Claude Reiss

Eau potable : ces polluants que l’on nous cache

Des risques de pollution liée à d’anciennes décharges sur le site de captage d’eau de Crépieux-Charmy sont pointés du doigt par un rapport de la commission d’enquête sur la révision du périmètre de protection des captages d’eau potable. 1,5 million d’usagers sont concernés.

À Lyon, la qualité de l’eau a toujours été considérée comme “excellente”. Le Grand Lyon la compare d’ailleurs aux “plus grandes eaux mises en bouteille”. “C’est une eau moyennement minéralisée et équilibrée. En outre, elle est très peu chargée en nitrates. Toutes ces raisons en font une eau fréquemment recommandée par les pédiatres pour la préparation des biberons des bébés”, assure la communauté urbaine dans un dépliant sur l’eau.

Mais, depuis la publication d’un rapport en vue de la révision des périmètres de protection des captages d’eau potable de Crépieux-Charmy, ces certitudes sont sérieusement remises en cause. La Grand’O de Lyon, qui vient tout droit des glaciers alpins, comme le revendique la communauté urbaine, est donc aussi celle qui est pompée sous des monticules de déchets industriels. Alors, peut-on vraiment la recommander pour la préparation des biberons ?

Casse automobile et déchets industriels à deux pas des puits

Le commissaire-enquêteur qui a travaillé sur le dossier de la révision du périmètre de protection des captages d’eau potable, en septembre dernier, a souligné l’existence d’anciennes décharges et le “risque de pollution potentielle et/ou avérée des eaux souterraines qu’elles représentent”.

La commission d’enquête a fait un constat clair : “Le risque de pollution associé aux décharges est de type chronique. (...) Il est constitué de potentialité de relargage par les déchets de lixiviats [liquides chargés de polluant qui peuvent provoquer la pollution de la nappe phréatique] chargés en substances et éléments polluants résultant du lessivage de ces déchets par les eaux de pluie infiltrées.”

Deux décharges, aujourd’hui fermées, ont été identifiées. Il existe un “risque fort de pollution des eaux souterraines” à Décines, en amont de Crépieux, où près de 16 000 m3 de déchets industriels sont stockés. Mais également à Vaulx-en-Velin, à 200 mètres des puits de captage, où une casse automobile détruisait de vieilles voitures. Là encore, le rapport met en évidence le “risque de pollution par les hydrocarbures” des eaux souterraines.

“Aujourd’hui, on veut nous faire croire que le site est vierge de toute pollution !”

D’après Christian Verona, un natif de Vaulx-en-Velin âgé de 63 ans, la moitié de la surface du site de Crépieux, soit plus de 150 hectares, est constituée de remblais “douteux”. Ce mécanicien à la retraite venait pêcher et ramasser des champignons aux abords de la zone de captage. Il connaît le coin comme sa poche.

“À côté des forages, il existait des carrières de graviers, explique t-il. Dans les années 1950-1960, ces graviers ont été utilisés pour la construction des quartiers de la Part-Dieu et du Tonkin. Il y avait donc de grands trous, que les pouvoirs publics se sont empressés de reboucher pour remettre à niveau. À l’époque, on ne triait pas. On retrouve donc de tout : bidons de peinture, d’huile, produits toxiques, carcasses de voitures, solvants, gravats de chantier, fûts d’essence, ferraille. Et la nappe phréatique est à quelques mètres en dessous. C’est hallucinant.”

Il ajoute : “Aujourd’hui, on veut nous faire croire que le site est vierge de toute pollution et de toute activité humaine. Mais c’est faux ! Et, à l’époque, tout le monde était au courant, aussi bien les maires de Vaulx-en-Velin et de Rillieux-la-Pape que la communauté urbaine de Lyon. Ce n’était pas des décharges sauvages, mais bien des décharges contrôlées par les propriétaires des lieux. Ils faisaient même payer une taxe pour le déchargement des camions !”

