Idée week-end : Balade dans la Drôme sur la route des colporteurs


Par Olivier Cébe*
Publié le 08/04/2017  à 09:48
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La contrebande, le commerce des denrées illicites ou non déclarées, les passeurs de messages, de pensées ou même d’âmes éperdues… Au fil de l’histoire, quelle que soit l’époque, le voyageur est manifestement complice des marges de la société. Certes, les “gens de la route” s’adaptent aux circonstances, au changement des mœurs, à l’évolution des moyens de communication, mais leurs pratiques subsistent, leur art de vivre coexiste toujours à l’intérieur de notre monde, souvent à notre insu. Par exemple ils ont, pour se déplacer, leurs propres itinéraires. C’est particulièrement sensible dans les massifs montagneux. Raison de plus pour s’y aventurer et tenter quelque rencontre surprenante.

Notre parcours : 100 km environ entre Montélimar et Die.

Vue du Poët-Laval © L. Pascale / Drôme Tourisme
© L. Pascale / Drôme Tourisme
Le Poët-Laval.

Les colporteurs du savoir

Il faut quitter le couloir rhodanien et ses grands axes, nos habitudes. Notre route (D540 à partir de Montélimar) va s’engager vers le seuil du premier balcon qui domine en retrait la vallée du grand fleuve : Le Poët-Laval. Une station, donc un point de départ. Car l’introduction à notre périple y trouve le sas adéquat pour s’immerger dans son thème.

L’enseigne du Musée protestant, au Poët-Laval © L. Pascale / Drôme Tourisme
© L. Pascale / Drôme Tourisme

Au Musée protestant installé dans un petit édifice Renaissance qui servit de temple, les vitrines arborent des ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles parvenus clandestinement depuis les pays d’Europe où le protestantisme était en vigueur – en France, Louis XIV l’avait condamné en révoquant en 1685 l’édit de Nantes. Des livres passés sous le manteau (au vrai sens du terme comme au sens figuré, universellement compris) évoquent les allées et venues incessantes de ceux qui les transportaient au péril de leur liberté. Ensuite, ces ouvrages étaient acheminés aussi dangereusement vers les Cévennes ou les pays charentais et toulousain.

Dangereusement, car ces objets – attendus avec impatience par ceux qui allaient s’y plonger des soirées entières – étaient ardemment recherchés par la gent armée chargée de les confisquer et d’arrêter leurs détenteurs, que guettaient la prison ou les galères. Des livres parfois rustiques, toujours pieusement conservés depuis, avec lesquels débute notre voyage.

C’est un peu comme si nous rencontrions la première preuve de ce qui nous motive : le colportage. Dorénavant, il nous suffit donc de remonter le fil, comme dans une enquête. En gardant en mémoire que nous allons à la rencontre de ceux qui, venus d’au-delà des crêtes, dévalent la pente. Nous allons à rebours de leur voyage. Comme les chercheurs de mystère, nous nous dirigeons vers la source en remontant le courant… Ici, celui de l’histoire.

Le colportage pour survivre

En quittant Le Poët-Laval, notre route (toujours la D540) quitte aussi les horizons dégagés. Dans une première vallée déjà étroite, Dieulefit est implanté au pied des montagnes, avec cette sagesse d’une situation retirée mais protégée des rigueurs de l’altitude : le moyen terme. Une position qui confère à la ville un rôle de poste frontière : lieu de rencontre entre la montagne et son piémont, césure entre deux manières de vivre, de circuler, d’échanger. Ici, les routes étroites en amont de la ville se font brusquement plus confortables, facilitant le commerce vers la plaine, alors que les échanges gardent vers les cols leur dimension montagnarde.

De même (et pour cause !) l’histoire s’est-elle arrêtée à Dieulefit chaque fois qu’une de ses pages allait être tournée. Après les guerres de Religion et les dragonnades qui suivirent la révocation de l’édit de Nantes. Lors de l’invasion de 1941 et des combats de la Résistance : pendant l’Occupation, les réfugiés y constituaient près d’un tiers de la population ! Autant dire que le colportage y doublait le commerce autorisé : denrées, informations, courrier… et bien sûr l’assistance aux réfugiés.

