Médiamétrie, l’institut de l’arnaque “scientifiquement” certifiée


Par Didier Maïsto
Publié le 19/01/2017  à 17:20
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Vous avez aimé l’escroquerie Numéro 23 ? Vous adorerez le scandale Médiamétrie, bien plus énorme et sophistiqué ! Ou comment être juge et partie, jusqu’à faire disparaître certaines radios des différents panels, téléphoniques comme informatiques.

François Hollande en enregistrement à France Culture, le 24 mai 2016. Photo d'illustration
POOL / AFP
François Hollande en enregistrement à France Culture, le 24 mai 2016. Photo d'illustration

Cette affaire ne va pas redorer le blason de Médiamétrie, déjà bien défraîchi, ni celui du petit monde consanguin des médias. À l’époque du numérique et des podcasts, Médiamétrie continue de mesurer l’audience des radios via du “déclaratif”. Un peu comme si, pour mesurer la vitesse de votre véhicule à l’approche d’un radar, vous remplaciez votre tachymètre par d’ingénieuses déclarations, déclamées dans votre habitacle, puis imprimées dans la Pravda : vu la température extérieure, la largeur des pneus et l’âge du capitaine, c’est certain, vous rouliez à moins de 100 km/h. Une autre question ? Mais de quoi parle-t-on, au juste ?

En tant que responsable de Sud Radio – que Fiducial Médias a rachetée en octobre 2013 –, je me suis rendu au siège de Médiamétrie afin que l’on m’explique par le menu une méthodologie à propos de laquelle je nourrissais de sérieux doutes. Las ! Plus on m’expliquait, moins je comprenais, entre abscisses, ordonnées et autres asymptotes horizontales.

Sud Radio, station historique, avait failli disparaître au début des années 2010. Alors qu’elle n’avait pratiquement plus de programmes et diffusait de la (mauvaise) musique de façon aléatoire, elle était mesurée plus haut que lorsque nous l’avons dotée d’une grille digne de ce nom ! Que mesurait donc Médiamétrie quand il n’y avait pas de programmes et quels étaient les improbables auditeurs répondant aux fumeux questionnaires ? Mystère.

Sud Radio absente des panels

Ce qui est certain, c’est que des auditeurs récemment sondés se sont plaints et nous l’ont fait savoir. Tout d’abord ceux qui ont été sondés par téléphone : les principales radios des diverses zones d’écoute ont été citées “en assisté” par les enquêteurs… sauf Sud Radio. Les sondés se sont également plaints (voir capture d’écran ci-dessous) en constatant que Sud Radio ne figurait pas davantage dans le “Panel Radio” Ile-de-France, étude censée être plus précise et plus fiable, que l’auditeur prend le temps de remplir chez lui.

Pourtant, la station est bien – au même titre que RTL, Europe 1 et RMC – une généraliste française, le Conseil d’État a tranché la question. Le CSA a évidemment et logiquement intégré son appartenance à la catégorie E (“services radiophoniques généralistes à vocation nationale”). Elle dispose comme ses consœurs d’une fréquence en Ile-de-France (99,9 MHz) qui constitue la moitié de son bassin d’auditeurs potentiels. Alors que des radios plus confidentielles sont proposées dans le panel Médiamétrie, Sud Radio n’y figure pas. C’est aussi simple (et inouï) que ça. Nouveau mystère. Qui décide de ce panel ? Selon quels critères subjectifs et foncièrement malhonnêtes ?

Capture d'écran Médiamétrie ()

Le parcours du combattant de l’auditeur réel

De plus, ledit panel est truffé d’erreurs grossières. Ainsi, en analysant la liste des radios et en la comparant à celle publiée sur le site du CSA, il s’avère que certaines radios proposées ne sont pas captées aux Lilas, lieu d’habitation d’un auditeur sondé…

Par exemple : Radio Cristal, qui, selon le CSA, n’est diffusée que dans les Yvelines, est pourtant proposée dans le panel ; de même qu’Évasion, non diffusée aux Lilas, alors que Sud Radio est bien diffusée sur la zone… mais non proposée ! Etc., etc., les exemples pourraient être multipliés sur toute la France, zone d’écoute par zone d’écoute. Du grand n’importe quoi ! Un véritable scandale qui n’a strictement rien de “scientifique”.

