé sur leurs religions respectives et qu’ils reconstituent autrement leur imaginaire et leur sensibilité politiques.

Chacun des deux États aura, comme tous les autres, le droit de fixer comme il l’entend sa politique d’immigration, sous réserve qu’elle ne soit pas fondée sur des critères religieux (on évitera le terme “raciaux”), de sorte qu’un Israélien pourra s’installer en Palestine et le cas échéant y vivre et qu’il en sera de même en Israël pour un Palestinien. On comprendra que les deux États privilégient cependant leurs “nationaux” respectifs pour revenir à leur but d’origine : constituer un foyer pour les leurs, ceux au moins qui veulent les rejoindre. On a le droit de rêver.

Bon, je n’en parlerai plus.

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