Foire du livre de Francfort : Carry, Diez, Mathieu, les décloisonneurs


Par Romane Guigue & Raphaël Ruffier-Fossoul
Publié le 10/10/2017  à 11:30
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Leurs “modèles lyonnais” attirent les regards et intéressent l’Europe, ce qui explique sans doute leur présence en force dans la délégation française à la foire du livre de Francfort, avec Georges Képénékian et David Kimelfeld, qui a débuté ce mardi. Lyon Capitale a réuni Vincent Carry (Nuits sonores), Mathieu Diez (Lyon BD) et Joris Mathieu (TNG) à la Piscine cet été pour une discussion à bâtons rompus sur le sens de la culture, ses objectifs, ses publics et ses perspectives.

Mathieu Diez, directeur de Lyon BD, Vincent Carry, directeur d’Arty Farty et Joris Mathieu, directeur du TNG
©Tim Douet
Mathieu Diez, directeur de Lyon BD, Vincent Carry, directeur d’Arty Farty et Joris Mathieu, directeur du TNG

Entretien “Grande Gueule” paru dans le n°768 de Lyon Capitale

Lyon Capitale : Êtes-vous des grandes gueules ?

Vincent Carry : Je peux l’être sur les politiques culturelles. On ne peut pas dire que tout va bien depuis Malraux, qu’il faut continuer comme ça. Le modèle historique devait répondre aux ruptures territoriales, générationnelles et sociales, c’est un constat d’échec. Une partie de la population est en total décrochage par rapport aux pratiques culturelles et même par rapport à la démocratie.

Joris Mathieu : Sans doute que Vincent, Mathieu ou moi on n’apporte pas les mêmes réponses, mais on fait le même constat lucide des limites des politiques culturelles. À mes yeux, le modèle n’est pas caduc pour autant. Dans les maisons de création, on défend l’idée de service public. On est là pour faire des investissements qui ne sont pas rentables tout de suite. La recherche n’est pas modélisable, il y a une part de risque, d’incertitude, dans sa fabrique. Il faut réaffirmer l’importance d’avoir des lieux pour ces innovations et ça passe par l’affirmation de moyens dédiés.

Mathieu Diez : Ce que je partage et respecte chez mes camarades, c’est leur capacité à mêler les disciplines, les arts et les bannières, à casser les murailles. Entre les institutions historiques et les organisations émergentes, entre les arts nobles et les arts populaires urbains, c’est devenu poreux. Et ça devient une condition, parce qu’on ne peut plus imaginer que chaque discipline aura ses propres financements. Pour ce qui me concerne, je peux devenir grande gueule quand je constate une volonté de réduire l’ambition de la BD. Notre objectif, c’est de l’emmener partout où on ne l’attend pas. Faire entrer la bande dessinée dans des musées, des théâtres – Joris en sait quelque chose, il l’a fait à plusieurs reprises – ce n’est pas si vieux. Après quelques années d’expérimentation avec nous, les institutions commencent à se dire qu’il y a dans la BD de vrais auteurs… et on arrive à concevoir de vrais projets.

