Bernard Constantin, spécialiste de la “métropolisation” : “Lyon est en danger”

Pendant une dizaine d’années, Bernard Constantin a été en charge de l’aménagement du territoire et de l’action économique à la Préfecture de Région. Cela lui vaut d’être considéré comme “le” spécialiste de la “métropolisation” lyonnaise. C’est à lui que l’on doit la Directive territoriale d’aménagement (DTA*), adoptée en 2007, ou encore le rapprochement des Universités de Lyon et Saint-Étienne. Aujourd’hui professeur associé à l’IEP, et donc à la parole bien plus libre, il a rejoint la Société d’Économie Politique et d’Économie Sociale de Lyon (SEPL) et porte, au nom de cette association de réflexion regroupant universitaires et décideurs économiques, un regard assez dur sur le premier mandat de Gérard Collomb. Il appelle le Président du Grand Lyon à accélérer - ce que ce dernier semble d’ailleurs prêt à faire - pour doter la métropole lyonnaise d’une véritable stratégie partagée, de Bourg-en-Bresse à Saint-Étienne.

Lyon Capitale : Créé en 1866, la SEPL est une société de réflexion dont les travaux étaient jusqu’à présent assez discrets, voire confidentiels. Pourquoi avez-vous décidé, pour la première fois, de vous exprimer publiquement et de tirer la sonnette d’alarme sur la question de la métropole lyonnaise ?

Bernard Constantin : Parce qu’il y a urgence à agir. L’alternative pour Lyon est soit de devenir une véritable métropole de niveau européen soit d’accepter le déclin, avec le risque que cela représente pour l’activité et l’emploi. Toutes les métropoles européennes ont une taille critique d’au moins 3 millions d’habitants. Barcelone est à 5, Milan à 4, Manchester Francfort, Munich ou Stuttgart à 3… Le poids démographique n’est pas un objectif en soi, mais il est révélateur d’un potentiel économique, d’un niveau de services et par conséquent d’une capacité à attirer des activités et emplois “métropolitains” d’ingénieurs, de chercheurs, de cadres supérieurs. Aujourd’hui, ceux-ci représentent 80 000 personnes à Lyon, soit 10 % des emplois. À Paris, c’est 16 % (mais 800 000 personnes), à Grenoble 13 %, à Toulouse 12 %, et autour de 9 % à Marseille et Lille. Pour atteindre 3 millions, Lyon doit s’organiser à l’échelle d’un territoire très large, aéré, de l’ordre de 10 000 km2. C’est le territoire de la Région Urbaine de Lyon (RUL*), plus vaste que les aires métropolitaines de Barcelone (8 000 km2), Milan (2 000 km2), Munich (5 000 km2) ou Manchester (1 500 km2). L’idée serait de développer un “modèle lyonnais”, une métropole verte, comprenant les agglomérations de Saint-Étienne, Roanne, Bourg, Vienne… avec une densification des villes et une sauvegarde des espaces naturels et des paysages. Cette orientation permettrait de créer un cadre de vie agréable et attractif. Dans la compétition internationale et l’économie de la connaissance, c’est un atout décisif.

En décembre, le Progrès a fait sa “une” sur la construction d’une agglomération commune Lyon, Saint-Étienne… et Grenoble.

Il ne faut pas tout mélanger. L’État a mis longtemps à amener les acteurs locaux à s’aligner sur une vision stratégique cohérente. Aujourd’hui, aussi bien Gérard Collomb que Jean-Jack Queyranne défendent l’idée qu’il y a trois métropoles en Rhône-Alpes : la RUL, le sillon alpin autour de Grenoble-Chambéry et l’espace franco-genevois. Ces trois territoires ont chacun une réalité vécue et doivent s’organiser pour mieux fonctionner. Au-delà, ils doivent naturellement coopérer pour l’enseignement supérieur, certaines grandes manifestations comme les JO ou certains grands équipements utiles à tous, comme Saint-Exupéry ou le Lyon-Turin.

Où en sont nos relations avec Genève ?

Lyon a quelques relations avec la mairie de Genève, mais ce n’est pas le bon niveau. Il faudrait travailler avec le Canton de Genève. J’en avais parlé avec Jean-Michel Daclin, l’adjoint à l’international. Il m’avait répondu : “Genève, soit on est concurrents, soit on n’a rien à faire avec eux.” Certes ce n’est pas aisé de travailler avec les Genevois, qui perçoivent aussi Lyon comme une concurrente. Néanmoins, sous Raymond Barre, on avait réussi à implanter à Gerland le centre de l’OMS de veille épidémiologique. Genève est la ville au monde où il y a le plus d’organisations internationales. Plus qu’à New-York ! Sans parler de la finance, du négoce, du numérique, des biotechnologies (1er pôle en Europe)… On ne peut que regretter l’absence de relations sérieuses et continues avec cette ville.

Souhaitez-vous voir le Grand Lyon s’élargir ?

