Il y a 20 ans : "le journal de la biennale"

Il y a 20 ans dans Lyon Capitale : pendant tout le week-end, la ville de Lyon va vivre au rythme de la danse sur la presqu'île. Il s'agit de la 8e édition de la biennale de la Danse.

Son succès est aujourd'hui reconnu de tous. La 8e édition de la biennale de la Danse se tient sur la presqu'île de Lyon. Cette année, c'est le thème de "la méditerranée" qui a été choisi. Une thématique qui a rencontré de nombreuses critiques du côté des élus du Front national.

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Un parcours sans faute

Événement. En moins de 14 ans d'existence, la biennale de la Danse a su s'imposer comme le deuxième festival de France après Avignon en terme de fréquentation. A quoi donc attribuer ce succès ? Retour sur le parcours sans faute d'une biennale résolument populaire et festive avant le coup d'envoi de la 8e édition.

35 compagnies, 720 artistes, 11 pays représentés, 117 représentations, 14 lieux de spectacles, 10 créations, 9 premières françaises, un gigantesque défilé des Terreaux à la place Bellecour... la 8e édition de la biennale de la Danse "Méditerranéa" qui ouvre ses portes cette semaine s'annonce une fois de plus comme un événement d'ampleur nationale, voire internationale. Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement pour ce festival qui parvenait en 1996 à s'imposer comme le deuxième festival de France, après Avignon, en terme de fréquentation ? Cette année encore plus de 80 000 spectateurs sont attendus aux différentes représentations. Et on espère pas moins de 200 000 spectateurs au défilé du 13 septembre. "Certes le thème de la Méditerranée semble moins faire l'unanimité que celui de l'édition précédente (Brésil)", explique Guy Darmet, directeur artistique de la biennale, mais "on reste très confiant. Au 30 août dernier nous avions atteint 55 % de notre objectif de vente de places. Et depuis quelques jours, notre billetterie ne désemplit pas." Conséquence : une dizaine de spectacles affichent déjà presque complet. Bref, tout se présente sous les meilleures auspices : le public semble déjà acquis et les journalistes et programmateurs venus de France et de l'étranger seront cette année encore nombreux à assister à la biennale. Comment donc expliquer un tel succès ? Personne n'aurait pu parier il y a quatorze ans que les Lyonnais se passionneraient pour la biennale de la Danse. A l'époque Guy Darmet récupère le dérisoire budget du festival international de Lyon, dont plus personne ne veut.

Du fiasco au succès

La première biennale de la Danse voit le jour mais c'est le fiasco. Le refus de Marta Graham de danser sous la pluie et le froid de ce mois de juin 1984 creuse un peu plus le déficit. Et si Joannès Ambre, alors adjoint à la Culture, n'avait pas plaidé la cause de la biennale de la Danse auprès du maire Francisque Collomb, elle en serait restée là : motte dès sa naissance. Le pari sur l'avenir va cependant payer au-delà de toute espérance. En 1986, la deuxième biennale, consacrée à l'expressionnisme allemand, ouvre la
voie à une série triomphante. Le public ne va cesser de croître : 42 000 spectateurs en 1986, 73 000 en 1990, 82 000 en 1996. "Les Lyonnais sont particulièrement curieux. Ici il n'y a pas de chapelle'', explique Guy Darmet. Reste que "le faiseur de miracle" aura largement contribuer avec la Maison de la Danse, seul théâtre en Europe entièrement consacré à la danse, à attiser la curiosité des Lyonnais pour la danse et à les inciter à découvrir les spectacles de la biennale. "Il est vrai qu'on ne peut pas dissocier le succès de la biennale de celui de la Maison de la Danse", reconnaît d'ailleurs Guy Darmet. Comment résister également aux affiches pour la plupart prestigieuses des différentes éditions de la biennale. Ainsi en 1990, la biennale marquait un tournant décisif en réunissant pour la première fois en France les plus grands chorégraphes américains (Marta Graham, Merce Cunningham...). Ce qui fit dire au New York Times : "La biennale n'est pas le seul festival de danse en Europe, mais c'est le seul qui compte. "Ainsi, sa renommée internationale était dès lors acquise. Autre explication au succès de la biennale : son ton résolument festif et populaire. N'y a-t-il pas davantage de bals que de colloques ? Le choix pour chaque biennale d'un thème précis : "Pasion de Espana", "Marna Africa'', "Méditerranéa" ne fonctionne-t-il pas comme une invitation au voyage ? En 1992, la Feria Espagnol donnait la fièvre au Vieux Lyon. En 1996, cette fois c'est le défilé des Terreaux à la place Bellecour qui menait le feu à notre bonne vieille ville, réunissant plus de 200 000 spectateurs. Du jamais vu à Lyon. Autant d'éléments qui auront contribué à créer l'engouement du public pour la biennale de la Danse. Alors que s'annonce la 8e édition, reste à savoir si l'enthousiasme restera au firmament. La ville s'embrasera-t-elle plus que jamais lors du défilé du 13 septembre ? Les 3 000 participants au grand cortège et leurs supporters viendront-ils grossir les rangs des aficionados des spectacles de la biennale ? Réponse le 29 septembre, jour de la clôture.