V. Carry : Nous, on est les héritiers des musiques populaires, par opposition à ce qu’on avait sacralisé comme étant les musiques savantes. Ce sont les artistes qui ont fait exploser les frontières. Je milite à 200 % avec Joris pour la sanctuarisation des moyens et pour qu’on ne fasse pas entrer la culture dans une ère libérale, parce que tout l’investissement que Joris appelle “recherche” et que j’appelle “émergence” n’est pas amené à être rentable. Mais il faut revoir les modes d’attribution des moyens publics de la culture, parce que tout le monde n’en est pas destinataire et c’est quand même un gros problème ! J’ai déjà eu affaire à des agents ministériels qui m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas nous aider parce que nous étions des nouveaux entrants et que les moyens sont consommés par les institutions. À Lyon, on a de la chance parce qu’il y a eu un geste des collectivités locales en faveur des projets émergents, mais certainement pas du ministère. Il y a d’un côté une politique culturelle qui ne peut pas se réformer, parce qu’elle s’essouffle, et de l’autre un capitalisme culturel de l’entertainment, extrêmement agressif, qui entre sur les cendres de notre modèle culturel. Des groupes comme Lagardère sont passés des médias à la culture. De plus en plus de lieux, comme la salle Pleyel à Paris, ou de festivals passent de l’indépendance ou du secteur public à des groupes capitalistiques, comme Fimalac qui répond à des appels d’offres, et d’autres groupes comme Live Nation. Il y a un chemin à emprunter entre ces deux options, celui d’une indépendance entrepreneuriale vive. On doit être capable d’inventer des modèles économiques pertinents et pérennes. Outre les Nuits sonores, l’association Arty Farty aujourd’hui, c’est 80 salariés, 7,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, un restaurant, l’European Lab, le Sucre, la halle Girard… Avec toujours l’idée d’avoir des activités rentables qui financent des projets qui ne le sont pas. Si nous l’avons fait, c’est parce que la perspective d’avoir un projet avec 80 % de financement public n’existait pas !

Vous arrivez tous les trois dans la culture à un moment où les budgets sont restreints…

J. Mathieu : Pour le théâtre, ce n’est pas tout à fait pareil. (S’adressant à Vincent Carry) Toi, il n’y avait rien, tu as dû inventer un modèle économique. Moi, j’arrive dans une institution financée par l’État et les collectivités territoriales. Mais ce qui nous réunit, c’est ce constat d’essoufflement, la complexité à inventer de nouveaux projets à cause de budgets restreints, de contrats d’objectifs qui nous contraignent.

M. Diez : Tous les trois, on se retrouve confrontés à l’impossibilité d’avoir les moyens pour faire ce que l’on a en tête… mais on le fait quand même ! En s’acharnant à trouver des modèles.

J. Mathieu : Oui, mais on ne peut pas tout compenser par l’énergie et la motivation. Il faut un investissement de départ. Le service public est touché par une logique concurrentielle, qui cherche à capitaliser sur les publics existants pour maintenir son existence. Or, notre travail, c’est d’élargir les publics et l’offre culturelle. Il y a des initiatives collaboratives, comme Lyon BD, qui sont extrêmement vertueuses parce qu’elles vont à la rencontre d’autres institutions et permettent ces élargissements. De la même manière qu’entre institutions il faut qu’on travaille dans une logique de complémentarité plus que de concurrence mutuelle.

Mais vous aussi, c’est une logique d’économie de moyens qui a donné naissance à un projet original : le rapprochement d’un théâtre dédié à l’émergence de jeunes talents (les Ateliers) et d’un théâtre destiné aux jeunes publics (TNG)…

J. Mathieu : Il n’y a pas eu d’économies de moyens. Ces deux structures étaient sous-financées et épuisées. Notre projet a permis de maintenir les moyens grâce à la consolidation de structures fragiles, par leur rapprochement et leur coexistence. Ça suffit d’attendre l’effritement progressif jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, à un moment il faut prendre les choses à bras le corps ! Soit on cède à la loi de l’offre et de la demande, soit on réveille les ambitions et on développe de nouveaux projets. Il n’y a pas de fatalisme, qui amènerait à se dire qu’on n’aura jamais de moyens nouveaux. Nos actions futures seront déterminantes pour réenclencher des dynamiques. La crise n’est pas une fatalité.

V. Carry : L’État a raté la décentralisation et la projection au niveau européen, voire international. Notre ministère est coincé à l’échelle hexagonale, alors que la culture est de plus en plus horizontale, avec des acteurs qui travaillent en réseau, qui investissent leur quartier ou leur ville… C’est une calamité historique ! On est un des derniers pays à fonctionner comme ça.

