Lyon Capitale Avril 2015 N° 743

Peut-on “améliorer” l’homme ?


Par Fabien Trécourt
Imprimer l'article Agrandir la taille du texte Diminuer la taille du texte
Publié le 08/10/2013  à 14:02
Réagissez

cellules ()

Modifier le patrimoine génétique d’une personne pour lutter contre la maladie, voire “corriger des anomalies”, ne relève plus de la science-fiction. Dans Où va l’humanité ? (essai à paraître le 9 octobre) deux chercheurs font le point sur les enjeux bioéthiques.

 

Balbutiant hier, le séquençage de l’ADN est en passe de devenir une opération courante. Toute personne a déjà la possibilité de mieux connaître son patrimoine génétique pour traiter d’éventuelles maladies : l’actrice Angelina Jolie a ainsi décidé de procéder à une mastectomie bilatérale après un test ayant confirmé une prédisposition au cancer du sein. Sa décision – très médiatisée – a dopé le marché des tests génétiques. La pratique se banalise tellement aux États-Unis qu’il est question de procéder à un séquençage systématique à la naissance : tous les bébés seraient soumis à un test qui permettrait de repérer des anomalies et d’élaborer des traitements en conséquence. Quatre projets de recherche ont été lancés sur cinq ans pour analyser les risques et les bénéfices de ces pratiques, parfois jugées eugénistes.

En France, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) doit se prononcer d’ici à l’été prochain. “Nous ne pouvons pas faire comme si ces progrès techniques n’existaient pas, résume Patrick Gaudray, directeur de recherches au CNRS. Mais nous ne devons pas non plus faire n’importe quoi sous prétexte qu’on le peut !”

Nouvelle liberté…

Il est d’ores et déjà possible de “corriger” un ADN jugé défaillant et, plus généralement, d’altérer le patrimoine génétique de quelqu’un. “C’est le principe de la thérapie génique, explique Catherine Bourgain, chargée de recherches à l’Inserm. Mais c’est un exercice complexe (…), pas facile de prévoir si un jour on arrivera à modifier l’ADN des fœtus pour modifier la couleur de leurs yeux. Et puis, faut-il vraiment essayer de le faire ?”

Pour Laurent Alexandre, chirurgien biologiste et fondateur du site Doctissimo, le “bricolage de nos chromosomes” sera possible dès 2018 : “La modification de l’ADN sera même une chose banale dans la prochaine décennie !” s’enthousiasme-t-il. La biologie de synthèse ou les nanotechnologies permettraient de fabriquer des gènes de substitution qui, à l’instar d’un pacemaker ou d’une prothèse, aideraient les hommes à vivre plus longtemps en meilleure santé. Un discours repris notamment par l’Association française transhumaniste (AFT) : selon son porte-parole, David Latapie, ces progrès scientifiques mettraient fin à la “cruelle loterie génétique” et rendraient chacun libre de devenir ce qu’il veut.

… ou atteinte à la liberté ?

Cette hypothèse “transhumaniste” peut faire frémir, elle est d’ailleurs régulièrement associée à une forme de totalitarisme : dans Le Meilleur des mondes notamment, le célèbre roman dystopique d’Aldous Huxley, ou plus récemment dans le film de science-fiction Bienvenue à Gattaca (voir ci-dessous). Pour le professeur Israël Nisand (coauteur d’Où va l’humanité ?), toucher au génome serait aussi porter atteinte à notre liberté : l’homme est libre parce qu’il est imparfait ; c’est parce qu’il est né faible qu’il est devenu plus intelligent, et c’est parce qu’il est inachevé qu’il échappe à toute finalisation. Et de conclure : “Modifier le corps humain pour le rendre plus résistant à certaines maladies, plus performant physiquement ou plus adapté à des contraintes extérieures, là est la véritable ligne jaune.”

Mais la frontière entre guérison et amélioration n’est pas si facile à arrêter, complète le professeur Jean-François Mattei dans le même livre : “La plus évidente traduction de cette amélioration humaine n’est-elle pas la longévité augmentée dans des proportions considérables depuis plus d’un siècle, ainsi que l’accroissement séculaire de la taille ?” Plus concrètement, prendre des vitamines, par exemple, n’est-ce pas déjà chercher à “améliorer” ses performances ?