L’auditeur qui cite Sud Radio dans les différentes enquêtes est incontestablement un héros, car tout, absolument tout, est fait pour ignorer la station et décourager ses fidèles ! Cela ne serait pas grave s’il n’était question que de notre ego et si Médiamétrie ne faisait pas “autorité”. Problème : c’est bien à partir de ses mesures fantaisistes et fallacieuses qu’est calculé le chiffre d’affaires, redistribué via le GIE Les Indés à ses 132 adhérents (dont Sud Radio).

C’est d’ailleurs pour les stations privées la seule et unique source de revenus. Un auditeur “vaut” environ huit euros et le GIE, commercialisé par TF1 Publicité, se base sur les seules “études” de Médiamétrie pour attribuer à chacun de ses adhérents la quote-part censée lui revenir en fonction de son audience. Le GIE revendique 8 428 000 auditeurs par jour et 11,2 % de part d’audience.

Médiamétrie n’a aucune mission de service public !

L’histoire devient véritablement piquante lorsqu’on sait que Médiamétrie, société froidement commerciale, est constituée d’un conseil d’administration composé de treize administrateurs représentant une partie seulement des médias les plus importants. Ainsi Jean-Paul Baudecroux, président-fondateur d’une toute petite radio dénommée NRJ… n’y figure pas, en dépit de ses demandes réitérées depuis vingt-cinq ans !

Nouveau problème, Médiamétrie se présente comme ayant une mission de service public, représentant l’intérêt collectif de l’ensemble des radios et garantissant la transparence et l’exactitude “scientifique” des méthodes de mesure qu’elle utilise. L’âge du capitaine, encore et toujours…

La description que l’institut de sondage fait de lui-même est particulièrement trompeuse, c’est le moins que l’on puisse dire. De par les méthodes obscures et approximatives qu’elle emploie, le monopole dont elle bénéficie et ses conflits d’intérêts lourds et permanents inhérents à sa composition, Médiamétrie produit des enquêtes dénuées de la moindre fiabilité – et cela commence dès l’élaboration de ses panels – alors que ces enquêtes, on l’a vu, ont un impact considérable sur la valeur financière de chacune des radios concernées.

Une plainte auprès du procureur de la République

Cette année, un scandale avait déjà impliqué Fun Radio et confirmé l’absence de fiabilité des mesures produites par Médiamétrie : Le Canard enchaîné du 12 octobre 2016 s’en était largement fait l’écho, dénonçant de surcroît l’inaction de l’institut de sondage après la révélation publique de la manipulation. Ce n’est rien à côté de l’escroquerie permanente dont est victime Sud Radio, escroquerie pour laquelle elle a porté plainte auprès du procureur de la République.

Évidemment, sur son site Internet, Médiamétrie ne tarit pas d’éloges à son endroit : charité bien ordonnée commence par soi-même, sans oublier ses généreux actionnaires.

Camemberts établis par Médiamétrie © Bibliothèque du site de Mediametrie

Ainsi, de manière générale, elle affirme assurer la “mesure scientifique d’audience” des principaux médias audiovisuels et prône à tout bout de champ “l’indépendance” qu’elle affirme garantie “par la présence, dans toutes ses instances de décision et dans son capital, de l’ensemble des professionnels – médias, annonceurs, agences – sans qu’aucun ne détienne une majorité pour décider seul”. Toujours sur son site, la société se présente comme un parangon de vertu républicaine, une méthode qui produit toujours son petit effet auprès des naïfs, comme l’a fait Numéro 23 en mettant en avant “la lutte contre toutes les formes de discrimination et la promotion de la diversité” alors qu’il ne s’agissait là encore que de gros sous, avec en prime un enrichissement personnel sur le dos des Français via un détournement des intérêts patrimoniaux de l’État.

Tu me paies, je te mesure et je m’autocontrôle : la belle vie de Médiamétrie

Morceaux choisis, défense de rire :

“Les pouvoirs publics ont encouragé la naissance d’une société indépendante pour assurer la mesure scientifique d’audience des principaux médias audiovisuels”
“Le capital de Médiamétrie s’élève à 14 880 000 €. Il reflète sa vocation : tous les acteurs du marché y sont représentés de sorte que les services proposés par l’entreprise fassent l’objet d’une gestion commune associant à égalité les médias et leurs clients publicitaires”
“Véritable chef d’orchestre de cette politique, le Département Qualité & Audit Interne prépare et met en place le système. Il en assure aussi l’amélioration continue grâce aux missions d’audit, aux enquêtes de satisfaction client”

N’est-ce pas magnifique ? Médiamétrie indique que ses services sont soutenus par l’État, suggérant qu’ils seraient inspirés d’une mission de service public et en revêtiraient les qualités. Elle affirme également, toute honte bue, que son indépendance est assurée par son mode de fonctionnement et la composition de ses organes, quand au contraire ces éléments seraient plutôt de nature à faciliter la survenance de conflits d’intérêts énormes et de comportements partiaux favorisant certains des acteurs du marché, à la fois membres dirigeants de l’institut de sondage et souscripteurs et consommateurs de ses enquêtes, défavorisant par là même d’autres radios absentes et non représentées au sein de la société. Cela vous rappelle l’affaire des sondages de l’Élysée ? C’est normal, le même type de procédé est à l’œuvre.