N’est-ce pas aussi l’exception culturelle française ?

V. Carry : Ayons un minimum d’humilité quand on emploie cette expression. On peut défendre nos couleurs, mais on ne peut donner de leçon à personne. Le cinéma français, par exemple, il s’en sort économiquement parce qu’il y a de l’audience, mais qualitativement parlant, c’est autre chose. Au-delà de ça, il y a une logique d’intérêt général qui, je pense, nous relie tous les trois. Pour ce qui me concerne, j’essaie de concilier la logique entrepreneuriale avec l’intérêt général. Je pense que les politiques publiques y sont encore très attentives, même s’il y a un problème d’époque, puisque l’intérêt général n’est pas le même qu’il y a trente ans. Les usages et les pratiques culturelles ont explosé. Les trois ministres sous Hollande [Aurélie Filippetti, Fleur Pellerin et Audrey Azoulay, NdlR] étaient des jeunes femmes volontaristes, qui n’ont pourtant pas réussi à amorcer une réforme. A-t-on encore besoin d’un ministère de la Culture ? Ce n’est pas une évidence, les nouvelles dynamiques peuvent s’enclencher à d’autres niveaux.

J. Mathieu : Bon, je vais être obligé de me positionner. Je ne partage pas ce point de vue, je pense que la continuité de l’État, dans le domaine que je connais du spectacle vivant, est garante du maintien de beaucoup de lieux qui subissent des pressions locales qui tendent à une approche populiste de la culture.

V. Carry : Mais ça pourrait être pensé à l’échelle européenne.

J. Mathieu : La question européenne est réelle. Qu’on ne soit pas au niveau, c’est une certitude. Mais c’est souvent la présence de l’État qui est garante d’un modèle vertueux de la culture sur les territoires. C’est important de l’affirmer.

V. Carry : Ça c’est sûr.

M. Diez : Si on ne change pas, on aura une opposition grandissante entre la culture du ministère et la culture du peuple. Quand on parle de l’exception culturelle française, ça ne doit pas être l’élitisme culturel français, enfermé dans des institutions qui drainent 80 % des financements publics. La culture, c’est faire réfléchir les gens avec des actes de création, qui n’entrent pas forcément dans les cases du ministère. Là où on se rejoint, c’est qu’on a des publics assez larges, qui viennent aux Nuits sonores, au TNG ou à Lyon BD pour mille raisons.

J. Mathieu : Chacun a sa définition de l’élitisme. On a créé une logique élitaire en voulant la rendre accessible à tous et les choses sont toujours à l’œuvre. Aujourd’hui, il y a un retour de l’a priori de l’élitisme, qui s’accompagne de l’idée qu’il ne sert donc à rien d’investir dans l’art et la culture. C’est injuste et le fruit d’une grande méconnaissance.

M. Diez : Mais la fracture est grave…

V. Carry : C’est très grave et ça révèle un bon nombre de réalités. Le rejet n’est pas dû au hasard : quand on n’investit pas sur l’innovation, on crée un gap générationnel dans lequel notre politique culturelle a sombré.

Le “gap générationnel” est chez les artistes ?