Aude Spilmont

 

Le beau défi du défilé

Défilé. La deuxième édition du défilé de la biennale aura lieu dimanche prochain., avec plus de trois mille participants. Quand la danse donne des ailes à l'imagination populaire...

Apparu en 1996, librement inspiré du carnaval de Rio et des écoles de samba, le succès du premier défilé avait dépassé toutes les espérances. Si Guy Darmet, directeur de la biennale et initiateur du projet, ne doutait pas de l'implication des participants, il ne s'attendait pas à une telle adhésion : 200 000 spectateurs, un enthousiasme unanime, au point de faire de ce défilé l'évènement emblématique de la rentrée culturelle. Le contexte favorable de la biennale, le thème très porteur du Brésil, et le professionnalisme apporté aux préparatifs n'expliquent qu'en partie ce succès. Car c'est avant tout son identité artistique qui en faisait un évènement inédit : un défilé entièrement chorégraphié, un gigantesque ballet carnavalesque, sorti de l'imagination populaire. Alors on est en droit de se demander si ce succès s'avère reproductible en 98, sans la spontanéité du premier jet, sans la fièvre brésilienne, et sans l'aumône du conseil régional. Au regard des répétitions qui sillonnent cette réfractaire région depuis le week-end dernier, croyez que la sur-prise risque d'être enivrante, de quoi coller une sacré gueule de bois à Millon et sa bande. Ils seront plus de 3 000 à défiler cette année. Forts de l'expérience de 1996, les villes, les quartiers vivent et préparent l'évènement avec une ferveur jubilatoire. Il suffit de se rendre à Vaux-en-Velin, à Oullins ou à Villeurbanne pour s'en apercevoir. A "la friche" comme ils l'appellent - une usine désaffectée mise à la disposition par la municipalité de Villeurbanne - se sont rassemblés depuis plu-sieurs mois tous les participants. On y fabrique le char, on coud les costumes, on répète les musiques et les gestes, on y fabrique même les instruments. On se croirait dans le hangar d'une école de samba, quelque part du côté de Rio. Le rêve brésilien prend forme. C'est qu'ici, à la friche, ce sont les femmes qui vont défiler. L'idée, faire sortir la "mère Méditerranée" de sa cuisine. Du coup, poêles et casseroles ont suivi, transformées en percussions que les enfants peignent et assemblent, pendant qu'elles répètent les pas ou essaient leurs costumes. Certaines d'entre elles défileront masquées, réfugiées politiques, craignant d'avancer à visage découvert ; pour d'autres, victimes de violences conjugales, réfugiées affectives, ce rapport à leur corps diffamés que leur procure l'apprentissage chorégraphique doit revêtir un caractère sacrément rédemptoire... Le réseau des villes Autre nouveauté, la régionalisation du défilé : Bourg-en-Bresse, Brignais, Villefranche-sur-Saône seront là. Un groupe de Chambéry s'est préparé avec Fred Bendongue et Areski Hamitouche, les agitateurs de la fameuse bande de 96. A Grenoble se sont réunis au Cargo 120 jeunes issus de toutes les mouvances hip-hop de la ville. A Givors, c'est une ville entière qui s'ouvre sur l'aventure. Le théâtre, ouvert pour permettre aux participants de découvrir le spectacle d'Abu Lagraa, leur futur chorégraphe ; les écoles ouvertes l'été pour permettre aux enfants de répéter ; jusqu'aux centres aérés qui remplacent poterie et macramé par l'activité "préparation du défilé". Et pour soutenir tout le monde, un club de supporters s'est formé autour des 100 danseurs et musiciens. Abu Lagraa a imaginé une sorte de parade pharaonique, des danseurs jaunes comme le sable, sous deux grands parasols, ponctuellement inondés de vagues hip-hop bleues comme la mer. Sur le camion, derrière l'harmonie municipale, Etienne Roche, compositeur, a invité 5 "femmes youyou" à compléter la formation. A Vaulx-en-Velin, ce sont 10 chevaux andalous qui ouvrent la marche, suivis d'une farandole qui nous renvoie à la nostalgie d'une Méditerranée que nous avons tous dans le cœur. Emballé, Charrier, le maire communiste de la ville venu encourager ses troupes. Il a choisi son camp. Dimanche, il fera l'impasse sur la fête de l'Huma pour aller voir ça in situ. A Vaulx comme partout, me raconte Isabelle, on a eu très peur de l'annulation du déifilé. Du coup, c'est avec encore plus de joie et de vigueur qu'elle dansera, accompagnée comme en 96 de ses deux filles. On va en prendre plein les yeux. A Rillieux, on évoque une Méditerranée de mystères. Dans les ruelles de Venise ou les recoins d'une médina imaginaire, on exécute à vide depuis des mois les gestes d'offrandes qui rempliront les mains des spectateurs de fleurs, de lavande, d'épices, de fruit. Ce défilé fera appel à tous nos sens, et chaque groupe nous racontera sa Méditerranée : une mer de caractère avec l'impressionnant groupe du 8e arrondissement (350 danseurs dont 250 abonnés de la Maison de la Danse), un marché aux mille saveurs avec Saint-Priest, un bateau, une cité idéale... Une imagination géo-chorégraphique qui reconsidère la théorie des plaques. Lyon glisse au bord de la mer, prête à tous les voyages, vers l’Égypte avec les groupes de la Croix-Rousse et de Grenoble, vers tous les drapeaux de la Méditerranée avec Saint-Fons, vers la mémoire des chants berbères avec le 3e arrondissement... J'en oublie car mes souvenirs sont à venir. 23 groupes au total dont les Gnawas de Marrakech et les derviches égyptiens de la Tannoura. Pour 3 000 participants, des centaines de bénévoles, de partenaires (foyers, asso-ciations, sponsors, centres sociaux, écoles, MJC, municipalités). Pour eux la biennale a commencé il y a six mois. Avec eux la force de l'évidence n'appellera aucune pancarte, aucun slogan. La force politique du défilé sera lumineusement lisible dans leurs yeux, leurs gestes, leurs sourires. Quoi de plus rassurant pour nous tous que la dignité d'un être, d'un quartier, d'une ville, retrouvée dans la joie. C'est surtout cet ineffable lien du cœur, cet espace de sociabilité, que Guy Darmet et son équipe rêve de voir se renforcer à l'avenir. La danse comme métier à tisser. Et le tissage à Lyon, on connaît.