Vue de Dieulefit © L. Pascale / Drôme Tourisme
© L. Pascale / Drôme Tourisme
Dieulefit.

Dieu-le-Fit, un nom qui d’ailleurs ne peut qu’avoir scellé le destin de la ville. Ceux qui souhaitaient échapper aux règlements se placèrent sous cet argument inattaquable… et leur conviction s’y réfugia. Le meilleur garant de leur immunité était ce paysage des Préalpes allanguies au soleil : derrière le décor, rien ne semble pouvoir troubler l’ordre établi. La lavande, utilisée en parfumerie, bénéficie des effluves de Méditerranée, les ruelles de la vieille ville respirent un air d’Italie lombarde… Cependant, cette quiétude s’adosse à une atmosphère plus secrète.

La production du picodon – un fromage de chèvre, appellation d’origine protégée – souligne que les pentes se font abruptes dès la sortie de la ville (D538). La végétation y est plus dense, les bois plus touffus, les chemins échappent à la vue… Un paysage plus difficile à pénétrer sans carte pour l’étranger qui s’aventure sur certains de ces passages discrets où subsiste la mémoire des grandes assemblées qui s’y tenaient secrètement au XVIIIe siècle. Ainsi du bois de la Vache, nous rappelle notre guide, Philippe Lemonnier, qui fut l’un de ces temples à ciel ouvert où les “réformés” se réunissaient loin des regards indiscrets. Des sites que les protestants appelaient leur “désert”, espérant que s’ouvrirait, après cette période difficile de persécution, la Terre Promise, c’est-à-dire la liberté de culte pour ce “peuple de Dieu”. Cette appellation que leur disputaient les fidèles catholiques amassés à Comps à l’appel de la cloche de l’étonnante église romane St-Pierre et St-Paul, presque anachronique dans la contrée.

Quittant Bourdeaux – traversé par les multiples affluents du Roubion – la route (D156) grimpe vers le col de la Chaudière. Un temps, elle domine la forêt de Saoû, lovée dans un épaulement de la montagne : un site splendide où demeure le souvenir d’une répression meurtrière d’assemblée du “désert” par les dragons du roi. Le col de la Chaudière est un passage inévitable pour les voyageurs, un de ces passages mythiques ouverts à ceux qui, autrefois, happés par un destin qu’ils tentaient de maîtriser, bravaient ces espaces revêches et leurs escarpements. Enfin, la montagne de Couspeau et son Grand Delmas qui culmine à plus de 1 500 mètres, signes avant-coureurs de la vallée de la Drôme. Espace salvateur pour les fuyards, qui savent que la route sera ensuite plus sûre !

Colporter à l’air libre

Sans heurts, le trajet a quitté la lavande, gravi la montagne dans la fraîcheur des bois et, le col franchi, atteint maintenant la vigne en redescendant vers la vallée pour suivre la Drôme à partir de Saillans (D93)… Autant de paysages d’une grande diversité mais qui sont unis par une constante : la proximité d’un gigantesque veilleur. Car désormais le massif du Vercors va régner sur les espaces. Un nom qui martèle l’histoire en hommage à ceux qui s’y sont identifiés.

Le pays dans lequel on entre se confie à lui comme on le ferait à un dieu protecteur : Die, capitale du Diois si bellement installée sur la rive droite de la Drôme, au pied du Glandasse, barrière rocheuse sud du Vercors qui culmine à un peu plus de 2 000 mètres.

Le pays de Die est une sorte d’île en creux. Un territoire enclavé, nettement délimité depuis Pontaix dont le château, aujourd’hui en ruine, commandait l’entrée dans un resserrement de la vallée, qui embrasse tout le bassin versant de la Drôme alimentée par les eaux généreuses d’un très grand nombre de cours d’eau descendus des Préalpes septentrionales des Alpes du Sud. Cette configuration a déterminé dans l’histoire du Diois des périodes de quasi-autonomie, auxquelles succédèrent des rattachements aussi divers qu’avec le marquisat de Provence, le comté de Valentinois puis le Dauphiné. De même, le brassage des idées y suscita d’étonnantes initiatives, telle l’académie de Die, fondée en 1604, qui attira des professeurs de tout le royaume, voire de l’étranger, et connut un rayonnement notable notamment grâce à son imprimerie (fermée par ordre du roi en 1684).

