Verre d'eau

Eau du robinet : des pilules trop faciles à avaler

Verre d'eau ()

La présence de résidus de médicaments dans les eaux de consommation inquiète depuis plus de trente ans la communauté scientifique internationale. En France, la question de l’exposition de l’homme à ce risque sanitaire se pose depuis peu. En début d’année, un rapport commandé par la Direction générale de la santé a été rendu par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Ses résultats constituent une première en France.

Antidépresseurs, antiépileptiques, anti-inflammatoires, anticancéreux : les prélèvements effectués sur l’ensemble des départements métropolitains et d’outre-mer par l’Anses sont déconcertants. Dans les eaux traitées, c’est-à-dire les eaux potables distribuées, 25 % des échantillons analysés révèlent la présence simultanée d’une à quatre molécules médicamenteuses.

En d’autres termes, les Français ont, en moyenne, une chance sur quatre de boire de l’eau polluée par des résidus de médicaments. Les molécules les plus fréquemment retrouvées sont la carbamazépine (un neuroleptique utilisé notamment dans le traitement de l’épilepsie et des dépressions), son métabolite l’époxy-carbamazépine (une molécule issue de sa dégradation dans l’eau), l’oxazépam (un neuroleptique qui possède des propriétés anxiolytiques, sédatives et anticonvulsivantes), mais également l’hydroxy-ibuprofène (un anti-inflammatoire non stéroïdien utilisé pour soulager la douleur). Un joli cocktail dont on ignore, pour l’instant, les effets sur l’homme.

Le directeur du laboratoire d’hydrologie de Nancy, Jean-François Munoz, qui a réalisé ces prélèvements, le confirme : “D’un point de vue scientifique, le travail d’évaluation des risques se poursuit. Pour l’instant, on ne sait pas si ces doses, infimes, ont des répercussions sur la santé.”

Mais les résultats de l’Anses se veulent rassurants. Plus de 90 % des échantillons présentent une concentration cumulée inférieure à 25 ng/L.

Le problème, c’est qu’aucun seuil de toxicité n’a été établi jusqu’à présent, ni au niveau national ni sur le plan européen.
Déjà, en 2008, l’Académie de pharmacie assurait que “la présence de traces de substances médicamenteuses et de leurs dérivés ou métabolites a été largement établie à l’échelle mondiale en particulier dans les eaux superficielles et souterraines, dans les eaux résiduaires, dans les boues des stations d’épuration utilisées en épandage agricole et dans les sols”.

Le rapport de l’Anses affirme également que les milieux naturels sont contaminés : dans les analyses faites dans les eaux superficielles (cours d’eau, rivières, fleuves), 87 % des échantillons contiennent des résidus de médicaments.

Des stations d’épuration inefficaces

L’efficacité des stations d’épuration face au risque des résidus de médicaments oscille entre 30 et 90 % selon le type de station. Il faut dire qu’elles n’ont pas été créées dans cette optique et qu’aucun traitement n’existe pour le moment. Dans ce contexte, un plan d’action interministériel était prévu pour le premier trimestre 2011. Il visait, à titre préventif, à améliorer la réduction des rejets de médicaments dans l’environnement. Mais, pour l’instant, ces mesures sont toujours en suspens...

À Lyon, les prélèvements, effectués dans la boucle de refoulement du Vinatier, mettent au jour la présence de carbamazépine et de son métabolite, l’époxy-carbamazépine, à hauteur respectivement de 9 ng/L et de 3 ng/L dans les eaux de consommation. Les 43 autres molécules ont été analysées mais sont en dessous des seuils de quantification. Ce qui ne veut pas dire qu’elles en sont absentes, mais qu’elles n’ont pas pu être quantifiées.

Le Rhône et la Saône présenteraient également d’autres résidus de médicaments. D’après une étude réalisée à Lyon en 2006 par les scientifiques du Cemagref (Institut de recherche en sciences et technologies pour l’environnement), divers bêtabloquants (des médicaments utilisés en cardiologie) auraient été retrouvés à la sortie des stations d’épuration des eaux usées, à des concentrations comprises entre 20 et 800 ng/L en fonction des composés (bisoprolol, métoprolol et propranolol).

--> page 2 : Les molécules les plus présentes dans l’eau

Les 5 molécules les plus présentes dans l’eau

Époxy-carbamazépine (cette molécule est issue de la dégradation dans l’eau de la carbamazépine)
– Fréquence de détection : 14,8 %
– Teneur maximale : 6 ng/L

Carbamazépine
– Utilisation : traitement de l’épilepsie, des troubles bipolaires, des états d’excitation maniaque et des douleurs neuropathiques
– Fréquence de détection dans les eaux traitées : 9 %
– Teneur maximale : 33 ng/L
Cette molécule est aussi observée dans l’eau du robinet du Grand Lyon (de l’ordre de 9 ng/L).