Stéphane Lebard

 

La résistance du symbole du métissage

Malgré les attaques du FN contre la biennale de la Danse, tous les groupes participeront au défilé.

Rejet d'une enveloppe de 255 0000 francs pour la participation au défilé de la biennale des groupes de Chambéry, Grenoble et Bourg-en-Bresse, ainsi que d'une subvention de 180 0000 francs destinés à l'organisation du cortège. Refus d'une aide de 200 000 francs pour l'accueil de la cie Michel Kelemenis dans le cadre de la programmation biennale... En juin et en juillet dernier la biennale de la Danse et son défilé devait pâtir des diktats du FN en commissions permanentes du conseil régional. Pierre Vial, le 1er vice-président de la commission culture à la Région, allait même jusqu'à dénoncer pêle-mêle "le thème pernicieux" de la biennale Méditerranéa qui "tire la France vers le sud, glorifie une société multi-culturelle" et "fait partie d'un conditionnement mental". Des propos qui ont pour seul mérite d'être clairs. Seulement voilà, malgré cette violente charge du FN, la cie Michel Kelemenis répondra présente au Transbordeur et le déifié des Terreaux à la place Bellecour aura bien lieu avec les 20 groupes prévus. Chambéry, Bourg-en-Bresse et Grenoble seront bien de la fête. "Il n'est pas question de prendre les jeunes en otage", souligne Roger Caracache, le directeur du Cargo de Grenoble. Le 4 septembre dernier le groupe de communication Euro RSCG Ensemble entrait aussi dans la danse en remettant à Guy Darmet un chèque de 180 000 francs pour l'organisation du défilé. Un geste que son directeur Jean-Marc Requien voulait "citoyen et non politique". Il n'empêche que la subvention de 180 000 francs doit être représentée aux votes des élus régionaux en octobre prochain. "J'espère que cette cession de rattrapage sera enfin concluante'', soupire Guy Darmet, directeur de la biennale. Quoi qu'il en soit, à l'heure où le FN tente d'imposer sa préférence culturelle, le cortège du 13 septembre devrait prendre une toute autre valeur symbolique. Fusion de flamenco espagnol et de danses du ventre égyptienne, soupçon de sirtaki grec accompagnés de danses berbères et hip-hop... N'en déplaise aux xénophobes de tout poil, le défilé, à l'image de la Méditerranée devrait célébrer plus que jamais le métissage et la fraternité.

