Pourquoi les parents démissionnent ?


Par Laurent Burlet
Publié le 27/12/2010  à 09:02
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La loi sur l’absentéisme scolaire publiée au Journal Officiel le 29 septembre 2010 prévoit la suspension des allocations familiales aux parents “démissionnaires”. À Pierre-Bénite, des femmes se battent depuis quinze ans pour combler le fossé entre l’école et les quartiers populaires. Rencontre.

Pierre-Bénite, quartier de Haute-Roche. Au pied des barres de huit étages, à une encablure de l’usine chimique Arkema, se trouve le centre social de cette zone urbaine sensible, selon le classement politique de la ville. Vouloir la réussite de ses enfants concerne toutes les familles, y compris celles touchées par l’échec scolaire. À tel point que le groupe de femmes du quartier de Haute-Roche en a fait la question centrale de ses discussions hebdomadaires débutées il y a quinze ans avec l’appui de professionnels socio-éducatifs de la commune de Pierre-Bénite.

Expertise made in quartier

Au début des années 2000, une expression, reprise en boucle “à la télé, dans les journaux”, les a particulièrement choquées : “parents démissionnaires”. “C’est trop facile de dire qu’ils sont démissionnaires et qu’ils ne veulent pas s’occuper de leurs enfants, enchaîne Saliha Ladahouri. Nous-mêmes, nous n’avions pas l’impression d’être démissionnaires même si nos enfants connaissaient des difficultés”.

Femmes au foyer ou femmes de ménage, elles ont accédé au rang de “chercheuses” notamment au sein d’une “Université populaire de parents”. Une recherche originale basée sur la co-construction des savoirs. La méthode est simple : les expériences de parents sont inscrites sur des bouts de papier qui sont accrochés aux murs. La situation est commentée, discutée, notamment pour celles qui ne savent ni lire, ni écrire. Des travailleurs sociaux interviennent surtout au niveau méthodologique pour “monter en généralité” et sortir des cas individuels.

Démissionnaires, non. Démissionnés, oui

À l’issue de ce travail de plusieurs années, les femmes de Haute-Roche ont pu analyser le fossé existant entre l’école et les parents des quartiers populaires. Au cœur de cette incompréhension, la place de l’affectif. Les femmes affirment : “les profs n’aiment plus nos enfants”. Ce qui a profondément choqué les professionnels du groupe de travail avec qui elles travaillaient. Car, pour eux, ils ne sont pas là pour “aimer les enfants, mais pour leur transmettre un savoir“.

Les profs ne vivent pas dans ces quartiers. Ils sont issus des classes moyennes”, avance Messaouda Chouchi pour expliquer cette incompréhension. “Avec l’image qu’ont les quartiers populaires, les profs qui viennent pour enseigner pensent “voitures qui brûlent “ et “agressions” mais ils ne se disent pas qu’il peut y avoir du bon. Ils sont dans le négatif. Il suffit que des jeunes chahutent pour qu’on dise qu’ils sont agressifs”, complète Saliha Ladaouri.

Ce fossé se concrétise surtout, selon elles, par “la culpabilisation, l’humiliation, et la stigmatisation” qui empoisonnent les relations parents/école. Ce qu’elles ont nommé le “virus CHS”. Les familles ont en effet le sentiment d’être jugées négativement quand leurs enfants ont des problèmes de comportement, d’être renvoyées à leurs origines ou même d’être soupçonnées de maltraitance. “On a toutes déjà vécu une situation de grande humiliation, ajoute Hakima L’Ghoul. Pour moi, c’est quand j’ai été convoquée par l’institutrice de mon fils qui m’a dit : “vous ne parlez pas français à la maison, c’est pour ça qu’il a des difficultés en classe”. J’aurais bien aimé qu’il sache parler arabe. Malheureusement, je le parle très peu et nous parlons français à la maison”.

Outre ces humiliations, des raisons économiques expliquent, selon elles, l’attitude de parents dits “démissionnaires” qui ne vont plus au rendez-vous quand leur enfant connaît des difficultés. Ce dont témoigne Leïla Faivre, mère de six enfants, qui fait le ménage le matin et le soir dans les bureaux de l’usine chimique d’à côté.

Lorsqu’un problème émerge, la prise en charge par des spécialistes (psychologue, psychomotricienne, éducateur,…) ou l’orientation vers les enseignements spécialisés donne l’impression de ne plus avoir son mot à dire sur le devenir de son enfant. Plus généralement, “tout ce que les élèves peuvent vivre comme humiliations ou honte d’eux-mêmes apparaît comme obstacle aux apprentissages et facteur de dégradation de la scolarité”, note le rapport final de leur recherche. “C’est parce qu’on démissionne les parents des milieux populaires que leurs enfants sont décrochés”, répètent-elles.

La reconnaissance d’une expertise

Le rectorat de Lyon, qui était associé à la recherche, a prolongé son partenariat en leur permettant notamment d’intervenir dans la formation des enseignants lyonnais. Sciences-Po Paris, temple de la formation des élites politiques, leur a même demandé de venir présenter leur parcours devant la secrétaire d’État à la politique de la ville, Fadela Amara.

En voyant que les femmes de Haute-Roche avaient acquis une reconnaissance régionale et même nationale, la Ville de Pierre-Bénite et le centre social ont décidé de travailler avec elles. Depuis l’année scolaire 2008/2009, les quatre femmes sont devenues “habitantes-passerelles” assorties d’une indemnisation de 120 euros/mois versée par le centre social. Leur mission consiste désormais à épauler et mobiliser d’autres parents de la commune pour continuer de réfléchir, avec les enseignants et les “socio-éducs”, sur les liens avec l’école.

Depuis deux ans, ces groupes de travail quasiment mensuels, ont fait rencontrer parents et enseignants. “C’est la première fois que des parents sont venus à l’école pour autre chose que se faire entendre dire que leur enfant est en échec”, note une enseignante du collège de Pierre-Bénite. Après s’être réunis chacun de leur côté, professeurs et parents ont travaillé ensemble à des solutions. Du jamais vu.

Depuis la rentrée, un groupe réunissant l’ensemble des partenaires se réunit pour travailler à un “protocole” lié à la sanction. “En associant les parents, on veut surtout éviter qu’ils ne comprennent pas l’exclusion parce qu’elle aura été signifiée dans un courrier qu’ils ne vont pas lire ou à un rendez-vous auquel ils ne vont pas venir”, expose le directeur du centre social, Grégory Charlet. Si le projet est mené à terme, ce sera une petite révolution dans le monde de l’Éducation nationale. “Plutôt que de multiplier les exclusions qui ne servent à rien, il faut parvenir à mettre parents/enseignants/socio-éducs autour de l’élève pour faire de la prévention”, plaide Saliha Ladaouri.

Retrouver l'intégralité de ce dossier dans Lyon Capitale n°692, septembre 2010.

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