Jean Furtos : "Cadres et SDF sont atteints de la même pathologie"

Jean Furtos décrypte les mécanismes de précarité qui mène à l'auto-exclusion. Même chez les plus actifs... (Article paru dans le numéro d'avril de Lyon Capitale)

Lyon Capitale. La demande de prise en charge psychologique augmente fortement. Comment l'expliquez-vous ?
Jean Furtos : "Les soins ont augmenté parce qu'auparavant on ne soignait que la grande folie. La souffrance personnelle a été banalisée. C'est entré dans les normes culturelles : si on souffre on va voir un psy. Et on le voit à tous les âges".

Comment est tombé ce tabou ?
"C'est le fait d'une société individualiste. Dans une société des individus, nous sommes d'avantage centrés sur nous-même. Encore maintenant dans un certain nombre de langues, le mot dépression n'existe pas. En arabe ou en Wolof, il y a quelques années il était impossible de dire "je suis déprimé". Aujourd'hui, nous avons exporté la dépression et les antidépresseurs dans les pays pauvres. Les problèmes sont dépolitisés : "tu es mal, c'est ton problème, soigne toi" ou encore "tu es stressé, soigne-toi". La responsabilité individuelle est accentuée au détriment de la vie de groupe".

Cela veut-il dire aussi que l'on souffre plus qu'avant ?
"J'ai repéré, dans nos travaux, le rôle de la précarité sur la souffrance psychique. On a commencé à en parler dans les années 90. A l'époque, on parlait de chômage de longue durée, d'exclusion. Aujourd'hui, la précarité n'est plus la même, elle détruit plus que la pauvreté. Il faut dissocier la pauvreté qui est d'avoir peu, de la précarité qui touche dorénavant des cadres supérieurs. Ces derniers peuvent présenter les mêmes symptômes de précarité que des SDF".

La précarité ne concerne-t-elle pas qu'une partie de la population ?
"Elle touche tout le monde. Il est de plus en plus difficile d'avoir confiance en soi, en autrui, dans son travail, aux politiques, dans l'avenir. Une vision décadentiste de notre société s'est installée, renforcée par la crise actuelle. Cette souffrance peut stimuler certaines personnes qui s'en sortent en construisant du réseau, du lien. Mais d'autres perdent la capacité à demander de l'aide et évoluent, même s'ils ont du travail, vers un isolement puis une paranoïa : "les gens me veulent du mal". L'étape suivante est l'auto-exclusion. L'individu ne se sent plus digne d'appartenir à l'humanité, à son groupe social. Ce syndrome s'observe dans toutes les couches de la société. Des gens de la rue aux grands traders".

En quoi la confiance est-elle nécessaire à la vie en société ?
"La confiance est ce qui permet aux liens humains de ne pas être vécus comme terrifiants, paranoïaques. Se rapprocher les uns des autres fait peur. Ce n'est pas pour rien qu'il y a beaucoup de phobies sociales. La confiance permet de se rapprocher et d'avoir des projets ensemble, d'accepter qu'une promesse puisse être tenue. Il ne peut y avoir de lien si l'on n'a pas confiance dans la promesse d'autrui. Et cela s'appuie sur notre vulnérabilité fondamentale, le fait d'avoir besoin des autres pour vivre".

Et l'auto-exclusion, quelle conséquence a-t-elle ?
"L'auto exclusion peut amener un certain nombre de signes de coupures avec soi-même : anesthésie partielle du corps comme le mal de dos, ne plus rien ressentir, ne plus penser. L'humain a la capacité de se faire du mal avec son psychisme, s'empêcher de vivre. C'est une sorte de mécanisme de défense. Quand on l'utilise pendant deux heures, cela ne pose pas de problèmes. Quand on l'installe dans le temps, on parle alors de pathologie. Il s'agit d'une des maladies de notre temps : faire la grève soi-même..."

Quels comportements cette nouvelle pathologie entraînent-elles ?
"Une abolition de la demande : plus vous allez mal moins vous demandez d'aide, avec une sorte d'inversion de la demande : les individus racontent des choses sans rapport à la personne qui pourrait les écouter. Au psychiatre, ils demandent un logement ; et à l'assistant social, ils demandent une aide psychique. Les gens rompent avec les personnes dont ils sont les plus proches. C'est une errance. Celle d'un SDF qui va de ville en ville ou celle d'un PDG qui va d'Hilton en Hilton en abandonnant sa famille. Le lien social est rompu."

Jean Furtos est le directeur scientifique de l'Observatoire Régional sur la Souffrance Psychique En Rapport avec l'Exclusion - Observatoire National en Santé Mentale et Précarité (ORSPERE-ONSMP), situé à l'hôpital du Vinatier de Lyon. Son dernier ouvrage : Les cliniques de la précarité, aux éditions Masson, déc 2008.

L'OMS s'inquiète des effets de la crise sur la santé mentale
Citée par le Figaro du 13 octobre 2008, la directrice générale de l'OMS, Margaret Chan, a déclaré lors d'une rencontre avec des spécialistes des troubles mentaux : "Nous ne devrions pas sous-estimer les turbulences et les conséquences probables de la crise financière. Il ne faudra pas être surpris de voir plus de personnes stressées, plus de suicides et plus de désordres mentaux".

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