Patricia Apergi montage Cementary
© Andreas Endermann / Tim Douet (montage LC)

Danse : Les corps sans abri de Patricia Apergi

La chorégraphe grecque avait créé la surprise lors de la Biennale 2014 avec Planites, une pièce sur l’immigration. Patricia Apergi revient à Lyon avec Cementary, qui explore la situation des sans-abri dans la ville et invente un nouveau langage à l’intérieur duquel les corps s’adaptent aux espaces inhabités. Nous l’avons rencontrée avant la création du spectacle ce mercredi au Toboggan. Entretien.

Montage Lyon Capitale : à gauche, photo de répétition de “Cementary” © Andreas Endermann, à droite portrait de Patricia Apergi au musée des Beaux-Arts de Lyon en novembre 2016 © Tim Douet

© Andreas Endermann / Tim Douet (montage LC)
Cementary (photo de répétition) / Patricia Apergi au musée des Beaux-Arts de Lyon en novembre 2016.

“Cementary est un moyen de résister à la consumation”

Lyon Capitale : Avec ce thème des sans-abri, peut-on dire que Cementary est dans la continuité de Planites, une pièce engagée ?

Patricia Apergi : Oui, c’est certain. Planites parlait des réfugiés, de l’immigration, sans pour autant parvenir à trouver une échappatoire. Il n’y avait pas d’avenir dans cette vision que j’avais de l’humanité. Mais c’était ma vision à un moment donné. Aujourd’hui, je parle de personnes qui vivent dehors, dans la ville. Cette fois-ci, je me projette plus dans l’avenir. Ce sujet m’a amenée à explorer la notion d’habitation dans la ville, avec aussi ses espaces vides et comment le corps y trouve sa place.

Aborder la problématique du sans-abri vous porte vers un projet de société…

Toutes ces dernières années, je sentais que l’on me volait mon avenir. Le pire est que je ne sais pas qui est ce “on”, je ne le connais pas. Quand on est en guerre, on sait qu’on attend la paix, on a quelque chose de concret à attendre, on connaît l’ennemi. Aujourd’hui, il y a une crise financière, une crise humanitaire et je ne sais pas qui est l’ennemi, on ne sait pas quoi attendre.

On n’a pas de projet de société et face à cela je ne voyais que deux façons de réagir : le suicide, qui pour moi n’est pas la solution, ou tenter de voir l’avenir de manière plus positive. J’ai eu envie – même en parlant de pauvreté, d’injustice – de penser une ville d’avenir, de transformer la douleur, l’oppression, en quelque chose de beau, qui a de l’âme.

Pourquoi ce travail particulièrement autour des sans-abri ?

C’est un phénomène récent en Grèce, depuis cinq ans, depuis la crise financière, et il ne cesse d’augmenter. Cela me touche beaucoup. On va vers une situation où il y a plus de gens qui vivent dans la rue que dans une maison. Ce qui est fascinant et intéressant, c’est la manière qu’ont ces personnes de s’adapter aux espaces qui n’ont pas été créés pour accueillir un corps, pour habiter. Je les appelle les espaces morts, entre deux immeubles par exemple, c’est très petit et nous, les autres citoyens, on ne trouve pas d’utilisation à ces espaces, c’est pourquoi ce sont des espaces morts. En prenant possession de ces lieux, les sans-abri recyclent l’espace et de fait ils réinventent une autre architecture de la ville. Cette architecture sera peut-être demain la norme, avec des corps modifiés, qui se seront eux aussi transformés.

C’est passionnant de voir comment le corps humain s’adapte aux conditions nouvelles. J’ai vu un documentaire qui montrait des réfugiés en Roumanie, vivant dans des tuyaux. Ils étaient une cinquantaine et les journalistes n’arrivaient pas à y pénétrer. Le corps des réfugiés n’est pas flexible à l’origine, s’il s’adapte c’est qu’il a trouvé un moyen de survivre, donc de refuser de mourir.

“La danse contemporaine n’est pas une technique mais une expérience”

Ce nouveau rapport à l’espace vous amène à inventer un autre langage, une autre danse en quelque sorte…

Patricia Apergi, au musée des Beaux-Arts de Lyon en novembre 2016 © Tim Douet

© Tim Douet
La chorégraphe Patricia Apergi.

Oui, mais c’est toujours cela, à chacune de mes pièces. Pour moi, la danse contemporaine n’est pas une technique mais une expérience, qui correspond à un moment de l’histoire et de ce que je vis. La notion de contemporain est là et pas ailleurs. La danse change en permanence, en fonction de ce que l’on vit, que l’on ressent. C’est le corps expérience, donc elle est à réinventer tout le temps, la danse n’existe pas au moment de créer. Il faut comprendre ce qu’on veut dire, comment on va l’exprimer et le transmettre à la danse.

Qu’en est-il de l’art et de la culture aujourd’hui en Grèce ?

Toutes les subventions ont été supprimées, sauf pour le théâtre national. C’est très dur pour les artistes car ils doivent tous travailler à côté. J’ai la chance de tourner avec ma compagnie, on m’a proposé d’aller m’installer ailleurs, mais je ne veux pas quitter la Grèce, car si nous partons tous que restera-t-il de la création ? Ma famille est là-bas, mes amis. J’ai juste la chance de pouvoir voyager, bouger, en restant basée à Athènes. Mais cette suppression des aides est une stratégie dangereuse mise en place par le pouvoir.

Un dernier mot : l’énergie de vos pièces est souvent très intense, celle de Cementary sera-t-elle dans cette même veine ?

Toutes mes chorégraphies sont très physiques. J’aime le trop, le corps violent, l’extrême, il y aura une énergie forte, c’est certain. J’aime amener les corps jusque dans leurs limites, pour qu’ils lâchent et qu’ils deviennent vrais, pour donner à la danse une autre qualité, une authenticité, une poésie. Nous sommes dans une société qui veut nous consumer. Cementary est un moyen de résister à la consumation.

Patricia Apergi / Cementary
Mercredi 8 et jeudi 9 mars à 20h30, au Toboggan (Décines)
Dans le cadre du festival “Sens Dessus Dessous” (cliquer ici pour lire l’article sur l’ensemble de la programmation)
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