V. Carry : Chez les acteurs culturels, surtout. Quand on regarde l’âge moyen des porteurs de projet, on fait nous trois office d’exceptions. C’est invraisemblable ! Il a fallu se battre pour exister dans le paysage. C’est un combat lunaire qui fait beaucoup plus de victimes que de vainqueurs. Il y a pourtant un enjeu qui dépasse la culture. À part Arnaud Montebourg, personne ne croit à la réindustrialisation, il va donc falloir trouver ailleurs l’avenir et le potentiel de la France. Et je pense que la créativité, la capacité d’innovation et l’émergence ne seront pas de faibles valeurs. Avant Macron, si on regarde les indicateurs comme l’âge des politiques, la parité hommes/femmes dans les institutions, la capacité de renouvellement générationnel…, la France est systématiquement à la ramasse ! On va vers le mieux, mais on part de loin. Et ce très loin a été engendré par une politique culturelle fainéante, voire absente. Le conservatisme que l’on subit depuis trente ans n’est pas sans conséquences. La culture, c’est un signe d’attractivité, de qualité de vie, de rayonnement, de vitalité du territoire. C’est d’ailleurs ce qui nous a sauvés, nous. Les collectivités territoriales se sont rendu compte que la culture était essentielle dans ce que Raymond Barre appelait la “bataille des métropoles”. Ce que je préconise, c’est que les subventions servent au moins en partie à une logique d’investissement : aider des projets dans leurs débuts, en leur disant qu’ils devront par la suite assurer eux-mêmes leur développement. Aujourd’hui, ce n’est pas possible pour les collectivités. Il n’y a que l’Europe qui fait ça. Un exemple : Arty Farty a reçu une aide européenne suite à un concours pendant trois ans, pour lancer le projet European Lab. Et ça fait huit ans qu’on les continue.

J. Mathieu : La grande difficulté est là, tu as raison. Il faut que davantage de moyens soient investis dans des nouveaux projets. Mais des initiatives comme Quais du polar ou Lyon BD ont besoin de s’appuyer sur des lieux pérennes.

M. Diez : Tu penses à quoi ?

J. Mathieu : Par exemple à l’opéra, qui accueille Lyon BD ou Quais du polar...

M. Diez : Un nouveau modèle que nous développons, c’est la coproduction de projets culturels. On crée des albums, des expositions, des performances ou des résidences d’artistes au musée des Confluences, au Musée gallo-romain, à l’opéra ou aux archives municipales… Ce faisant, ils bénéficient de nouveaux publics – c’est même assez flagrant quand on voit les couloirs du musée des Beaux-Arts remplis de festivaliers cherchant des auteurs. Mais, en l’absence de financement pérenne de la structure, ça reste un peu la course à l’échalote : toujours plus de projets pour arriver à tenir debout. On est en train de s’épuiser à survivre. Après plus de dix ans d’existence, soit on passe vite ce cap-là, soit il y a risque d’explosion en vol.

V. Carry : Le constat, c’est que dans la culture cela peut être très précaire ou très luxueux, selon où l’on se trouve. Je pense que le statut d’un employé de l’opéra Bastille n’est pas le même que dans l’underground stéphanois.

J. Mathieu : Même s’il y a des écarts considérables au sein d’une même institution…

M. Diez : C’est là qu’il y a cet énorme gap entre les cultures. Ce que j’appelle “élitisme”, ce sont ces grandes institutions correctement financées depuis toujours. Ce qu’on appelle de nos vœux, c’est qu’elles deviennent des incubateurs, où les investissements pourraient être redirigés vers des projets innovants qui touchent un large public.

La chance des Nuits sonores, c’est qu’il y a un public prêt à payer pour des concerts électro…

V. Carry : Oui, enfin, il a fallu le trouver, ce public. Et même sur ce modèle, il y a des écarts incroyables, on le sait bien à Lyon. Certains événements peuvent avoir des subventions considérables, ce qui ne les empêche pas de pratiquer des tarifs hors de prix pour le très grand public…

Les Nuits de Fourvière ?

V. Carry : Je ne cite personne en particulier. Il y a plus de rentabilité possible dans les musiques actuelles que dans le théâtre contemporain, c’est indéniable. Mais, à côté de ça, on fait des festivals avec zéro rentabilité. Mini-Sonores, les Nuits sonores Tanger, European Lab (notre festival des idées sur le futur de la culture), je vous mets au défi de trouver un modèle économique ! Ça nous a servi d’être sous pression, parce qu’on enclenche une logique de survie qui nous forge, mais je refuse que ça devienne un argument pour éviter un débat sur le mode et le niveau de vie des grandes institutions. C’est d’autant moins recevable quand une partie des subventions va dans des institutions totémiques. D’être encore dans la construction de philharmonies ou de Mucem avec des budgets de construction à 300, 400 ou 500 millions et des coûts de fonctionnement de 20, 30 ou 40 millions par an, c’est une erreur historique, parce que ce n’est pas l’attente de 2017.

