Puits de culture à l’enthousiasme contagieux, Bruno Galland est l’une des grandes figures françaises du monde des archives. Ancien conservateur aux Archives nationales, où il fut successivement responsable de la section ancienne, directeur scientifique du site parisien puis directeur des publics, il préside aujourd’hui la Société de l’histoire de France et enseigne à la Sorbonne la paléographie. Désormais à la tête des Archives départementales et métropolitaines du Rhône, cet historien spécialiste du Moyen Âge considère que le passé n’a d’intérêt que s’il éclaire le présent et aide à construire l’avenir. Entre défense de la mémoire collective, méfiance envers les récits idéologiques et inquiétude face à une intelligence artificielle susceptible d’uniformiser la pensée, il revendique une parole libre, exigeante et humaniste “à la lyonnaise”.
Lyon Capitale : Êtes-vous une grande gueule ?
Bruno Galland : Je ne pense pas être quelqu’un de polémique ou qui s’énerve facilement, mais j’ai des convictions que je sais défendre avec énergie. Je suis viscéralement attaché à la rigueur historique et à la défense de l’image de l’archiviste, trop souvent caricaturale. Ensuite, quand j’étais aux Archives nationales à Paris, il m’est déjà arrivé de descendre dans l’arène pour intervenir face aux syndicats réunis en assemblée générale, et défendre ce que je croyais être la bonne position pour l’administration. Si savoir dire haut et fort ce à quoi l’on est attaché définit une grande gueule, alors j’assume ce tempérament.
Vous avez eu une carrière prestigieuse dans la fonction publique à Paris. Pourquoi avoir choisi de venir à Lyon ?
Même si ma carrière parisienne a été passionnante, j’ai ressenti le besoin de revenir à une pratique plus concrète de mon métier, plus proche du terrain. Donc, plutôt que de viser une direction nationale, j’ai préféré retrouver la gestion d’un service départemental où je pouvais être davantage impliqué dans la vie de la cité. À Paris, on traite des archives de la Nation, ce qui est prestigieux mais parfois abstrait. À Lyon, on travaille en contact direct avec des associations locales, des sociétés savantes et des élus, ce qui donne une dimension plus humaine et incarnée à mon action. Et puis des impératifs familiaux ont aussi guidé mon choix. Mon fils aîné est atteint de trisomie, et il était crucial pour moi de trouver une ville où il puisse être scolarisé en milieu ordinaire et s’épanouir. Il y a aussi le fait que je suis né à Lyon et que j’y ai vécu jusqu’à mes 15 ans. Enfin, revenir ici, c’était en quelque sorte boucler la boucle : c’est aux Archives départementales du Rhône que j’ai découvert ma vocation, alors que je préparais ma thèse sur les archevêques de Lyon au Moyen Âge.
L’histoire de France n’est-elle pas parfois trop “parisienne”, occultant la richesse des centres comme Lyon ?
Nous sommes un pays très centralisé, et il peut y avoir une facilité de l’Administration mais aussi de l’Université, quand vous êtes à Paris, de penser que tout s’ordonne autour de Paris. Je regrette un peu de voir que quelques bons collègues des universités de Lyon, à un moment donné, ont eu l’opportunité d’aller à Paris et y sont allés parce qu’ils se sont dit que leur carrière ou les relations intellectuelles qu’ils allaient avoir allaient être plus fortes. Je ne sais pas s’ils ont eu raison. Pour ma part, quand j’étais à Paris, j’avais tellement d’offres disponibles que finalement je ne suis pas sûr d’en avoir totalement profité. Peut-être que j’ai moins de ressources culturelles ou universitaires à Lyon, mais en tout cas je peux les approfondir davantage.
Faut-il être nostalgique pour exercer le métier d’archiviste ?
Pas du tout. Pour moi, être archiviste c’est être résolument tourné vers le présent. Je n’aurais pas aimé vivre au Moyen Âge ou sous la Révolution, je suis bien trop attaché au progrès dont nous bénéficions aujourd’hui.
Quel est alors votre rapport au passé ?
Il y a une phrase que j’aime bien de Jules Michelet, qui a dirigé la section ancienne des Archives nationales, celle que, beaucoup plus tard et avec beaucoup moins de lustre, j’ai aussi dirigée : “Ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vies d’hommes. Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se soulever.” Cela dit bien ce que je pense : ce que vous apprenez du passé vous renvoie sans cesse au présent. L’histoire nous invite d’ailleurs à agir pour éviter que certains drames ne se reproduisent. Le passé n’est pas la mort, c’est ce qui donne du sens à notre action aujourd’hui.
Qu’appréciez-vous dans l’étude de l’histoire ?
Ce qui me fascine sans doute le plus, c’est de constater que les hommes et les femmes restent, au fond, toujours les mêmes. Il y a une permanence du caractère humain, même dans ses petits défauts. Il y a un document qui, je trouve, le montre bien. Dans les archives du chapitre de la cathédrale Saint-Jean, on sait que les chanoines conservaient dans une boîte précieuse les documents qu’ils jugeaient les plus importants. Cette boîte a été sauvée pendant la Révolution française, cachée dans les poutres de la cathédrale. On y trouvait des actes majeurs, comme celui par lequel l’empereur Frédéric Barberousse accordait l’autorité sur la ville à l’archevêque de Lyon. Mais il y avait aussi un texte de Louis XV autorisant les chanoines à porter une croix distinctive dans le chœur de la cathédrale. Et quand je vois cela, je ne peux pas m’empêcher de penser : quelle vanité ! Placer ce privilège honorifique au même rang que des documents fondateurs de l’histoire politique lyonnaise ! C’est bien là l’homme qui reste le même au fil du temps, avec ses grandeurs et parfois aussi ses mesquineries.
Le métier d’archiviste est souvent perçu comme poussiéreux. Y a-t-il un travail à faire sur l’image de la profession ?
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Bruno Lina, virologue lyonnais