DECES - Philippe Faure, le combattant des scènes


Par Audrey Hadorn
Publié le 18/07/2010  à 20:56
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En ce mois de juillet, il pleut dans nos cœurs malgré le soleil de plomb sur la ville. Le monde du théâtre et plus particulièrement la capitale des Gaules sont sous le choc à l’annonce du décès de Philippe Faure, l’emblématique directeur du Théâtre de la Croix-Rousse.

La colline qui crie est en deuil, elle a perdu l’une de ses voix les plus engagées, celle de Philippe Faure. Il faut dire que depuis 1994, -date à laquelle la Ville de Lyon, le Ministère de la Culture et la Région Rhône-Alpes avaient confié le Théâtre de la Croix-Rousse au metteur en scène et comédien- l’artiste n’a jamais cessé d’œuvrer et de mener des batailles pour ce lieu afin de lui insuffler une nouvelle vie et d’en faire un théâtre d’essai populaire. Affrontant ministres et politiques, le directeur se battait pour que son théâtre soit labellisé Scène Nationale. Depuis 2007 cet engagement était même devenu un combat acharné de tous les jours. Mais en cet été 2010, Philippe Faure avait surpris son monde avec « la Maison du peuple », un nouveau concept pour son théâtre. Soit la volonté de dialoguer plus avec le public, de redonner du temps au temps dans le monde de l’art en proposant 10 spectacles au lieu de 30 par saison afin d’expérimenter un nouveau mode de « consommation culturelle » qui donne sa chance à l’œuvre en la programmant plus longtemps. La décroissance au théâtre, Philippe Faure avait osé !

Le peintre de l’onirisme sur scène

En habile créateur de tableaux dramatiques, il demeure des œuvres de Philippe Faure des images inoubliables, gravées dans les mémoires et suspendues dans le temps. Deux souvenirs : les amours de Musset dans le déjeuner sur l’herbe et un conte d’Andersen sous une neige étoilée. Tendresse et onirisme se mêlaient à la cruauté de la vie dans sa mise en scène poignante de La Petite fille aux allumettes où une enfant mourrait de froid, affamée, dans l’indifférence générale sous une sublime nuit d’hiver de la Saint-Sylvestre. Faure avait aussi trouvé en Musset l’une de ses plus belles inspirations, sa mise en scène d’On ne badine pas avec l’amour portait à son paroxysme la sensibilité romantique dans un décor qui semblait donner vie à une toile de Manet. Plus qu’un directeur de théâtre, Philippe Faure était avant tout un comédien passionné (Naissance d’un clown) et un metteur en scène enthousiaste, à l’aise dans tous les répertoires, oscillant du tragique au comique, valsant de Koltès à Marivaux en passant par Molière ou Zola. De son amour pour le théâtre, la littérature et les arts, c’est lui qui en parlait le mieux, lui qui fut aussi auteur. En 2008, pour Lyon Capitale l’artiste avait accepté de confier sa vision de l’engagement au théâtre. Il nous avait offert un très beau texte, généreux, sincère et personnel sur sa profession et sa passion, en voici quelques extraits.

« Au delà des œuvres, ce sont des trajectoires inflexibles et j’ai toujours cherché dans les romans que j’ai adaptés (Les Liaisons dangereuses, Frankenstein, Le Maître de Go, La Pitié dangereuse, etc.) cette inflexibilité. Peut-être par opposition à la vie où souvent la lâcheté et l’hypocrisie règnent. Ici, dans ce genre d’œuvre, d’une certaine manière, il s’agit d’exorciser la peur qui est en chacun de nous. Du coup, ces œuvres n’ont aucun mal à trouver le public, mais elles fascinent le public parce que leurs auteurs s’engagent à raconter ces histoires sans aucune concession et c’est cette absence de concession qui permet à ces œuvres de rester extrêmement adaptées au temps que nous vivons. On pourrait dire qu’elles éclairent nos nuits. Donc, pour en finir avec l’engagement, il ne s’agit pas seulement de militer pour une cause, mais il s’agit d’oser la radicalité. Ainsi, ces histoires sont-elles édifiantes et sans doute nous aideront-elles à réfléchir. »

« La seule chose qui compte, pour un metteur en scène, c’est de décider que telle ou telle œuvre lui est essentielle pour avoir envie de faire du théâtre. Le côté formel n’est alors qu’anecdotique. Il s’impose de lui-même. Mais c’est le poète qui nous dit où est le chemin. J’ai toujours pensé que la relation à un auteur était une relation amoureuse. J’ai avec Molière une vraie relation amoureuse, avec Zola, avec Andersen, avec Zweig, avec Mary Shelley et d’ailleurs je n’arrive jamais à les quitter. »

« J’ai pu l’observer au cours de ces quinze dernières années, nous les artistes et les directeurs de théâtres souffrons d’une extrême solitude. Les ministres qui se sont succédés n’ont jamais eu de vision, ils ont simplement géré des contradictions, des pénuries, des réaménagements techniques. Ils n’ont jamais tenu les artistes pour ce qu’ils sont : des veilleurs. Et comme toute veilleuse, les artistes restent fragiles. Ils ont besoin d’être protégés. Or, la plupart du temps, ils sont culpabilisés par le Ministère. Malraux avait une vision universelle de la culture et donc tenait les artistes pour des êtres universels. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que des petits résistants dont on espère toujours qu’ils seront fatigués de résister. Étrangement, ce sont les gens sur le terrain (présidents de région, de département, maires etc.) qui sont les plus attentifs à leur solitude et en tout cas qui restent convaincus que sans poètes, sans acteurs, sans théâtres, sans metteurs en scène, nulle part ailleurs n’existe une parole qui élève, qui donne envie d’agir. »

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