Ils ont passé la Nuit debout à Lyon

Près d'un millier de personnes sont passées samedi place Guichard (Lyon 3e), pour participer à la Nuit debout, organisée dans le sillage du rassemblement citoyen parisien. Dans un joyeux bazar. Lyon Capitale y était.

Entrée de la place Guichard, pour la Nuit debout du 9 avril

Benjamin Roure
Entrée de la place Guichard, pour la Nuit debout du 9 avril

Il faisait encore grand jour quand la Nuit est tombée place Guichard. Vers 18h, samedi, dans l'amphithéâtre urbain surplombant la station de métro de la ligne B, face à la Bourse du Travail, de nombreux jeunes et moins jeunes venaient reposer leurs pieds d'avoir défilé contre la loi El Kohmri. Les pancartes encore sur le dos, une curiosité pleine d'espoir dans le regard, plusieurs demandaient autour d'eux comment ça marche une Nuit debout.

18h, la Nuit s'assoit

"Tu pourrais aller avec les autres, tenter de négocier avec les autorités ?", demande à un volontaire une jeune femme occupée à mettre en place l'espace "bouffe" et la découpe des légumes. Ici, les organisateurs n'organisent que le minimum, pour ne pas individualiser un mouvement qui se veut par essence collectif et participatif de bout en bout. Les participants ont officiellement jusqu'à 6 heures du matin pour échanger, avant l'arrivée des forces de l'ordre chargées de libérer la place pour que le marché dominical puisse s'installer.

Après la manifestation, la préparation des légumes, pour une longue Nuit debout

Benjamin Roure
Après la manifestation, la préparation des légumes, pour une longue Nuit debout

Les espaces s'implantent, ici un stand médical, là des toilettes sèches, au fond un stand "débats" fournissant des panneaux pour qui voudrait y inscrire un sujet de discussion.

On croise quelques habitants du quartier, une poignée de familles, des retraités, mais surtout des jeunes revenant de la manifestation, après un détour au supermarché pour apporter un pack de bières. En cette fin d'après-midi ensoleillée, personne ne semble vraiment prêt à passer la nuit ici. Et pourtant.

20h, la Nuit se lève et s'anime

La place est pleine, le micro passe de main en main. Une professeur des écoles propose "qu’on supprime les notes. Parce que quand un enfant a un 6/20, il a l’impression d’être nul, d’être un raté". La foule applaudit. Une autre parle de sa méconnaissance du droit du travail. Chacun est invité à prendre la parole devant un parterre citoyens concernés, curieux ou militants. Malgré quelques problèmes de son et un micro parfois mal réglé, les témoignages, réflexions ou revendications sont écoutés religieusement par l’assemblée. Les bras se lèvent, signe d’adhésion, parfois ils restent croisés pour manifester l’opposition. La place Guichard a des allures d’agora grecque !

La place Guichard est pleine en début de soirée.

Clémence Cluzel
La place Guichard est pleine en début de soirée.

Au fil des prises de paroles se pose la question de la suite de la mobilisation. On s’interroge sur le lieu  : certains voudraient que les prochains rassemblements se passent à chaque fois dans des endroits différents, pour attirer de nouvelles personnes et investir des espaces délaissés telles les banlieues. D’autres au contraire sont favorables à un lieu fixe, un repère dans l’esprit de tous, le cœur du mouvement lyonnais. La question fait débat et la réponse est remise à plus tard… Difficile en effet de s’accorder, de trancher face à cet océan de points de vue.

Pour tenter de trouver des pistes de solutions, des commissions sur divers sujets sont créées. Environnement, question démocratique, médias, éducation ou encore commission sérénité… L’éventail est large ! Celles-ci devront ensuite présenter en assemblée générale des propositions d’action. Tandis que les interventions continuent à la tribune, partout autour de la place, des petits cercles de Lyonnais assis ou debout s’organisent. Mais difficile d’entendre les tribuns, parfois : sans micro, les voix les moins fortes se perdent. «  On n’entend rien ! Niveau organisation, il faut qu’ils s’améliorent pour les prochaines nuits.  »

Une idée de commission thématique pour la Nuit debout ? Prenez un panneau et proposez.

Benjamin Roure
Une idée de commission thématique pour la Nuit debout ? Prenez un panneau et proposez.

Dans la commission question démocratique, on cite la Grèce comme référence, avant que l’un des badauds ne fasse remarquer que cette société était aussi très inégalitaire… Les avis et idées convergent ou s’affrontent mais toujours dans un esprit d’échange, la voix ne monte jamais. Certains sont rappelés à l’ordre : « Je crois que tu as dépassé les 2 minutes de prise de parole. » Ces commissions s’apparentent parfois plus à un café philo et l’on a du mal à comprendre comment des actions concrètes vont ensuite pouvoir émerger de ces réflexions contradictoires …

Mais ce qui est notable c’est la joie palpable des citoyens présents. Ils ont l’air réellement heureux de pouvoir retrouver un espace de parole libre, d’échange gratuit où ni le temps, ni la dimension financière n’entrent en jeu. Orateur ou spectateur, il y a aussi l’impression d’assister à quelque chose de nouveau, d’important. « Ce concept est vraiment génial : chacun émet son avis, partage ses compétences, aborde son expérience et ensuite on réfléchit ensemble à des actions communes pour que les choses évoluent. J’ai pu observer Podemos en Espagne et j’étais déjà conquise par l’idée. C’est super de pouvoir vivre ça en France ! », raconte conquise Aurore, étudiante. À la commission médias, on insiste sur l’importance de développer l’esprit critique, on pointe du doigt « les médias mainstream » et l’on défend l’idée du « tout le monde peut être journaliste »...