Le musée des Confluences, c’est
700 000 visiteurs par an. C’est devenu la première attraction touristique de la région…

V. Carry : Encore heureux qu’il fonctionne ! Mais il y a encore des acteurs culturels dans la région qui disent : “Aller chercher les ressources du privé, ce n’est pas mon métier.” Ce n’est plus possible. Il devrait y avoir des systèmes de mutualisation de l’effort. Demandons aux institutions de faire un travail sur la privatisation de leurs espaces, sur la monétisation de leur métier.

J. Mathieu : Le TNG, c’est 2 millions de subventions. Une institution comme la nôtre doit utiliser ses moyens de manière rigoureuse et pouvoir réinvestir pour l’incubation, pour l’émergence de nouveaux artistes. Quand on prend la direction d’une institution comme le Théâtre Nouvelle Génération, il faut assumer ce nom, parce que c’est une promesse. Mais le renouvellement est difficile à garantir. Les travaux underground deviennent des institutions, qui seront à leur tour remises en cause par des innovations. On est là pour organiser notre caducité et notre disparition.

La chambre régionale des comptes a reproché leur train de vie à d’autres institutions lyonnaises…

J. Mathieu : Je ne veux pas revenir là-dessus. C’est la responsabilité des pouvoirs publics d’encadrer et d’évaluer ce qui est fait.

V. Carry : Il y a un risque populiste. En face, il faut des comportements humbles à tout point de vue, avec une certaine modération.

J. Mathieu : Cet état de rupture n’est pas nouveau. C’est même l’essence de la création de nos institutions, donc de l’existence de notre travail, de nos initiatives. Au départ, il y a un projet utopique, qui consiste à lutter contre les fractures et, comme toute utopie, ce n’est jamais pleinement réalisable. Ce qui la tient en vie, c’est d’œuvrer contre l’éloignement des publics.

V. Carry : Le bémol, c’est que je ne crois pas qu’il y ait une réelle volonté de résorber ces fractures. Ça s’étend au-delà de la culture. J’avais dit une fois à des élus que, si on traitait le social comme on traite la culture, on filerait les logements sociaux aux cadres supérieurs. On m’avait répondu : “C’est déjà ce qu’on fait.” Je me suis dit qu’on était mal barrés !

J. Mathieu : Mais c’est une problématique qui ne peut pas nous renvoyer dos à dos, politiques et acteurs culturels. On a une responsabilité commune avec les citoyens.

V. Carry : Une grande partie des élus, y compris le ministre de la Culture, sont impuissants par rapport à leur propre machine.

M. Diez : Parce qu’il y a une inertie monumentale. Les uns et les autres, on a eu des modèles d’innovation permanente portés par la passion. On contredit tous les modèles dont les gens sont lassés, ça dépasse la culture.

V. Carry : En France, on est dans une relation monarchique à la culture, c’est lunaire ! Quand les acteurs de la culture veulent se renouveler, ça commence toujours par de la bonne volonté, et ça se termine avec quelques barons habituels de la culture parisienne. Même s’il y a des contre-exemples : le jour de la nomination de Joris, je me suis bu une bière en me disant : “Yes, enfin un du bon côté de la force !” (Rires.)

J. Mathieu : J’ai quand même la sensation que c’est en train d’évoluer, parce que les consciences sont partagées pour créer du mouvement, de nouvelles dynamiques, créer des espaces à des générations spontanées, qui ne sont pas formées par des écoles, qui n’ont pas fait de politique. Moi, par exemple, j’avais un projet qui a grossi et qui a pu prétendre à une légitimité.