Corps et âme

“L’idée de l’amélioration humaine de l’homme est aussi vieille que l’humanité”, poursuit Jean-François Mattei. En 1993 notamment, le philosophe américain LeRoy Walters envisage lors d’une conférence qu’il soit moralement acceptable de rehausser diverses capacités humaines, par des interventions génétiques : “Par exemple, améliorer les défenses immunitaires, diminuer le besoin de sommeil, augmenter la mémoire à long terme et réduire les tendances agressives.” La conférence engendre de vives controverses : les uns condamnent ; d’autres poursuivent la réflexion sur les liens entre génétique et morale, comme le Hasting Center aux États-Unis.

“Le but initial était bien l’“amélioration de soi”, résume Mattei. (…) À quel moment franchit-on la limite, et d’ailleurs quelle limite, et par rapport à quoi ? La réponse ne va pas de soi !” Reste à savoir quelle sera celle des autorités de bioéthique, et ce que deviendront nos corps en conséquence. Ils refléteront en tout cas l’esprit de nos sociétés, comme le tableau du Portrait de Dorian Gray figure les choix de vie du protagoniste dépeint par Oscar Wilde. Selon le poète Paul Claudel, en effet, “le corps est l’œuvre de l’âme : il est son expression et son prolongement dans le domaine de la matière… Un bon moyen de connaître l’âme est de regarder le corps”.

 

Où va l’humanité ? de Jean-François Mattéi et Israël Nisand, éditions Les Liens qui libèrent. Parution le 9 octobre 2013.

-----

Pour aller plus loin sur le Web :

– Un article sur le séquençage systématique dès la naissance

– Les dossiers du Comité consultatif national d’éthique

– Le blog de Patrick Gaudray

– Le site du Hastings Center

Et un film donc...


à lire également
  • Actuellement 5 sur 5 étoiles
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Note : 5/5 (1 note(s) attribuée(s))

Merci d'avoir participé !

Vous avez déjà noté cette page, vous ne pouvez la noter qu'une fois !

Votre note a été changée, merci de votre participation !


Vos réactions
0 commentaire

Il n'est pas possible de poster des commentaires au-delà de 60 jours après la publication de l'article.

ACTUALITÉ > LA SELECTION
LYON
 
Le Premier ministre  grec Alexis Tsipras le 20 mars 2015 à Bruxelles
20/03/15

Une campagne électorale pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu le 18 mars 2015 à Tel Aviv
20/03/15

Un site de construction tagué "Charlie Hebdo" à Rennes le 6 mars 2015
19/03/15

Le président du conseil européen, Donald Tusk, le 19 mars 2015, à Bruxelles
19/03/15

Les petits-enfants de Saad al-Jamal s'amusent avec les deux lionceaux achetés au zoo, devant la maison de famille, dans la bande de Gaza, le 19 mar...
19/03/15

La ministre des Affaires étrangères suédoise Margot Wallstrom à Riga le 23 janvier 2015
19/03/15

Les forces armées tunisiennes prennent position devant le musée du Bardo à Tunis, le 18 mars 2015
19/03/15

Le Premier ministre Manuel Valls (d), le 19 mars 2015 à Tulle
19/03/15

Vue des jardins de l'Elysée, le 1er août 2014 à Paris
19/03/15

Le ministre italien des Transports et des Infrastructures, Maurizio Lupi, le 17 février 2009 à Brazilia
19/03/15

Les corps de cinq bébés ont été retrouvés dans une maison à Louchats (Gironde)
19/03/15

Le chef de la diplomatie belge Didier Reynders, le 19 mars 2015 à Bruxelles
19/03/15

Les "Français blancs dits de souche" ne constituent pas un "groupe de personnes" au sens de la loi française, a estimé jeudi le tribunal correcti...
19/03/15

Des employés des pompes funèbres transportent le cercueil d'une des huit victimes françaises du crash d'hélicoptère, à La Rioja en Argentine,...
19/03/15

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu le 18 mars 2015 à Jérusalem
19/03/15

La journaliste mexicaine Carmen Aristegui parle à la presse, le 16 mars 2015, le lendemain de son renvoi de la radio MVS
19/03/15

Xi Jinping à Pékiin, le 16 mars 2015 © Feng Li / Pool / AFP
19/03/15

Un membre des forces de sécurité tunisiennes monte la garde devant le musée Bardo de Tunis le 19 mars 2015
19/03/15

Le principal syndicat de médecins libéraux, la CSMF, a annoncé jeudi une nouvelle journée de grève le 31 mars
19/03/15

Un croquis d'audience représente les officiers de police Sébastien Gaillemin et Stéphanie Klein à l'audience de leur procès, le 16 mars 2015 à...
19/03/15

Actualité d'Actualité