Compagnie des Guides de Saint-Gervais Mont-Blanc

"Si Macron ne bouge pas , j'engagerai le déclassement du Mont-Blanc"

Comme chaque été, le maire de Saint-Gervais, Jean-Marc Peillex, fulmine contre ce qui se passe sur le Mont-Blanc, le toit de l'Europe, devenu en quelques années un "parc d'attractions". Il en appelle aujourd'hui au Président de la République.

Lyon Capitale : Comment avez-vous été informé qu'un rameur de 2,5 mètres de long avait été abandonné au refuge Vallot, sur la voie normale du Mont-Blanc, à 4 362 mètres d'altitude ?

Jean-Marc Peillex : Ce sont des membres de la brigade blanche de Saint-Gervais, qui sont des agents municipaux, qui m'ont signalé deux situations anormales : le Britannique avec son rameur et l'Allemand avec son chien (emmené "de force" au sommet et revenu "les pattes ensanglantées", NDLR). J'ai été informé par les messages de la Fédération française des clubs alpins de montagne (FFCAM), de guides, d'alpinistes et du gardien du refuge du Goûter.

Vous êtes tombé des nues ?

Un peu, mais pas tant que ça finalement. Car personne n'est dupe et si de telles choses se passent, c’est à cause d'un secret de polichinelle : il n'existe absolument aucune réglementation sur le Mont-Blanc. Le massif du Mont-Blanc est un site classé patrimoine national, parmi les sites à caractère pittoresque (décrets du 16 juin 1976 et du 5 janvier 1952 et arrêté du du 14 juin 1951, NDLR). Seul le fait de pratiquer du camping sauvage peut être sanctionné au titre de la police des installations classées et du pouvoir de police générale du maire. Mais on peut monter avec des palmes, un piano à queue... La chanteuse Zaz a fait un mini-concert au sommet du Mont-Blanc il y a quelques années. Entre nous, ce n’est pas là-haut que l’acoustique est la meilleure. C'était pour les 150 ans de la marque suisse Mammut. Un projet 100% commercial donc.

Assiste-t-on à une mise en spectacle de la montagne ?

Exactement. Le Mont-Blanc est magique. En termes de com', quand vous mettez "Mont-Blanc", c’est le succès garanti. La visibilité médiatique est incomparable. Un jour, on peut imaginer le cirque Gruss avec des otaries qui jonglent au sommet. Aujourd'hui, faire le sommet du Mont-Blanc ne suffit plus . On est dans une société d'images, d'exploits. L'objectif est d'avoir les photos les plus dingues sur Instagram et le plus de likes sur Facebook. En juillet, un avion a atterri à deux reprises à 300 mètres du sommet pour déposer des "alpinistes". En juin, 150 parapentistes se sont posés là-haut.

Le Mont-Blanc est devenu un parc d'attractions où l'on consomme. Cette mise en spectacle du Mont-Blanc me perturbe, car si le Mont-Blanc est une marque commerciale, alors on fait payer. C'est ce que j'ai dit à Emmanuel Macron. On gagnera alors beaucoup d'argent.

Avez-vous une réponse de la lettre que vous avez envoyée au Président de la République ?

Non, pas encore. Mais j'attends une réponse de sa part. Je suis certain que le président se préoccupe de ce qui se passe sur le Mont-Blanc. L'environnement est la deuxième préoccupation des Français. On ne peut avoir un discours sur l'Amazonie, et là-dessus on est tous d'accord, et laisser tomber notre patrimoine national pour faire n'importe quoi. Moi, j'en ai un peu marre de perdre de l'énergie et de passer un peu pour le guignol chaque été. Il y a deux ans, j'ai dit que je dénoncerai tout ce qui se passe de mal et d’anormal sur le Mont-Blanc. Si je ne dis rien, que se passera-t-il ? Dix autres hurluberlus feront encore pire. Si on veut que les choses ne prennent pas des proportions encore plus insensées, c'est de gueuler. Maintenant, s'il n'y a pas de volonté politique de changer, je demanderai au Conseil d'État que la protection du site du massif du Mont-Blanc n'ait plus aucun intérêt et j'engagerai alors la procédure de déclassement du Mont-Blanc.

Pourquoi personne d'autre que vous ne s'émeut de cette situation ?

Il y a une véritable omerta du monde montagnard. Certains guides et alpinistes trimballent de vrais paradoxes, pour ne pas dire autre chose de plus insultant : ils sont partagés entre le fait que c’est grâce à eux que la montagne est accessible et le fait qu'ils font du business avec. Hier, j'ai dit au sous-préfet qu'on s'était trompé pendant des années : au lieu de dresser une liste à la Prévert des choses interdites, ce qui ne fonctionne pas, car on oubliera toujours quelque chose, comme de monter le sommet en palmes accompagné d'otaries, il faut se poser la question de savoir ce qu'on veut faire et ne pas faire du Mont-Blanc. On a qu'à dire qu'au-dessus du refuge de Tête-Rousse, à 3 167 mètres d'altitude, il y a des règles, c'est de la haute montagne, aux professionnels de définir les us et coutumes, une réglementation précise et adaptée. C'est d’ailleurs ce que je vais demander à Emmanuel Macron : au-dessus de 3 200 mètres, le Mont-Blanc est réservé aux alpinistes.

Vous allez envoyer la facture de dépose (1 800 euros) du rameur à l'ambassade britannique. Avez-vous un retour ?

Non, aucun. Mais je peux vous dire que je m'en prends plein la figure des commentaires de Britanniques, dont certains me disent que la France doit à l’Angleterre des milliards de livres sterling, car ils nous ont sauvés en 1945... Imaginez que notre fou britannique revienne chercher son rameur, il a dit qu'il y retournerait en septembre, comme si l'abri Vallot était un garde-valise. Imaginez qu'il tue deux alpinistes à la descente, car c'est trop lourd (le rameur fait 2,5 mètres de long pour 25 kilos, NDLR). Imaginez les parents des victimes qui viendront nous voir . C'est là qu'est la limite de la chose. Le militaire anglais est malin : il est venu voir le PGHM avant son ascension (il a posé son rameur avant le sommet, au refuge Vallot, NDLR) pour leur expliquer son projet. Le PGHM a tout fait pour le dissuader, tout, en allant même jusqu'à lui dire qu'ils devront appeler ses parents pour leur annoncer sa mort. Sauf qu'en droit français, la présomption de mise en danger d'autrui n'existe pas. Aujourd'hui, le militaire anglais s'en délecte en disant "je suis allé prévenir les autorités". Mais nous n'avons aucun moyen pour contraindre. Comme je vous disais, la seule protection, c'est le camping sauvage, punissable de 300 000 euros d'amende. Par contre, à un kilomètre plus loin à vol d'oiseau, dans la réserve naturelle des Aiguilles Rouges ou des Contamines-Monjoie, un simple feu ou un chien non tenu en laisse et vous êtes passibles d'une amende. En d'autres termes, les Natura 2000, les réserves naturelles qui sont des sites "inférieurs", ont plus de règles. La seule chose qu'on ait aussi pu faire, c'était de prendre un arrêté, via le préfet, pour le refuge du Goûter, établissement recevant du public. Si le quota d'alpinistes est dépassé, je ferme.

À qui appartient le Mont-Blanc ?

Le Mont-Blanc est la propriété de la commune de Saint-Gervais. Il s'agit d'une parcelle du cadastre communal, la section C, parcelle n° 1970, soit 7 678 493 m2. Quand vous êtes invité chez quelqu’un, ce n’est pas vous qui choisissez le papier peint, si ?

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