Crépieux, un trésor de biodiversité

Au Grand Lyon, le site de Crépieux-Charmy est considéré comme le poumon vert de l’agglomération : “Un véritable trésor, représentatif d’une biodiversité protégée, où soixante espèces d’oiseaux font leur nid et plus d’une vingtaine d’espèces végétales rares poussent.” Jusqu’à présent, l’existence des décharges n’avait jamais été mentionnée. D’ailleurs, début janvier (suite à un article de Tribune de Lyon), Isabelle Soares, ingénieur à la direction de l’eau du Grand Lyon, assurait devant les micros de nos confrères de France 3 qu’il n’y avait pas de décharges existantes sur le site de Crépieux et donc pas de pollution.

En trois mois, la communication a changé au Grand Lyon, et Denis Hodeau, directeur de l’eau, tient un autre discours : “Il y a eu d’anciennes décharges sur ce site, bien sûr ; des problèmes potentiels ont pu voir le jour avec des produits de démolition, mais c’était dans les années 1970-1980, aujourd’hui les décharges ont été identifiées et le problème est réglé.” Il évoque également un cimetière d’une centaine de voitures, à proximité des champs captants, que le Grand Lyon aurait sorties de l’eau dans les années 2000. Quant à l’impact de ces déchets sur l’environnement et la potabilité de l’eau, Denis Hodeau ne semble pas inquiet : “Les sites sont stabilisés ; s’il y avait des risques d’infiltration, ils se seraient déjà révélés dans les analyses.”

Des micropolluants non détectés

L’eau du Grand Lyon est considérée comme l’une des meilleures de France, au regard de sa minéralisation en calcium et en magnésium. Il est vrai que les résultats des prélèvements sont conformes aux limites réglementaires, même si plusieurs solvants chlorés sont détectés, à l’état de traces, dans l’eau potable, comme le tétrachloroéthylène, une molécule classée “cancérigène probable” par le Centre international de recherche sur le cancer.

Mais, d’après des études scientifiques (cf. 3 questions au Pr Claude Reiss), certains “micropolluants” passent à travers les mailles des analyses. Dans un ouvrage intitulé Rhône-Alpes et l’environnement : 100 questions pour la recherche, Blandine Clozel-Leloup, du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), estime qu’“en Rhône-Alpes il existe des besoins importants en termes de compréhension des mécanismes de transfert, transformation, dégradation de certains polluants ; en particulier des pans entiers de recherche et développement sont à mener vis-à-vis des polluants émergents.”

Ces nouvelles molécules polluantes ne disposent pas de limites de toxicité et ne sont pas recherchées lors des analyses sur l’eau. Plusieurs dizaines de ces substances, comme les résidus de médicaments, les phtalates, certains pesticides, des produits de dégradation de détergents non ioniques ou des désinfectants, des antioxydants et même des nanoparticules, sont tout simplement oubliées ou occultées lors des contrôles. Denis Hodeau avoue même que des mesures à l’échelle du nanogramme peuvent détecter de nouvelles molécules, mais déclare : “Nous ne les rendons pas publiques, cela n’intéresserait personne.” Bernard Chocat, du laboratoire de génie civil et ingénierie environnementale de l’Insa, affirme que sur le site de captage de Crépieux “personne ne peut garantir le risque zéro”. Et précise : “Il y a eu des rejets dans la nappe, il y a quarante ans, c’est certain. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de conséquences sur l’eau. Ceci dit, les analyses ne balaient peut-être pas tout le spectre...”

Des doutes sur la qualité des nappes phréatiques semblent aussi avoir tourmenté le commissaire-enquêteur. Dans son rapport au préfet du Rhône, il demande “un suivi qualitatif de la nappe pour constituer un véritable réseau d’alerte” et recommande “une étude sur la qualité des eaux du Rhône considérant la vulnérabilité du champ captant”. Il appartient désormais au préfet de décider s’il est nécessaire d’effectuer des analyses plus poussées sur la qualité des sols et de la nappe phréatique de Crépieux-Charmy.

En chiffres

Le site de captage de Crépieux-Charmy

Située au nord-est de Villeurbanne, cette vaste zone s’étend sur 375 hectares dont l’accès est interdit au public.

• 114 puits ou forages fournissent plus de 90 % de l’eau produite par le Grand Lyon, soit 300 000 m3 par jour. Les 10 % restants proviennent de petits captages situés dans le Val de Saône et à Saint-Priest.

1,5 million d’habitants de Lyon et de son agglomération dépendent de cette source d’alimentation.