L’extension à la marge du Grand Lyon n’est pas au niveau de l’enjeu métropolitain ! Ce que nous souhaitons, c’est la création d’un groupe de projet réunissant les acteurs politiques et les milieux économiques, chargé d’ici un an de jeter les bases d’une métropole multipolaire dans laquelle chaque agglomération aurait une responsabilité active. C’est exactement ce qu’a fait Lille à l’occasion de sa candidature aux JO de 2004. Cela leur avait permis de battre Lyon comme candidate française aux JO et ensuite d’obtenir le titre de capitale Européenne de la culture. Lyon n’a jamais connu de crise majeure, nous avons moins l’habitude de jouer collectif. L’enjeu, c’est de créer la confiance. Et de définir une stratégie commune sur une base gagnant / gagnant : les villes voisines ne veulent pas que Lyon absorbe le meilleur et leur laisse les restes…

Gérard Collomb ne dit pas autre chose…

Dans le discours oui, mais pas dans la réalité. Aujourd’hui, on ne voit aucune stratégie métropolitaine portée politiquement, comme cela avait été amorcé sous Michel Noir quand il a créé en 1989 l’association RUL. Depuis cette époque, aucune initiative forte n’a été prise par les acteurs locaux. La RUL aurait pu devenir une instance de régulation politique. Raymond Barre a essayé sur des approches thématiques. Gérard Collomb s’y est toujours refusé. S’il n’y avait pas l’État (avec la DTA) ce serait l’anarchie totale sur ce territoire ! On continue de se livrer à des concurrences stériles au lieu de travailler en équipe, avec des “coûts cachés” considérables.

Collomb n’aime pas la RUL, parce que les départements y sont et que certains, comme l’Isère ou l’Ain ne sont clairement pas “tournés” vers Lyon, mais vers Grenoble ou Genève…

Ce n’est pas vrai. Les départements sont globalement favorables à la construction métropolitaine, en particulier l’Isère et la Loire. Je crois que Gérard Collomb n’aime pas la RUL car elle implique un travail collectif avec un grand nombre de partenaires alors qu’il privilégie plutôt des démarches bilatérales et sectorielles sous couvert de pragmatisme. Cela évite de construire une véritable stratégie métropolitaine et de définir une méthode de travail dans la transparence et la confiance. Le risque est de rester dans des jeux tactiques. C’est un constat un peu dur, mais il y a danger.

Sommes-nous réellement menacés d’être surclassés par d’autres métropoles françaises ?

C’est un risque, en effet. Marseille, que l’on traite parfois avec condescendance, est en train de se doter d’atouts importants. Lille, qui bénéficie d’une situation géo-stratégique remarquable dans le triangle Paris-Londres-Bruxelles, a eu le génie de coopérer très tôt avec la partie belge pour se constituer en euro-métropole. En 2006, ils ont créé un Groupement Européen de Coopération Transfrontalière avec 4 intercommunalités belges (Courtrai, Tournai…). En 2007, ils ont créé “la Comet”, l’aire métropolitaine lilloise, avec Arras, Douai, Cambrai, Lens, Maubeuge, Valenciennes… Alors qu’a priori, Lille avait peut-être moins d’atouts que Lyon, ils ont constitué un ensemble de 6000 km2 et 3,4 millions d’habitants, dont 750 000 en Belgique ! Ça fait dire à Bruno Bonduelle (CCI) : “On est plus gros que la métropole lyonnaise et on s’organise de mieux en mieux.” Au moins, eux, ils ont tout fait pour réussir ! Sans oublier Toulouse, avec un million d’habitants, l’aéronotique, les biotechnologies…

Et où en est Marseille ?

Ils bénéficient du TGV Méditerranée ; ils sont en train de réaliser le plus grand projet urbain français, Euroméditerranée - un projet plus important que notre Confluence et qui va restructurer le cœur de Marseille ; le Président Sarkozy veut faire de Marseille la capitale française de l’Union pour la Méditerranée ; la communauté urbaine de Marseille a réussi à se constituer ; leur dynamique locale, partenariale, leur a permis de battre Lyon pour la “Capitale Européenne de la culture”…

À vous entendre, Lyon ne sera bientôt même plus la deuxième ville de France !

Sur le critère de l’enseignement supérieur et de la recherche, il y a un potentiel qui commence à s’organiser. On peut noter aussi la présence de grands événements culturels ou sportifs, avec trois biennales (Danse, Design, Art Contemporain), la fête des lumières, l’OL… Mais Lyon manque de facteurs déterminants qui en font une ville internationale. L’aéroport et la gare de Saint-Exupéry constituent un atout qui n’est pas encore joué pleinement. On peut parler aussi de la capacité hôtelière haut de gamme. Il y a eu des rendez-vous manqués avec Sheraton, Marriott, Hyatt… D’autres facteurs font toujours défaut : une presse de renommée nationale voire internationale, la présence de grandes banques et surtout de centres de décision. C’est Marseille qui a obtenu le CFCE-Ubifrance, la fondation Bill Gates est partie à Genève, on avait créé Lyon Mode City, mais quand c’est devenu important c’est parti à Paris. Actuellement Lyon ne joue pas dans la catégorie des grandes métropoles européennes, comme Barcelone, Milan, Francfort, Munich, Manchester…Non pas qu’elle n’en ait pas le potentiel économique, culturel ou universitaire. Bien au contraire ! Et d’ailleurs, cela fait que, malgré tout, ça ne marche pas trop mal : il y a une dynamique qui se fait plus vite que la politique… Mais cela pourrait fonctionner tellement mieux s’il y avait une volonté politique de travail en équipe ! Les métropoles qui s’imposent en Europe sont celles qui savent s’organiser avec une stratégie et un dispositif pour prendre des décisions. Aujourd’hui, il n’y a à Lyon ni l’une ni l’autre.

Quels pourraient être les modèles à suivre en Europe ?

Barcelone et Stuttgart. Le Grand Barcelone s’est doté d’un dispositif de gouvernance qui associe les milieux économiques. Cela permet la mobilisation de tous les acteurs, comme par exemple pour les JO de 1992 et le Forum des Cultures de 2004. Stuttgart dispose d’une autorité métropolitaine depuis 1994, la Verband Region Stuttgart (VRS), qui regroupe 2,8 millions d’habitants sur 3600 km2. Sur le plan de l’organisation politique, tout le monde bouge actuellement en France et en Europe. Il n’y a qu’à Lyon que ça ne bouge pas.

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