Nuit debout 9 avril ()

Benjamin Roure

À 22 heures, la diffusion du documentaire du journaliste François Ruffin, Merci Patron !, marque une pause dans les débats.

1h30, la Nuit se couche doucement

"Le truc qui m'a le plus étonnée, c'est que les gens ne sont pas venus ici pour boire des bières mais bien pour écouter et échanger", raconte une jeune femme au teint juste rosi par la fraîcheur de la nuit printanière, au sortir de la place. "J'ai été agréablement surprise, renchérit une amie. Même si tout ce qui se dit me semble un peu... naïf. Je dois avoir passée l'âge." Pourtant, elle n'a visiblement guère plus de 35 ans... Un des garçons de son groupe, davantage éméché, regrette quant à lui la maladresse des orateurs, qui ont souvent peiné à capter l'attention.

Il est vrai que la nuit avance, et les centaines de personnes encore présentes montrent quelques signes de lassitude. Mais aucun énervement. Pour preuve, peu d'éclat de voix. Et surtout une place Guichard presque impeccable, les canettes et autres déchets étant méthodiquement collectés et mis en sac. Les seules dégradations visibles sont les slogans peints sur les vitres de la station de métro.

Des inscriptionts peintes sur les vitres de la station Place Guichard, lors de la 1ere Nuit debout

Benjamin Roure
Des inscriptionts peintes sur les vitres de la station Place Guichard, lors de la 1ere Nuit debout

Sur la place, c'est l'heure d'une nouvelle session de paroles libres au micro, après la restitution des synthèses des commissions thématiques. Ça part un peu dans tous les sens. Un probable comédien appelle les gens qui "savent lire des textes" à venir en lire à la tribune, une fille vient rappeler que l'égalitarisme réclamé par tous devrait aussi passer par un temps de parole égal entre hommes et femmes, un aspirant intermittent dénonce les demandes du patronat sur les économies à réaliser sur ce régime...

Posté en haut des marches, un étudiant en maths, barbe frisée, sweat rouge et lunettes aux montures bleu électrique, regarde le spectacle mi amusé, mi fatigué. "Ça tâtonne un peu, c'est normal... Mais globalement, la soirée a été calme et intéressante." Reviendra-t-il le lendemain ? "Je ne sais pas..."

Les minutes passent, la place se vide au compte-gouttes. Il reste encore du monde pour applaudir le témoignage d'un homme venu interpeller la foule sur la politique militaire de la Turquie, face à la Syrie et à Daesh, qui "ouvre la porte à une troisième guerre mondiale". Celui-ci est un ancien du mouvement des Indignés, et martèle que Nuit debout ne survivra que si ses participants ne se laissent pas "déresponsabiliser".

Passé 1h du matin, la place Guichard est encore bien pleine

Benjamin Roure
Passé 1h du matin, la place Guichard est encore bien pleine

Un jeune homme s'empare ensuite du micro pour pointer une réalité criante : "J'ai l'impression qu'ici, on est tous jeunes, majoritairement étudiants et blancs. Ce n'est pas grave en soit, mais ça pose une vraie question de représentativité, non ?" La foule, qui correspond plutôt bien à ce portrait, bien moins bigarrée que celles des ouvriers retraités, fonctionnaires quinquagénaires ou lycéens rieurs de la manifestation de l'après-midi, ne peut qu'acquiescer. Un des organisateurs glisse tout de même que Nuit debout prévoit d'aller à Vaulx-en-Velin mercredi, à l'occasion du comité interministériel qui s'y tiendra...

Malgré l'heure tardive, Clara garde des étincelles dans ses grands yeux sombres. Elle étudie à Lyon pour devenir régisseuse du spectacle, et explique la raison de sa présence. "En voyant le mouvement à Paris, je me suis sentie animée de la même envie. Je sens qu'il y a quelque chose qui bouge, les gens ont envie de reprendre la parole, pour exprimer tout le désarroi qu'ils gardaient en eux. C'est ce qu'on s'est dit ce soir : il faut que chacun reprenne son destin en main." Et après ? "Après... je ne sais pas. tout le monde se pose un peu la question, on s'interroge du regard les uns les autres... C'est compliqué, car on est tous étudiants ou précaires, on ne sait pas quelle forme doit prendre le mouvement. Mais il faut rester impliqués."

Poésie enflammée, lors de la Nuit debout du 9 avril 2016

Benjamin Roure
Poésie enflammée, lors de la Nuit debout du 9 avril 2016

Les interventions se font plus rares et anecdotiques, la foule se disperse lentement même si le stand légumes continue de préparer de la soupe, les poètes de s'enflammer devant un brasero, les trompettes de sonner une révolution joyeuse. Peu de mains se sont levées à la question "qui veut rester au-delà de 6 heures ?". De fait, il n'était plus qu'une vingtaine quand les CRS sont arrivés au petit matin. Mais, pour une partie, ils devraient être de retour ce dimanche soir.

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