V. Carry : Ton exemple n’est pas majoritaire…

J. Mathieu : Honnêtement, je trouve que ça a changé, il existe une certaine vigilance. En Europe, il n’y a pas de modèle idéal au théâtre. Partout, en Roumanie, en Finlande ou en Allemagne, il y a une logique à deux vitesses avec des théâtres nationaux ultrafinancés et des projets underground qui ne perçoivent aucun financement. À la différence qu’eux n’ont pas le statut d’artiste ! Donc, chez nous, il y a des choses vertueuses.

M. Diez : Il y a une nouvelle génération dans la direction des musées, où les gens ont dix ou vingt ans de moins que leurs prédécesseurs et sont plus ouverts à des collaborations extérieures. Je peux m’exempter de certains préalables, ils savent qu’il y a une BD plus adulte, plus indé. J’ai même été ravi de voir qu’il y avait des planches de BD dans les bureaux d’Hélène Lafont-Couturier au musée des Confluences ou de Xavier de la Selle au musée Gadagne !

Pourquoi avez-vous été invités tous les trois à faire partie de la délégation française à Francfort, cette année ?

M. Diez et V. Carry : Parce qu’il y a de la bière ! (Rires.)

M. Diez : Je pense que l’activité de nos élus n’y est pas pour rien, notamment celle de Georges Képénékian, qui a des liens très étroits avec l’Institut français. C’est par eux que j’ai été mis en relation.

V. Carry : Moi, pas du tout ! J’ai rencontré Paul de Sinety, le commissaire général de Francfort en français, à Tanger. Mais c’est vrai qu’il y a une surreprésentation lyonnaise, qui est révélatrice d’une vitalité. Surtout qu’il y a pas mal d’artistes lyonnais invités, comme Adrien M. et Claire B.

M. Diez : Et Aurélie Neyret, Nicolas Wild, Guillaume Long… Le regard de l’Institut se porte ici parce que ça bouge. La dernière fois que la France a été invitée à Francfort, c’est en 89 ; il y avait zéro auteurs de BD. Alors, je suis honoré d’aller montrer de la bande dessinée vivante. C’est cette dimension de création originale qui me tient à cœur. Il y aura d’ailleurs une soirée Nuits sonores et Lyon BD, on va emmener les auteurs dans un lieu qui ressemble au Sucre, avec au programme de l’électro, des dessins projetés en live… et une quantité de bière considérable.

V. Carry : Je suis un fan de BD, donc c’est cool ! Comme pour les cultures numériques dans leur globalité, on est tous joyeusement habités par un esprit transdisciplinaire. Ce qui nous régale, c’est d’être dans l’ouverture totale ! Moi, j’adore autant la BD que la musique électronique, que le théâtre, que Serge Gainsbourg ou que fumer des clopes…

M. Diez : Ce qui fait la richesse de mes journées, c’est de croiser un directeur de théâtre, puis de musée, puis de me retrouver avec vous à essayer de définir un truc complètement barré qui n’existait pas mais qu’on va inventer. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’on se retrouve trois structures lyonnaises à Francfort, parce qu’il y a cet esprit commun.

J. Mathieu : Nous, on y va avec un projet monté pour l’Institut français. On a choisi d’inventer la bibliothèque du futur avec des hologrammes, de la musique, des images projetées. C’était un projet hybride, dans un espace qui n’existe pas, entre la bibliothèque qui veut faire vivre la littérature autrement et le théâtre qui veut sortir de ses murs. Le principe, c’est qu’en scannant un livre on se retrouve dans un puits sans fond avec des spectres qui nous font entrer dans l’univers de l’auteur, avec des images, de la musique…

M. Diez : L’Institut français n’est pas la pire des institutions culturelles, loin de là ! On y voit beaucoup de choses hybrides et innovantes.

Qu’est-ce qui vous retient à Lyon ?