A. S

 

Yorgos Loukos : le Grec moderne

Portrait. Lyonnais d'adoption, né à Athènes, directeur du ballet de l'Opéra national de Lyon, mais aussi du festival de Danse de Cannes, Yorgos Loukos nous fait partager son regard sur la biennale.

Ce ne sont pas les raisons qui manqueront à Yorgos Loukos de s'intéresser de près à cette biennale. Tout d'abord parce que sa compagnie présentera une création (du 16 au 19 septembre) après être restée absente du programme des biennales depuis 1990. Quand on s'en étonne, Yorgos Loukos évoque simplement des questions de calendrier... C'est vrai que le ballet de Lyon invité partout dans le monde, est incontestablement le meilleur représentant de la culture made in Lyon. Les choix de Yorgos Loukos ne vont pourtant pas toujours vers la facilité : sept créations cette année, dont trois cartes blanches accordées à de jeunes danseurs maison. Pour cette biennale, il a choisi Frédéric Flamand, un chorégraphe belge repéré depuis un bon moment, et qui s'inspire des technologies nouvelles et d'utilisations inventives de l'image. Seulement chez lui : "C'est pas un truc à la mode, c'est viscéral. Là, il s'est inspiré des scientifiques Muybridge et Marey dont les travaux sur l'analyse du mouvement ont inspiré les frères Lumière." Concernant cette biennale, il s'avoue d'emblée "ravi et fier "de la large place accordée à la Grèce, son pays natal. De la diversité des invités il conclut : "Guy Darmet a bien compris la Grèce, où le chant, la danse, la musique sont indissociables, et où la richesse des traditions est inépuisable." La danse, il l'a lui-même découverte dans une troupe folklorique des faubourgs d'Athènes, avec sa sœur et les copains du quartier. Il ira donc voir le spectacle du Lykion Ton Hellinidion, la semaine prochaine à l'Auditorium, pour se souvenir. Mais son coup de cœur (il en parle comme d'un amour de jeunesse), c'est Dimitra Galani. A sa seule évocation, ses yeux s'animent : "C'est un monument. Quand elle arrive sur scène, c'est toujours sous une pluie de fleurs, et le théâtre d'Athènes affiche complet pendant six mois." Sûr qu'il ira l'entendre, et même deux soirs de suite. Après, on le retrouvera "chez Mélina'', le cabaret impro-visé à la Maison de la Danse, animé par Andréas Karakotas. Il espère que ce sera comme en Grèce : "Là-bas, tu arrives, tu bois un verre, tu te lèves et tu danses." Bien sûr, il ira voir les chorégraphes grecs : Konstantinos Rigos, dont il aime "la folie et l'imagination", et Dimitri Papaïoannou, pour ses qualités graphiques et esthétiques. Mais il ira aussi à l'aventure : Barak Marshall, Inbal Pinto, Abu Lagraa... Et aussi, le Modem Dance Turkey, qu'il n'a jamais vu, et qu'il ira voir par curiosité. Il a l'air de trouver ça vraiment bien de pouvoir les découvrir à Lyon, lui qui passe la moitié de son temps à travers le monde, en tournée ou à la recherche de nouveaux talents. Enfin, il ira voir les vieux copains, Nacho Duato et Ohad Naharin, qu'il avait déjà invités à créer pour le ballet de Lyon .
A l'évidence, le ballet de l'Opéra national de Lyon et son directeur sont diablement méditerranéens. D'ailleurs, trois danseurs, Andonis, le Grec, Walter et Alessio, les Italiens, profiteront de la biennale pour présenter dans le studio de l'opéra, leurs travaux chorégraphiques. Pour le reste, Yorgos Loukos croit dur comme fer que "le troisième millénaire sera sud'', comme l'annonce Guy Darmet dans le programme de la biennale. Et dans cette perspective, il considère la Grèce, sa Grèce, "comme une porte de l'Europe ouverte sur l'Orient, et dont il faudra savoir s'enrichir". Dans son discours, la chaleur militante prend toujours le pas sur la réserve habituelle des directeurs d'institutions culturelles. Flamboyant, c'est la figure parfaite du séducteur latin, joyeux et sûr de lui. Un seul dépit assombrit l'hidalgo : le ballet de l'Opéra de Lyon, acclamé de New York à Tokyo, invité au Bolchoï, reconnu partout comme l'une des meilleures compagnies du monde, reste méconnu des Lyonnais. Espérons que cette biennale sera l'occasion d'un rapprochement avec le public qu'elle mérite.

Stéphane Lebard

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