Nous voici donc au cœur du colportage. Die se présente en effet comme une clairière dans le cheminement entre les Alpes et le couloir rhodanien. Le relief très désordonné y rend les communications difficiles : au pied du Vercors, dévalent sur la ville des routes étroites, sinueuses, qui contournent l’impressionnant massif depuis le Grenoblois, donc la Suisse, puis l’Allemagne. Ces routes facilitent la circulation discrète mais aussi leur corollaire, à savoir les mauvaises surprises… Le Vercors est omniprésent : tout autant signal, forteresse et vigile silencieux de ces échanges qui privilégient les difficultés des reliefs pour se ménager l’indépendance.

Die en conserve des témoignages de toutes les époques, depuis l’Antiquité jusqu’aux siècles récents dans les rues, placettes, aux abords des remparts, de sa cathédrale et jusqu’à l’abbaye de Valcroissant dans ses environs immédiats. Une curiosité : dans la chapelle Saint-Nicolas de l’ancien palais épiscopal, cette étonnante mosaïque du XVIIe représentant les quatre fleuves “fondateurs de l’Univers”…

En sortant des sentiers du Vercors, les colporteurs atteignaient le centre du monde… Leur marchandise pouvait dès lors se répandre pour nourrir les hommes.

 

Le colportage et sa reconnaissance

Les colporteurs sont généralement des montagnards, le plus souvent frontaliers et issus de cantons peu alphabétisés. Leur labeur est rude car ils voyagent plutôt l’hiver, quand les travaux des champs s’estompent, les difficultés de la vie les menaçant parfois de devenir des vagabonds.
Ils transportent leurs marchandises sur leur dos dans des “balles en bois”, sorte de coffre qu’ils suspendent aussi sur leur plastron pour plus de facilité dans les sentiers sévères.
Chaque époque affine ses rapports au commerce “sauvage” : si l’Ancien Régime le tolère tant qu’il n’atteint pas les limites des règles établies, les époques plus récentes l’interdisent férocement – notamment en périodes de crise – mais savent aussi le réguler pour maintenir les relations économiques et sociales. Il en est ainsi à partir du XIXe siècle où les ouvrages vendus par les colporteurs sont “timbrés” du sceau de l’Administration pour être facilement identifiés comme respectant les dispositions fiscales. En revanche, certains produits qui demeurent sous le coup de l’interdiction, donc des poursuites, maintiennent la pratique de la contrebande : il en est ainsi des allumettes, ce précieux et délicat bâtonnet enduit de phosphore qui est vendu sous le manteau (il est suffisamment léger pour que s’en chargent des ambulants à pied), à des prix concurrentiels puisque les allumettes sont taxées avant de relever d’un monopole de l’État en 1872. Ces professionnels de la petite contrebande – la brecotte, comme l’appelaient les passeurs frontaliers des Alpes et du Jura – laissent bien des traces dans la mémoire populaire : pour fabriquer leurs allumettes (à partir d’un mélange de phosphore et de sel associé à du sable fin enduit de colle) ces marchands clandestins s’installaient dans des abris naturels au fond des forêts, qui en ont souvent gardé le nom.

 Liens pour préparer la balade ou en savoir un peu plus...