V. Carry : Tout me retient à Lyon !

M. Diez : La bouffe ! Je ne suis pas lyonnais d’origine, mais je m’éclate. Il n’y a pas d’autre terrain de jeu où l’on pourrait faire aussi bien et aussi vite. L’avenir, c’est le monde, mais depuis Lyon !

V. Carry : En voyageant beaucoup, on se rend compte que c’est une des villes qui a la dynamique la plus géniale. C’est aussi ce qu’on entend partout en Europe, comme d’habitude le niveau de perception de l’énergie lyonnaise est bien supérieur à l’extérieur qu’à l’intérieur.

M. Diez : Beaucoup d’auteurs viennent s’installer à Lyon…

V. Carry : Pareil pour la musique, pareil pour tout d’ailleurs !

J. Mathieu : Tout à fait d’accord, il y a une vraie dynamique. C’était un choix de postuler à Lyon. Je suis né ici, je connais le territoire. Je vois ses forces et ses faiblesses, donc je sais sur quoi travailler.

Pourquoi la barbe ?

V. Carry : Un réalisme logistique qui nous fait gagner trente minutes par jour.

J. Mathieu : La culture pope, avec un “e”.

M. Diez : On a passé la barre de la quarantaine, donc on essaie de se hipsteriser pour se rapprocher des publics. (Rires.)

Le revers de la médaille, c’est que chaque fois que l’on parle d’un de vos nouveaux projets, des lecteurs nous disent : “Encore eux !”

V. Carry : C’est pour ça que ça fait du bien aussi de voir de nouvelles têtes. Pendant longtemps, je me suis senti un peu seul. Chaque fois qu’on parlait du renouvellement et de l’émergence à Lyon, on montrait ma gueule, avec un peu de condescendance d’ailleurs. Le bébé tout rose, on me l’a sorti à 35 ans, à 40, à 45…

J. Mathieu : C’est aussi une manière polie de te dire qu’on ne va pas te donner de fric !

M. Diez : En même temps, tant que l’on continue à défendre les cultures émergentes, on est jeune…

V. Carry : Un autre point commun, c’est qu’on est tous les trois sacrément autodidactes. J’ai toujours travaillé dans la musique, sans formation pour ça.

J. Mathieu : Je n’ai pas fait d’école de théâtre…

M. Diez : Moi, j’ai commencé par la banque, puis j’ai tenu un café, avant d’en venir à un festival, alors… C’est une tournure d’esprit, je pense, j’apprends mieux en faisant. Et ce qui m’amuse, c’est de faire des choses qui n’ont pas encore été faites.

J. Mathieu : Le jour où je ne me sens plus créatif, j’arrête. C’est le sens d’une institution comme la mienne : on est là à durée déterminée pour développer des projets singuliers.

V. Carry : Une autre particularité de notre génération, c’est qu’il y a énormément de bienveillance mutuelle. On n’est pas du tout dans la guerre des chapelles, dont Lyon a beaucoup souffert. On se donne des coups de main, on monte ensemble des choses. Ça aussi, c’est le signe d’une ville qui s’est ouverte, aérée. Il y a plein de gens qui viennent de l’extérieur, il y a moins d’odeurs de vestiaire ! Lyon, ce n’est plus du tout la province.

Un projet ?

J. Mathieu : Un des enjeux pour les théâtres, c’est qu’ils ne sont ouverts que les soirs de représentation. On veut que les gens s’approprient les espaces ; c’est à nous de trouver des prétextes pour les inciter à venir, en travaillant avec le tissu local, par des aménagements d’espace, de la convivialité, des ateliers, des mini-événements… Mais c’est long à mettre en œuvre et ça demande du personnel.

M. Diez : On cherche un lieu pour faire notre Maison de la BD, on pourrait la faire au TNG ?

J. Mathieu : Ah mais carrément ! Il faudrait qu’on en reparle…

 

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