--> Page 2 : L’eau potable régulièrement polluée dans le Beaujolais

Dans le Beaujolais, l’eau potable est régulièrement polluée

Le Beaujolais reste, en Rhône-Alpes, l’un des bassins de vie les plus touchés par la pollution de l’eau potable. En particulier la communauté d’agglomération de Villefranche-sur-Saône, qui dépend du puits de captage d’Arnas. Le bilan de la qualité de l’eau potable pour l’année 2009 fait état d’une bonne qualité bactériologique mais relève une “présence chronique de pesticides et de solvants chlorés”, due en partie aux vignobles et aux industries toutes proches. La teneur en nitrates (qui proviennent d’apports excessifs d’engrais), conforme à la limite réglementaire de 50 mg/l, atteint cependant une valeur maximale de 30,2 mg/l. À titre de comparaison, à Lyon, cette valeur plafonne à 8,30 mg/l.

Des molécules rémanentes

Concernant les pesticides, le bilan note que l’oxadixyl est régulièrement détecté. Interdite depuis le 31 décembre 2003, cette molécule faisait partie de la composition d’un fongicide utilisé, avec d’autres substances, sur les vignes en traitement du mildiou. Ainsi, plus de sept ans après son retrait du marché, l’oxadixyl est toujours présent dans l’eau potable des Caladois. Une consolation : cette substance active ne dépasse pas la limite réglementaire de 0,1 μg/l.

Enfin, des solvants chlorés, dont la présence est liée à l’activité de certaines industries, sont fréquemment détectés, tel le tétrachloroéthylène, sans dépasser la limite de qualité.

Une eau non potable

Mais sur la commune de Denicé, en février 2009, la norme a été franchie. Les relevés des analyses du contrôle sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine font état d’un taux de tétrachloroéthylène de 11,1 μg/l, alors que la norme est de 10 μg/l. Dans cette mesure, l’eau n’est plus considérée comme potable. D’après plusieurs témoignages, les habitants de ce village de 1 200 âmes n’en n’ont pas été informés.
Pourtant, dans les cas où les seuils de potabilité sont dépassés, le maire de la commune doit informer la population et peut proposer une distribution d’eau en bouteilles. Il doit aussi mettre en place des mesures préventives afin que la pollution ne se répète pas. Là, rien n’a été fait.

“Ce n’était pas la peine d’affoler la population”

Rappelons que le tétrachloroéthylène est un solvant chloré considéré comme cancérigène probable (groupe 2A) par le Centre international de recherche sur le cancer. Jean Picard, président de la communauté d’agglomération de Villefranche, n’a pas jugé opportun de prévenir ses administrés : “Le dépassement n’a été constaté que sur une journée. Ce n’était pas la peine d’affoler la population.”

Pour Bernard Ducluzaux, hydrogéologue et membre du collectif beaujolais des usagers de l’eau, cette situation dure depuis trop longtemps. Depuis 1990, 23 pesticides différents auraient été détectés dans le réseau d’eau potable (puits et distribution). “Les pouvoirs publics lancent des études sur la qualité de l’eau depuis des années, mais aucune action n’est entreprise. En attendant, on boit toujours une eau du robinet polluée.”

Les pesticides en Rhône-Alpes

Plus de 6 100 tonnes de pesticides sont utilisées annuellement (85 % en zone agricole, 15 % en zone non agricole) dans notre région.

Les herbicides sont les pesticides les plus fréquemment identifiés dans les eaux.
En zone non agricole, parmi les 13 désherbants les plus utilisés, 9 sont détectés dans les eaux. Les fréquences de détection les plus importantes concernent le glyphosate (Round Up) et le diuron (un désherbant interdit utilisé en viticulture).

Les pesticides sont des préparations chimiques qui représentent plus de 800 produits, utilisant 800 substances actives dont 500 sont utilisées en France.

--> Page 3 : Des décharges à l’origine de la pollution + l’éclairage du Pr Claude Reiss

“Des concentrations très faibles de plusieurs polluants peuvent provoquer un effet cocktail”

3 questions au professeur Claude Reiss,

biologiste moléculaire, spécialiste de génotoxicologie, discipline qui étudie la toxicité des polluants chimiques sur l’organisme humain.