Paracétamol
– Utilisation : traitement de la douleur
– Fréquence de détection : 4,1 %
– Teneur maximale : 71 ng/L

Oxazépam
– Utilisation : lutte contre l’anxiété, traitement des insomnies. Cette molécule possède des propriétés anxiolytiques, hypnotiques, anticonvulsivantes et myorelaxantes.
– Fréquence de détection : 7,2 %
– Teneur maximale : 91 ng/L

Hydroxy-ibuprofène (dégradation de l’ibuprofène)
– Fréquence de détection : 5,8 %
– Teneur maximale : 85 ng/L

Et aussi...

Naftidrofuryl (traitements cardiovasculaires)
Fréquence de détection : 5,3 %

Danofloxacine (antibiotique)
Fréquence de détection : 3,5 %

Tylosine (antibiotique)
Fréquence de détection : 2,2 %

Ofloxacine (antibiotique)
Fréquence de détection : 1,5 %

Ibuprofène (anti-inflammatoire non stéroïdien)
Fréquence de détection : 1,4 %

Acide salicylique (anti-inflammatoire non stéroïdien)
Fréquence de détection : 1 %

Losartan (traitements cardiovasculaires)
Fréquence de détection : 0,7 %

Hydrochlorothiazide (divers)
Fréquence de détection : 0,7 %

17B-estradiol (hormone)
Fréquence de détection : 0,5 %

Kétoprofène (anti-inflammatoire non stéroïdien)
Fréquence de détection : 0,4 %

Trimétazidine (traitements cardiovasculaires)
Fréquence de détection : 0,4 %

Florfénicol (antibiotique)
Fréquence de détection : 0,4 %

--> Page 3 : Le parcours d’un médicament jusqu’à notre robinet

Infographie © Marcel le Gaucher

La consommation de médicaments en France

4e place

La France, avec 25 630 millions de dollars, est le 4e consommateur mondial de médicaments, après les États-Unis (197 802), le Japon (56 675) et l’Allemagne (27 668).

467 euros

C’est la dépense de médicaments par habitant en France en 2002. Elle n’était que de 95,3 euros en 1980.

42 434 millions

Chiffre d’affaires hors taxes de l’industrie pharmaceutique française (export compris). Il n’était que de 11 684 millions d’euros en 1990.

--> Page 4 : Des poissons transsexuels

Impact sur l’environnement : des poissons transsexuels

Si aujourd’hui aucune étude n’a pu constater de risques pour la santé humaine des résidus de médicaments dans l’eau, les risques pour l’environnement sont avérés.
Une étude de Jean-Philippe Besse, du Cemagref de Lyon, sur le rejet des substances pharmaceutiques dans le milieu aquatique, rapporte que les hormones, en particulier les estrogènes, sont capables d’induire des modifications dans le développement et le comportement sexuels, à des concentrations très faibles. Et constate notamment une féminisation des poissons mâles pour des concentrations d’exposition de 3 ng/L.

Plusieurs études ont également démontré l’augmentation de la proportion d’individus femelles chez les poissons d’eau douce ainsi qu’en mer du Nord.

Dans un autre registre, la très sérieuse revue scientifique Nature a relié la diminution drastique du nombre de vautours du Pakistan à l’accumulation dans leur organisme du diclofénac, un anti-inflammatoire.

Une étude totalement indépendante ?

Pour réaliser ce rapport, l’Anses a dû faire le tri entre les 3 000 principes actifs utilisés en pharmacie afin de sélectionner les 45 molécules les plus représentatives du marché. Ces travaux de hiérarchisation ont débuté en 2007, en collaboration avec l’Afssa et... le syndicat des industries du médicament humain (Leem) ainsi que le syndicat des industries du médicament vétérinaire.

Les vendeurs de médicaments étaient donc invités à donner leur avis sur les molécules prioritaires, les posologies minimales ainsi que les calculs de criticité. Comment expliquer que les personnes qui mettent sur le marché les médicaments soient les mêmes qui décident des doses minimales à retrouver dans l’environnement ?

“Nous avons fourni des informations sur les molécules, sur les tonnages de médicaments, mais nous n’avons pas participé à la prise de décision”, précise Claire Sibenaler, directrice des études cliniques au Leem et membre du groupe de travail “Médicaments humains” de l’Anses. Jean-François Munoz, le directeur du laboratoire d’hydrologie de Nancy à l’origine du rapport, assure ne pas avoir été influencé : “Cela s’est passé d’une façon rationnelle et objective, en bonne collaboration avec les syndicats représentant les industriels du médicament.”

Ce que l’on peut reprocher au rapport ? Sa méthode d’analyse était peu sensible aux hormones. Ces molécules sont pourtant celles qui posent le plus de problèmes dans les milieux aquatiques et qui provoquent la féminisation des poissons.

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Cette enquête est parue dans Lyon Capitale 700 (mai 2011).
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