Procès du Carlton : prostitution, libertinage et malaise

Pendant trois jours, Dominique Strauss-Kahn et ses coprévenus, Fabrice Paszkowski, David Roquet et Jean-Christophe Lagarde, ont été interrogés sur ces fameuses soirées “récréatives”. Un certain malaise s’est installé, avec deux visions totalement différentes : d’une part, l’esprit “de fête” exprimé par l’ancien patron du FMI, épris de libertinage, d’autre part le côté sordide de l’existence d’une prostituée. Pourtant, ce procès a permis à certaines d’entre elles de prendre la parole.

Il y a eu la scène à l’hôtel Murano, puis celle de Belgique. Dans ces deux cas, les prostituées Mounia et Jade racontent une relation difficile, "brutale mais consentie", avec Dominique Strauss-Kahn. "Je n’accepte pas cette pratique, j’ai montré quelques gestes de réticence, raconte Mounia. J’ai beaucoup pleuré, mais il avait l’air d’apprécier ce qu’il faisait." Jade subit la même situation. Pour l’ancienne prostituée, Dominique Strauss-Kahn lui aurait demandé son "autorisation si j’avais été une libertine pour lui". Selon elle, il savait donc qu’elle était une prostituée, pouvant disposer de son corps comme il l’entendait.

Le grand déballage

L’ancien patron du FMI avance, lui, n’avoir pas vécu les choses de la même manière. "Avez-vous vu qu'elle pleurait ?" lui demande le président du tribunal. "Si j’avais su, cela m’aurait glacé", s'exclame DSK, répétant avoir "horreur" des relations sexuelles tarifées. Il admet une "sexualité plus rude que la moyenne des hommes", pratiquée avec "toutes les femmes".

Le déballage est bien présent, l’homme aime le libertinage et la sexualité "rude". Interrogé par un avocat de la partie civile, il hausse le ton : "Je commence à en avoir assez qu’on me questionne sur mon comportement sexuel ! Je ne suis pas poursuivi pour pratiques dévoyées !"

Du “matériel”, des prostituées ?

Ce jeudi matin, parmi l’étude des SMS échangés entre lui et Fabrice Paszkowski, 37 ont été retenus par les juges d’instruction. "Ils motivent en partie votre renvoi devant ce tribunal", précise le président. "Ça n’a pas de sens", rétorque aussitôt Dominique Strauss-Kahn. Parmi ces fameux SMS, il y en a un, peu élégant, de l’ancien patron du FMI : "Tu viens avec du matériel ?" Le terme agace mais surtout interroge. Déjà, devant les juges, Dominique Strauss-Kahn reconnaît une maladresse. Il voulait simplement signifier à Fabrice Paszkowski qu’il pouvait venir accompagné. Et d’avouer : "Parfois, au lieu d’écrire des SMS, il vaudrait mieux appeler, ça prendrait moins de temps."

Puis le président l’interroge sur son appartement de la rue d’Iéna, qu’il loue via un montage relativement complexe puisque sur le bail est indiqué un autre nom, celui d’un ami. "Pourquoi vouliez-vous cacher cette location ? demande le président du tribunal. À l’époque marié, Dominique Strauss-Kahn ne voulait pas que son "épouse le sache". Le fait que Dominique Strauss-Kahn soit le locataire de cette garçonnière, "un 45 m2 rue d’Iéna à Paris" peut constituer une charge, car il y aurait aidé la prostitution en y abritant les ébats de jeunes femmes. Il serait alors considéré comme proxénète, aux termes de l’article 225-5 du Code pénal. Pourtant, en une heure et demie, les principales motivations des juges d’instruction viennent d'être traitées, voire expédiées par le tribunal.

Les copains du Nord

Chez les autres prévenus concernés par ce volet de l’affaire, il y a Fabrice Paszkowski, l’ami intime de DSK. Dirigeant d’une société spécialisée dans les appareils médicaux, il a financé en partie les trois voyages à Washington. Il est le lien principal entre Dominique Strauss-Kahn et ses "copains du Nord". Les deux hommes se sont rencontrés en 2002 et, depuis, entretiennent de vrais liens d’amitié.

Dans son sillage, ce dirigeant d’entreprise entraîne un autre patron, David Roquet, directeur d’une filiale du groupe Eiffage. Lui est plus timoré ; dans cette affaire, il a tout perdu, en premier lieu son travail. Désormais, il a acheté "une petite camionnette d’occasion et créé une petite société, Esprit de Monastère” – "Je taille la pierre", explique-t-il. Il connaissait René Kojfer, le chargé des relations publiques au Carlton. Par son intermédiaire, il fait la connaissance de Jade qui rencontrera trois fois Dominique Strauss-Kahn.

Il y a un sentiment diffus face à ces deux hommes, semble-t-il, emportés dans une spirale infernale, celle de vouloir plaire à tout prix à l’un des hommes les plus puissants de ce monde. Comment ? En emmenant des prostituées avec eux, soi-disant une amie libertine. "J’ai sombré dans la facilité, admet Fabrice Paszkowski. Mais c’était un secret que nous partagions [avec David Roquet]. Ce n’était pas glorieux de se faire accompagner par des libertines rémunérées." Difficile pour eux de prononcer le mot “prostituée”. Comme s'ils voulaient échapper à une réalité qui ne les concerne pas.

Le commissaire aveugle ?

Et puis il y a le commissaire Jean-Christophe Lagarde, compagnon de route et de jeux, fasciné par la personnalité de Dominique Strauss-Kahn. À l’époque, il était le chef de la sûreté départementale de Lille. Il adopte la même ligne de défense que DSK : il ignorait que les jeunes femmes étaient prostituées. Du coup, le ministère public n’est pas tendre. "Vous étiez un policier aveugle ?" lui lance Aline Clérot, vice-procureure très incisive.

Cet homme aux allures d’intello avec ses lunettes et son crâne dégarni a pourtant un joli CV et de bonnes notes dans son parcours. Mais non, il n’a jamais enquêté sur une affaire de proxénétisme. "Vous êtes bien le seul commissaire divisionnaire de France qui ne travaillait pas sur des réseaux de proxénétisme", rétorque le procureur Frédéric Fèvre. Non, il n’a rien vu.

“Sortir de la prostitution, c’est sortir d’un tombeau”

Ce jeudi matin, le tribunal a interrogé Bernard Lemettre. Et recouvré une certaine dignité à travers le discours de cet homme, engagé depuis quarante ans dans l’association du Nid qui vient en aide aux prostituées (elle milite aussi pour la pénalisation des clients). Il raconte d’une voix calme, posée, le parcours de ces femmes, qui vivent là une “non-existence” : “Pour moi, sortir de la prostitution, c’est sortir d’un tombeau", déclare-t-il. Il n’y a pas de reproche dans son discours, juste la description d’une réalité implacable concernant ces femmes : "Au début, il y a toujours une fragilité, et ce sont des rencontres qui vont les piéger."

Bernard Lemettre, ancien président du Nid, s’occupe désormais de la région du Nord. Jade est venue elle-même dans l’association. "Je pense que les personnes reconnaissent en nous la disponibilité, le temps que nous avons pour elles", explique M. Lemettre. À la fin de son récit, Me Leclerc se lève et dit l’évidence : "Je vous remercie de ce que vous êtes, monsieur." Des hommes comme cela, la société en a, effectivement, besoin.

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