 • Du Poët-Laval à Bourdeaux

 www.paysdedieulefit.eu/index.htm

 www.museeduprotestantismedauphinois.com/joomla/index.php

 • Diois

 www.diois-tourisme.com

 www.ladrometourisme.com/fr/je-decouvre/du-vercors-a-la-provence/vallee-de-la-drome-diois.html

 • À pied, à vélo…

 www.surlespasdeshuguenots.eu/sentier-des-protestants-huguenots-en-france.htm

 www.surlespasdeshuguenots.eu/topocyclo-web1.pdf

 • Visiter le Vercors

 http://vercors.fr

 http://parc-du-vercors.fr/fr_FR/index.php

 • Et pour s’instruire…

 www.littre.org/definition/colporteur

 

* Olivier Cébe est historien de l'art et médiéviste. Pour accéder à son propre site, Poliphile, cliquer ici. Et pour en savoir plus les colporteurs et le colportage, vous pouvez lire en PAGE 2, son entretien avec l'écrivain voyageur Philippe Lemonnier

 

Colporteur, colportage…

Entretien avec Philippe Lemonnier, écrivain voyageur

 

Ruelle d’un village de la Drôme © L Pascale / Drôme Tourisme
© L Pascale / Drôme Tourisme

Écrivain voyageur, au-delà de cette si élégante manière de vous présenter, lequel préside à votre écriture entre le chemin et la plume ?

Le terme “écrivain voyageur” est la traduction de l’expression anglaise travel writer, qui aurait été forgée – du moins me plaît-il de le croire – pour le prince des voyageurs : Bruce Chatwin. Et je vous rejoins : il est très élégant, aristocratique même !

Pour ma part, l’usage des chemins a précédé de loin celui de la plume. Mais j’aime témoigner de la poussière et de l’histoire des chemins (de traverse, de préférence), des protagonistes qui les empruntent et des aventures humaines qui les jalonnent ; le voyage m’est chevillé au corps depuis si longtemps… et, au fil des ans, l’écriture en est devenu le prolongement naturel.

Dit plus amplement, il me semble qu’un chemin se vit trois fois : d’abord lorsqu’on le rêve, le doigt courant sur la carte, ensuite quand on le vit, chemin faisant… et enfin quand on le restitue du bout de la plume. Chemin de terre et chemin d’écriture : deux voyages devenus aussi indispensables qu’indissociables, pour ma part.

Au cours de vos voyages sur les routes ouvertes (ou rouvertes) vous suivez la signalétique. En naît un livre : chemins de Compostelle, traversée des Alpes, chemin des huguenots… Avez-vous déjà souhaité les parcourir et les décrire “à rebours” ?

Le chemin à rebours ! L’idée m’a longtemps titillé quant au chemin de Compostelle ; pour trois raisons (en résumé) : revenir, comme jadis ; revenir par une autre voie ; croiser (et non suivre ou précéder) des pèlerins qui font route vers “le bout du monde”. Pour les autres chemins, j’aurais tendance à les parcourir dans le “sens de l’histoire”, souvent la petite, parfois la grande… Cependant chacun pérégrine à son gré. Le voyage à pied doit rester un espace de liberté. Peut-être est-ce le dernier, voire son seul refuge.

Admiratif de la nature, de l’écriture, du voyage, dites-nous vos premiers mots à la rencontre d’un colporteur…

Colporteurs saisonniers ou colporteurs permanents, pourtant si différents, ont en commun le chemin, leur patrie. Cette corporation forme sans doute le plus ancien véhicule, marchand et informatif, qui relie les hommes entre eux. Ils sont peut-être, avec d’autres voyageurs pédestres au long cours, le seul, unique et fragile trait d’union entre les deux mondes irréconciliables que sont les sédentaires et les nomades. S’il me fallait développer ma pensée à leur sujet, c’est autour des thèmes de l’altérité, de la rencontre, de l’hospitalité (mère du voyage) et de l’étranger que j’orienterais ma réflexion…

Propos recueillis par Olivier Cébe

Bibliographie
• Le Chemin oublié de Compostelle, éditions Arthaud, 2004
• Le Voyage à pied – Chroniques de la pérégrination, éd. Arthaud, 2007
• La Grande Traversée des Alpes (GR5), éditions Ouest-France, 2009
• Les Routes de la lavande, éd. Ouest-France, 2011
• La Route des Grandes Alpes, éd. Ouest-France, 2017
• Et Sur le chemin des huguenots, éd. Ouest-France, 2016, qui nous servit ici de guide...

 

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