Fillette chez le photographe © Evelyne Rogniat
Fillette chez le photographe © Evelyne Rogniat

Photographie : Évelyne Rogniat à la recherche du temps perdu

La photographe Évelyne Rogniat présente ce samedi à Villefranche “Rechercher Jeanne Marie”, un ouvrage remarquable sur sa grand-mère, internée pendant seize ans au Vinatier pour “dépression mélancolique”.

Visage brisé © Evelyne Rogniat
Visage brisé © Evelyne Rogniat

Jeanne Marie est morte en 1942, à 62 ans, après avoir été internée pendant seize années, anonyme parmi les aliénés, à l’hôpital du Vinatier. Évelyne Rogniat est sa petite-fille. De trois cartons bruns et de question en question, ce qui était enfoui affleure, se dessine puis se révèle : un peu à l’image d’une photographie argentique dans l’obscurité du laboratoire. Jeanne Marie a eu vingt ans, des rêves et des bonheurs simples. Elle a aimé, eu des enfants qu’elle avait de la peine à nourrir. On lui décèle une “dépression mélancolique”. C’est une souffrance, c’est une maladie, c’est un handicap, c’est une étrangeté, c’est une résistance à la norme. La folie fait peur ; elle est invivable. Jeanne Marie est internée. Elle disparaît dans un “camp de mort” et mourra en plein été de guerre, dans la rouille et les ruines. Elle devient un secret de famille. Elle est effacée de l’arbre généalogique, perdant nom et existence, devient innommée, innommable.

Rude entreprise pour Évelyne Rogniat que de vouloir lui rendre visage, existence, dans les lambeaux de la mémoire, dans ce qui reste du silence. Être ou disparaître ? Savoir ou ne pas savoir ? Dire ou se taire ? L’enfouissement familial traîne comme une faute. Mais rien ne disparaît totalement, ni la mémoire, ni le besoin de connaître, ni l’opiniâtreté. L’oubli venu des secrets de famille laisse ses signes et ses traces. Avec pudeur, finesse, attention soucieuse, Évelyne Rogniat rend à l’œuvre d’art une de ses fonctions : enquêter, témoigner, pérenniser. Elle porte sur Jeanne Marie son regard de petite-fille, d’artiste, de femme. Photographies couleur sépia, vieux documents, collages délicats, passages de la vie, souvenirs rouillés, une bague de fiançailles, écritures anciennes, symboles terribles redécouvrent le passé. Jeanne Marie M. est désormais rétablie dans la vérité d’avoir été parmi nous.



Évelyne Rogniat / Rechercher Jeanne Marie – Éditions Jacques André, 2018, 84 p.

Expositions, lectures et dédicaces – Jeudi 31 janvier à 19h à la galerie Jean-Louis Mandon et samedi 9 février de 15h à 18h (lecture à 17h) à la librairie des Marais à Villefranche-sur-Saône

La rouille du malheur © Evelyne Rogniat
La rouille du malheur © Evelyne Rogniat

[Article publié dans Lyon Capitale n°785 – Février 2019]

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