Fillon, la droite et le bal des faux-culs


Par Didier Maïsto
Publié le 03/03/2017  à 14:30
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Beaucoup a déjà été dit sur l’affaire Fillon et je ne hurlerai pas à mon tour avec les loups, qui en l’occurrence sont plutôt des petits aboyeurs domestiques, inquiets de ne pas recevoir leur part quémandée de croquettes. Lorsque je vois aujourd’hui la cohorte des juppéistes et autres lémuriens et lemairistes (oui, ça existe, paraît-il) venir dans les médias pour sommer François Fillon de se retirer au nom de “la parole donnée”, je ressens en effet un profond malaise. Néanmoins, je ne me situerai pas sur le plan de la morale et ne jouerai pas non plus le redresseur de torts. Mais enfin de quoi parle-t-on vraiment ?

François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy à La Baule, le 5 septembre
©JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy à La Baule, le 5 septembre

Comme le précise la fiche de synthèse n°82 sur le site Internet de l’Assemblée nationale, le collaborateur joue le rôle que chaque député lui fixe à l’intérieur de l’équipe qu’il a recrutée. Certains députés concentrent leur équipe dans leur circonscription, d’autres à Paris, d’autres encore répartissent leurs collaborateurs entre l’Assemblée nationale et la circonscription.

"En pratique, les deux tiers environ des collaborateurs sont attachés à la circonscription du député tandis qu’un tiers travaille au palais Bourbon. Les tâches confiées dépendent des besoins du député et des compétences de la personne recrutée :

– la plupart des collaborateurs se voient confier des tâches d’assistance et de secrétariat comme la tenue de l’agenda, la prise de rendez-vous, la permanence téléphonique et l’assistance à diverses tâches matérielles ;

– les collaborateurs les plus qualifiés, disposant par exemple de diplômes de second cycle universitaire, apportent une contribution à l’exercice du mandat parlementaire : rédaction de discours, préparation de propositions de lois et d’amendements, représentation au sein du groupe politique, etc."

Point final. Comment, dès lors, appréhender la supposée "absence de travail" de l’épouse de François Fillon ? Comment vérifier qu’elle se consacrait bien à "l’assistance à diverses tâches matérielles" ? La définition est tellement vague et imprécise que la réponse est dans la question. Je ne sais pas, en droit, comment démontrer "quelque chose qui n’est pas" quand la définition de "ce qui est" est à ce point sujette à interprétation : cela est à la fois impossible et ridicule.

“Pourquoi Fillon paierait-il pour tous ?”

Comme l’a lancé avec courage et lucidité hier le député-maire de Neuilly Jean-Christophe Fromantin"pourquoi Fillon paierait-il pour tous ?" C’est la seule question qui vaille ! Il est évident que le système actuel est pour le moins inadapté et qu’il apparaît même scandaleux – à juste titre – à nombre de nos concitoyens. Mais il serait totalement injuste d’en faire porter tout le poids à un seul homme, sorte de catharsis de dernière minute !

Affiche Le Faux Cul ()

Dans une ancienne vie, j’ai moi-même été brièvement "assistant parlementaire", avant de repartir – en courant ! – vers le secteur privé, tant les pratiques à l’Assemblée nationale m’avaient choqué. Elles ne sont pas nouvelles, elles sont bien connues de tous, secret de Polichinelle qui n’est même plus un sujet ! C’est par conséquent en toute connaissance de cause que je puis affirmer que de très nombreux députés sont – ou ont été dans leur parcours d’élus – dans le cas de François Fillon. Je n’ose pas dire "tous", mais enfin l’exception confirmerait plutôt la règle et ceux qui connaissent bien les arcanes de la vie parlementaire ne sauraient en toute conscience me démentir.

Rappelons par exemple que l’épouse de Bruno Le Maire a été rémunérée à temps plein pour un poste d’assistante parlementaire, de 2007 à l’été 2013, grâce à des contrats signés par son mari et par son suppléant, Guy Lefrand. En 2012, Bruno Le Maire décrivait pourtant dans un discours le quotidien de sa femme avec leurs quatre enfants et se demandait "comment elle fai(sait)". Extrait :

"La crèche ferme à 17h30, faut y être à 17h15, ensuite (…) faut aller chercher celui qui a cinq ans à l’école (…) et puis avec les deux gamins sous le bras, faut aller au Cora ou au Carrefour faire les courses (…) et ensuite faut aller donner les bains. Or, la vie politique demande de la disponibilité totale. Donc le vrai sujet il est aussi là : c’est comment on améliore la vie quotidienne des femmes ?" En leur versant un salaire d’assistante parlementaire ! est-on tenté de lui répondre à la volée.

Quant à Alain Juppé, faut-il rappeler sa déclaration du 13 octobre, au sujet de sa condamnation à quatorze mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité pour emplois fictifs et prise illégale d’intérêt en 2004 ? "Si les Français estiment que ma faute me disqualifie, ils ne m’éliront pas."

C’est très précisément ce qu’ils ont fait, de façon nette et fracassante, en accordant les deux tiers de leurs suffrages à François Fillon et un tiers à lui-même à l’issue des primaires de la droite et du centre. Le plébiscite espéré aujourd’hui par l’homme de Bordeaux aura sans doute du mal à se produire.

Népotisme séculaire

Je pourrais rallonger la liste de tous les “soutiens” de François Fillon qui, aujourd’hui, vêtus de probité et de lin blanc, quittent le navire, en expliquant par le menu leurs pratiques, qui vis-à-vis du fisc, qui dans un népotisme chronique proche de celui évoqué par Savonarole, lequel prêchait contre l'Église de Rome en 1497 : "Autrefois, si les prêtres avaient des fils, ils les appelaient leurs neveux ; maintenant on n'a plus de neveux ; on a des fils, des fils tout court."

On ne saurait mieux dire. Et puis je ne suis ni parrain ni procureur. Mais c’est bien tout le système politique français qui est en cause : son financement, son fonctionnement, ses mauvaises habitudes et ses coutumes d’une époque de privilèges – normalement – révolue depuis… la Révolution (la vraie, pas celle de Macron). Qu’il faille changer les règles, nul ne le conteste, mais certainement pas au milieu de la partie, en pleine campagne présidentielle – avec une possible mise en examen à deux jours de la clôture du dépôt des parrainages au Conseil constitutionnel – alors même que tous les (grands) animaux (politiques) sont malades de la peste !

En tapant sur Fillon, c’est sur elle-même que la droite tape et le peuple pourrait bien la "taper" à son tour, alors qu’il y a quelques semaines la victoire ne semblait guère pouvoir lui échapper. François Hollande l’a parfaitement compris, qui souffle habilement sur les braises – après avoir allumé l’incendie en bon pompier pyromane –, Marine Le Pen se terre en embuscade, Emmanuel Macron progresse dans la fumée au doigt mouillé, fidèle à ses trahisons successives, en espérant tirer les marrons de ce feu pâle. Quant à Jean-Pierre Raffarin, dont la suffisance n’a d’égal que la bêtise, il fait huer les journalistes en se délectant de cette situation opaque…

On avait depuis longtemps la droite la plus bête du monde, on sait aujourd’hui qu’elle est aussi la plus hypocrite. Je n’ai pas de conseil à donner à François Fillon, mais je sais qu’à sa place je me maintiendrais et adresserais à mes anciens compagnons de (dé)route un gigantesque bras d’honneur, en leur lançant dimanche au Trocadéro cette phrase de Bernard Blier, passée depuis longtemps à la postérité : "J’ai déjà vu des faux-culs, mais vous êtes une synthèse."

 

 

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