Quand un simple animateur met en péril des décennies de “science” accumulée

Médiamétrie ne s’arrête pas en si bon chemin, assurant également que la qualité de ses méthodes de mesure d’audience ne peut qu’inspirer une confiance totale, alors qu’un nombre limité de messages anodins tenus par un animateur d’émissions radiophoniques – “Vous dites Fun Radio à chaque fois, ne vous faites pas chier” – a suffi pour biaiser statistiquement les résultats d’une année et nourrir une polémique sans précédent. C’est ce que Médiamétrie appelle “rigueur scientifique” : vous dites “stop” et la pluie cesse, vous dites “je roule doucement” et vous échappez aux radars, vous dites “Fun” et vous raflez la mise. Magique, non ? Ne vous faites donc plus ch… à investir dans des programmes !

En réalité, loin d’être une autorité administrative indépendante comme elle le laisse entendre, Médiamétrie n’est ni plus ni moins qu’une société anonyme inscrite au Registre du commerce et des sociétés, soumise en tant que telle au Code de commerce. Il s’agit d’une société commerciale à but lucratif, qui poursuit ses propres intérêts et en rien l’intérêt général. Elle induit sciemment le consommateur en erreur, lui laissant croire qu’elle constitue une autorité agréée par les pouvoirs publics, alors qu’il n’en est rien. Il est temps que cesse cette ambiguïté coupable.

L’indépendance ne s’use que si l’on s’en sert

Ainsi, quand elle affirme “représenter tous les acteurs du marché”, Médiamétrie ment : elle dispose d’un conseil d’administration au sein duquel sont représentées Radio France, RTL et NextRadioTV. Radio France comprend huit stations (FIP, France Bleu, France Culture, France Info, France Inter, France Musique, Mouv’ et Sophia), RTL en possède trois (RTL, RTL 2 et Fun Radio) et NextRadioTV en possède deux (RMC et BFM Business). Bien entendu, je ne porte pas d’accusation contre ces stations, je constate simplement que ces treize radios présentes au conseil d’administration de Médiamétrie ne représentent que 1,44 % des 900 radios émettant en France.

S’il ne saurait être question que les 900 radios aient toutes une voix au sein de ce conseil, il est néanmoins malhonnête d’affirmer que “tous les acteurs y sont représentés” alors que seuls trois acteurs représentent le marché de la radio ! Il convient enfin de préciser pour nos lecteurs que RTL et RMC sont membres du Syndicat des radios généralistes privées (SRGP) et possèdent des intérêts convergents. Pour être tout à fait complet, j’ajouterai que j’ai rencontré Christopher Baldelli (le responsable de RTL) à deux reprises afin d’adhérer à ce syndicat – puisque, sur les quatre généralistes, seule Sud Radio n’y siège pas ; il m’a été opposé une fin de non-recevoir ferme et courtoise, au motif que “les décisions se prennent à l’unanimité et non à la majorité et qu’à trois c’est déjà compliqué”. La démocratie a ses limites, qui semblent celles… de la démocratie : pas question de faire partie de ce “panel” non plus, fermez le ban !

Médiamétrie – plus vertueuse, tu meurs – met en exergue l’existence d’un organe de contrôle interne pour assurer la qualité de ses services, leur amélioration permanente et ainsi obtenir la confiance de ses clients potentiels. Or, il est évident que les audits doivent être réalisés par des sociétés tierces, indépendantes et exerçant leur contrôle en toute objectivité. Résumons-nous : Médiamétrie prétend mesurer “scientifiquement” ses actionnaires, mais aussi des clients externes, tout en s’autocontrôlant ! Voilà un outil parfait pour la Corée du Nord, du producteur au consommateur en passant par le contrôleur, tout est fait maison : rien ne se perd, rien ne se crée et tout se transforme – la transformation finale, on l’a vu, constituant le chiffre d’affaires des radios privées. CQFD : ce qu’il fallait démontrer, ce qu’il faut dénoncer.

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