Lyon Capitale : Vous avez étudié les résultats d’analyses de la qualité de l’eau potable à Lyon et vous avez été surpris par un manque de transparence...

Claude Reiss : C’est vrai. On nous dit que l’on peut boire l’eau du robinet sans problème. Pourtant, les analyses, disponibles publiquement sur Internet, escamotent une partie de la réalité. Certains polluants, présents en petites quantités, ne sont pas mentionnés car ils sont en dessous d’un seuil de quantification. Seulement, aujourd’hui, les analyses sont réalisées en microgrammes par litre mais on peut aller bien plus loin ! Les calculs peuvent se faire en picogrammes ou en nanogrammes.

Quelles sont les conséquences pour l’homme de la présence de ces micropolluants dans l’eau ?

La présence de pesticides ou de métaux lourds à très faible dose n’est pas à négliger. Mes études me permettent de constater que des concentrations très faibles de plusieurs polluants peuvent provoquer un effet cocktail. Des molécules chimiques prises séparément peuvent voir leur toxicité augmenter lorsqu’elles sont combinées. Ce qui compte, ce ne sont pas les doses mais la durée et l’intensité d’exposition aux micropolluants.

Donc une eau qui est considérée comme conforme à la législation sur les eaux potables peut avoir des effets toxiques sur l’organisme ?

La conformité à la législation ne garantit pas une absence de toxicité à long terme. Ce que je crains, ce sont les effets dans les décennies à venir. Aujourd’hui, les résidus de médicaments ne sont pas contrôlés dans l’eau. Certains résidus peuvent se comporter comme des hormones et venir perturber le système endocrinien de l’homme. Ils miment les effets des hormones et conduisent à des problèmes de fertilité, de malformations génitales ou à des cancers hormono-dépendants comme celui du sein ou de la prostate – les deux cas de cancers les plus fréquents dans le monde occidental.

Des décharges à l’origine de la pollution

D’après les données de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), les principales substances polluantes associées aux décharges et susceptibles d’avoir un impact sur les eaux souterraines sont :

• Les micropolluants organiques : sulfates, chlorures, fluorures, nitrates, ammonium, matières organiques, hydrocarbures, cyanure et phénols. Quels sont leurs effets sur l’homme ? Au-delà d’un certain seuil de concentration, les nitrates provenant des engrais agricoles peuvent engendrer chez les nourrissons un empoisonnement du sang, par blocage de l’hémoglobine interdisant le transport de l’oxygène. Mais la teneur en nitrates de l’eau potable lyonnaise se situe en deçà des seuils réglementaires.

• Les micropolluants inorganiques : métaux lourds, arsenic, chrome, cuivre, cadmium, plomb, mercure, nickel, zinc. Certains métaux, comme l’arsenic, le nickel et le chrome VI, sont considérés comme cancérigènes. Les troubles les plus fréquents sont d’ordre respiratoire, digestif, nerveux ou cutané.

• Les substances issues des déchets industriels : PCB, composés organochlorés (trichloroéthylène, tétrachloroéthylène, chlorure de vinyle). Le tétrachloroéthylène, que l’on retrouve dans l’eau potable de Lyon sous forme de traces, est un solvant utilisé comme nettoyant à sec dans la fabrication et la finition des textiles, pour le dégraissage des métaux, et dans les décapants pour peintures. Il est classé dans le groupe 2A – “probablement cancérigène pour l’homme” – par le Centre international de recherche sur le cancer.

Les pesticides organochlorés, PCB, pesticides azotés et organophosphorés ne sont pas précisés dans les analyses lyonnaises car en concentrations inférieures aux limites de qualité définies au Code de santé publique. Mais “la conformité à la législation ne garantit pas une absence de toxicité à long terme”, prévient le biologiste moléculaire Claude Reiss.

Le détail des analyses de l’eau de Lyon fait état de la bactériologie, des nitrates, des pesticides, de la dureté de l’eau, des trihalométhanes, du fluor, des métaux, des solvants chlorés, des sous-produits de traitement de l’eau, des indicateurs de radioactivité. Tous ces paramètres se situent à des moyennes inférieures aux limites demandées.

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Cette enquête est parue dans Lyon Capitale 699 (avril 2011).
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