"Traverser la rue pour trouver un travail, oui, mais après s'être formé"

Entretien avec Kader Si-Tayeb, délégué général de WorldSkills France, les championnats du monde des filières professionnels qui se dérouleront à Lyon en octobre 2023. Et d'ici là un "outil de promotion des filières professionnelles".

Lyon Capitale : Qu'est-ce que les WorldSkills ?

Kader Si-Tayeb : C'est le plus grand concours des métiers du monde. Ce mouvement est né en Espagne, en 1947. Francisco Albert-Vidal, professeur de collège, a développé l'idée d'un concours des métiers pour valoriser les compétences des jeunes professionnels. Ce concours a été conçu comme un moyen de motiver les jeunes à devenir des apprentis, à une époque où les travailleurs qualifiés manquaient cruellement, en pleine reconstruction d'après-guerre. La France a rapidement rejoint le mouvement avec les Compagnons du Devoir. En 1990, un comité de soutien des Olympiades des métiers a été créé et en 1995, la France accueille la finale mondiale, à Lyon. En 2023, ce sera la deuxième fois que la compétition sera hébergée en France et une fois encore à Lyon.

À qui s'adresse cette compétition ?

À tous les jeunes âgés de moins de 23 ans, sauf pour certains métiers de filières d'ingénieurs pour lesquels on a repoussé la limite d'âge à 26 ans, comme la robotique, la mécatronique, la maintenance aéronautique, la cybersécurité, etc.

Comment l'épreuve se déroule concrètement ?

Les candidats qui sont intéressés peuvent s'inscrire en ligne. L'aventure débute à l’échelle régionale puis continue avec des sélections nationales. Les meilleurs auront alors la chance d’intégrer l’équipe de France pour participer à la finale internationale qui se déroulera fin octobre 2023 à Lyon. La compétition se déroulera sur les 140 000 m2 d'Eurexpo, pendant quatre jours, soit plus de 1 200 heures d'épreuves tous métiers confondues, devant le public. Le village WorldSkills, c'est 14 000 personnes, assez pour remplir les sièges de 380 Airbus Super Jumbo, le plus grand avion de ligne au monde.

56 métiers seront représentés, de la 3D Digital Game Art ou des arts graphiques à la peinture automobile, en passant par la chaudronnerie, l'ébénisterie, les soins esthétiques, la sommellerie, etc. On attend entre 1 500 et 1 600 candidats de 82 pays et 200 000 visiteurs.

À quoi sert au juste cette compétition ?

Pour les candidats, les WorldSkills c'est les JO ! Ça leur permet de se mesurer à d'autres candidats des quatre coins du monde lors d'une compétition internationale. Revenir avec une médaille de champion du monde dans son métier, c'est la récompense ultime. On a des jeunes qui ont participé aux WorldsSkills, sans forcément aller jusqu'en finale, qui nous ont dit qu'ils avaient gagnée entre quatre et cinq ans d'expérience.

Mais la médaille, ce n'est pas le seul objectif, loin de là. Le fond, c'est d'attirer les jeunes dans ces métiers. C'est aussi de valoriser les métiers, de promouvoir l'ensemble des filières d'enseignement professionnel et de formation et de sensibiliser le plus grand nombre sur l'importance des métiers et des formations. Plus globalement, les WorldSkills sont une vitrine des savoir-faire et de la formation française. Je prends l'exemple des Russes qui sont passés, en quelques années, de la 33e place à la 2e place. Leur projet n'était pas tant de faire une usine à champions que de revoir leur système de formation professionnelle. Je peux vous dire que le niveau de compétence en Russie a véritablement augmenté.

L'apprentissage et la formation professionnelle font partie des principaux chantiers sociaux du quinquennat d'Emmanuel Macron. C'est ce qui explique l'engouement du président de la République pour les WorldSkills ?

Le président a connu les WorldSkills en 2017, à Abu Dhabi. Quand il est arrivé au pouvoir avec une refonte totale du système de formation professionnelle, il nous a logiquement beaucoup soutenu. Mais sa réforme, aussi fondamentale soit-elle, a été beaucoup sur les institutions, le financement. Maintenant, ce sont les mentalités qu'il faut changer et valoriser la voie professionnelle qui permet d'offrir des perspectives d'emploi réelles et intéressantes.

Ce changement de culture est-il tangible ?

Pendant très longtemps, le travail manuel a été dévalorisé au profit des études intellectuelles. Changer l’image de ces métiers va prendre du temps. Pas mal de parents et d'enseignants pensent encore que le succès ne passe que par les études universitaires. Je me souviens d'une fille qui m'a dit qu'elle rêvait de faire un CAP charcuterie. Mais avec un papa médecin et une maman professeur, c'était un peu compliqué. "Tu ne veux pas trouver autres chose plutôt ?" lui disaient ses parents. Au final, elle a été vice-championne du monde de pâté en croûte. Nous, on est là pour susciter des vocations et valoriser le travail manuel.

Quand Emmanuel Macron dit qu'il suffit de traverser la rue pour trouver un travail, a-t-il raison ou a-t-il tort ? 

Il n'a peut-être pas terminé sa phrase.... Ce qu'il a voulu dire, je pense, c'est qu'on est dans un pays avec des centaines de milliers de postes à pourvoir et des centaines de milliers de chômeurs. L'idée, c'est de trouver l'adéquation entre les eux. Mais avant que la personne ne traverse la rue, elle doit se former. Après seulement, elle peut traverser la rue pour trouver un travail.  L'emploi et la formation, c'est une cause nationale, c'est ça derrière les WorldSkills.

Lors de la dernière compétition des WorlSkills, la France est arrivée à la 9e place, avec 8 médailles quand la Chine (1re) en a raflé 35 et la Russie (2e) vingt-deux. Cela témoigne-t-il d'une perte des savoir-faire français ? 

Non. La raison c'est qu'on n'a pas réussi à toucher assez de jeunes et de filières. Lors des dernières olympiades, la Chine et la Russie ont présenté 56 métiers quand la France n'en avait que 36. Forcément, les Chinois et les Russes avaient mathématiquement beaucoup plus de chances de remporter des médailles. On a de très bons réseaux dans l'artisanat, dans les centres de formation d'apprentis mais nettement moins dans l'industrie ou dans le numérique.  Je vous donne un exemple en Auvergne-Rhône-Alpes : il y a deux ans, on a touché entre deux et trois candidats par métier. C'est trop peu. Depuis 2011, Auvergne-Rhône-Alpes ne compte que 14 médaillés. C'est insuffisant et pas à la hauteur du potentiel énorme de la région. Notre challenge, pour les WorldSkills de Lyon 2023, c'est justement de présenter beaucoup plus que seulement 26 métiers. Et donc beaucoup plus de candidats. Notre ambition est d'intégrer le top 5.

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