À Lyon, le système D pour combattre le harcèlement de rue


Par Mathilde Régis
Publié le 29/10/2017  à 19:10
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Alors que le gouvernement envisage une loi pour verbaliser le harcèlement de rue, à Lyon comme ailleurs, les femmes se débrouillent avec le système D.

À Lyon lors d'un rassemblement Me Too dans la vraie vie
©Marie Maleysson
À Lyon lors d'un rassemblement Me Too dans la vraie vie

Les rues lyonnaises n'épargnent pas les femmes. Quais du Rhône, pentes de la Croix-Rousse, quartiers de la presqu'île, 3e ou 7e arrondissement, à recueillir les témoignages des Lyonnaises venues assister au rassemblement #MeToo dans la vraie vie, place Bellecour, aucun lieu ne semble être exempté du harcèlement de rue. Chacune le déplore avec le même mot : "récurrent". "La sécurité dans l'espace public, c'est quelque chose que les femmes ne connaissent pas, encore aujourd'hui", témoigne Charlène Magnin, à l'initiative de l'organisation de l’événement à Lyon.

Du haut de ses 23 ans, elle est confrontée à ces harcèlements quotidiennement. Mais de quoi parle-t-on exactement ? "Dans la rue, le harcèlement consiste à interpeller une femme pour être irrespectueux, humiliant ou menaçant et cela va parfois jusqu'à l'agression. Je ne connais pas une femme qui n'ait jamais vécu ce genre de situation dans les transports en commun", explique-t-elle. L’événement lyonnais, comme dans d'autres villes de France, vise à libérer la parole des femmes "dans la vraie vie" sur les violences à leur encontre. Il fait suite à la prise de parole de femmes témoignant de harcèlement de la part du producteur hollywoodien Harvey Weinstein et au hashtag #balancetonporc. Organisé par une poignée de bénévoles en à peine dix jours, l’événement se compose de différents espaces : un pour les associations avec des assistances pour la santé et le juridique, un autre pour accueillir une tribune avec différentes interventions, un pôle d'expression, et enfin, une espace d'écoute dédiée aux femmes en danger.

"Ne pas en parler, c'est se dire que c'est normal"

"Le but, c'est de s'affranchir des barrières qui empêchent les femmes de parler. Dans mon cas, c'est aussi de sensibiliser ceux qui pourraient être témoins de harcèlement de rue" précise Sara Rahmani, bénévole. À la tribune, elle explique les 5D, une méthode importée des États-Unis pour lutter contre les harcèlements de rue. Il s'agit en réalité de sensibiliser les témoins de ces agressions et de leur donner des clés pour intervenir. Cinq D pour "Direct, Distract, Delegal, Delay et Document". En fonction des situations, elle explique que les témoins de harcèlement de rue peuvent s'interposer directement, tenter de distraire le harceleur ou la victime, appeler à l'aide des éventuelles responsables de sécurité, aller rassurer la victime et lui proposer de témoigner si elle envisage de porter plainte si l'action s'est déroulée trop vite, voire de filmer la scène dans le but d'apporter une preuve en cas de plainte.

"J’entends aussi, parmi les interventions, que le fait qu'une femme pousse un grand cri peut soit intimider le harceleur et le faire fuir, soit interpeller autour d'elle," ajoute Yohann, 28 ans. Il explique avoir réagi à deux occasions. "Je ne conçois pas qu'on ne le fasse pas. J'ai du mal à concevoir qu'on en soit là aujourd'hui. Rester passif, c'est quelque part être complice. C'est une question d'éducation, de bon sens, de valeurs". Alpha, lui, a manqué de "prendre un coup de couteau" pour être intervenu en voyant une jeune fille se "prendre une main aux fesses" à l'heure du 1er métro. Pour lui, "dans la mesure où l'on en a la capacité, il faut agir." Et même seulement par la parole. "Ne pas en parler, c'est se dire que c'est normal, alors que ça ne l'est pas. Il faut faire avancer les choses là-dessus." Célia, présente à ses côtés, abonde. "Le harcèlement verbal n'a pas de règles à Lyon, ça peut être de jour, comme de nuit. Dès qu'on est sollicité et qu'on ne répond pas, on se fait traiter de salope ou de grosse pute. Et encore, j'en suis moins victime que certaines de mes amies avec mes cheveux courts et mon allure plus masculine."

"On n’est pas préparé à tout ça"

Lucie, 36 ans, estime être moins régulièrement sujette à ce type de harcèlement qu'auparavant. "C'est là que les types sont des prédateurs, ils s'en prennent en particulier aux jeunes filles, qui ont moins de facilité à savoir comment réagir." Mais elle l'avoue, il n'y a pas de recette magique. "C'est hyper compliqué de réagir, je ne sais jamais comment, esquiver ? Tenter de sortir de la situation en riant bêtement ? C'est toujours après que je me dis que j'aurai dû réagir d'une autre manière. On n’est pas préparé à tout ça et ça peut être tellement violent". Et concernant la loi pour verbaliser ces comportements, comme le propose la secrétaire d’État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Shiappa, les femmes présentes à Lyon reconnaissent une bonne intention, mais sont plutôt dubitatives.

"On dit qu'il faut mettre plus de policiers dans la rue, mais on sait très bien, d'une part, que nos forces de l'ordre sont en sous-effectif, et d'autre part, que la justice a du mal à sanctionner cela," déplore Charlène. "Si on n'est pas capable d'instruire une plainte en commissariat, comment on fait pour verbaliser directement les harceleurs ?" se demande-t-elle. Un propos qu'appuie Nathalie Perrin Gilbert, maire du 1er arrondissement. "Je me pose la question de la concrétisation et de la pratique. Le harcèlement de rue, c'est un phénomène massif qu'en tant que femme, on a toutes rencontré. Mais avant de s'engager, il faut regarder les mesures d'application, car il n'y a rien de pire qu'une loi qu'on n’arrive pas à faire appliquer ensuite." Concernant son arrondissement, la maire indique qu'une permanence d'accès au droit est en place, "dans laquelle une femme victime de violence ou de harcèlement peut venir faire connaître son cas auprès d'un avocat spécialisé." Pour une jeune femme qui vient s'exprimer à la tribune, le système D utilisé pour éviter une agression dépend de la situation. "Il est parfois possible de débloquer une situation par l'humour. Je sais aussi que les yeux noirs et une remarque bien sentie peut faire fuir un agresseur, mais tout le monde n'est pas capable de le faire dans des circonstances où la peur peut vite prendre le pas." 

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