Bertrand Belin © Bastien Burger
Bertrand Belin © Bastien Burger

Belin, l’oiseau moqueur, en concert au Toboggan mercredi

De retour sur scène au Toboggan de Décines, ce drôle d’oiseau de Bertrand Belin débarque avec un nouvel album, Persona, où son art des mots livre une bataille poético-surréaliste à la réalité la plus triviale, pour la moquer autant que la déplorer.

Maître Belin, tel un grand duc perché, tenait en son bec un langage. Une langue de peu mais qui pourtant foisonne, tourbillonne, ramage ébouriffant aiguisant son verbe comme oiseau affûte son bec : “Petit à petit, l’oiseau / L’oiseau fait son bec / Arrive un matin, un matin / Il a son bec, son bec / Et quand vient le soir / Qui vient à coup sûr / Il veut avoir dit quelque chose / Avec / A-t-il eu le temps seulement ? / Est-il un volcan dormant ?” Voici comment Belin commence de bécoter son septième album, Persona. Où le Breton continue de “parler en fou”, comme il en immortalisait l’aveu sur le précédent, Cap Waller. Parce que parler en fou, en mots Belin, c’est une manière d’extra-lucidité. Mais le chanteur n’ignore pas que le fou est aussi un oiseau, et d’oiseaux il est ici pas mal question : “Lune, dieu des hiboux”, “ciel noir d’oiseaux”, “masques (…) chant (…) cris d’oiseaux”, grand duc à la terrible acuité scrutatrice – “Tout / Je vois fondre la neige / Je vois la fin creuser / Je vois le trou se faire / Je vois les monuments”.

Grand duc pleins phares

Comme les volatiles, Belin piaffe de mots et d’impatience, investissant l’oralité dans sa trivialité la plus poétique, ou sa poésie la plus triviale, c’est selon. Car la chanson, au fond, ce n’est que cela, un art de l’oralité sans cesse réinventé, et Belin la pousse à chaque album un peu plus dans ses retranchements, en ravine les tranchées. En retranchant beaucoup, justement, en écrivant à l’os, en chantant une époque, la nôtre, comme les corbeaux chantent le malheur, y claquant ses mots comme le pic-vert attaque l’écorce, en stakhanoviste maniaque. Comme un homme dans la foule, un grand duc pleins phares, un grand fauve dans les hautes herbes, Belin collecte les solitudes, parce qu’il s’y connaît et qu’il aime s’y fondre, s’en fait le porte-voix pour mieux en extraire la chronique (sur)réaliste sublimée dans une abstraction savamment soupesée, une économie de mots qui en devient politique. Et même, comme dirait l’autre, économie politique du signe, et critique avec ça.

Sur le cul

Avec la classe folle et dégingandée qui le caractérise comme Persona, dans une veine en tout point synthétique, Belin livre un grand petit disque – tout en hauteur et en modestie mêlées – de déclassé, un disque de courbures d’échine et de courbatures quotidiennes, de glissades, d’assise incertaine, inconfortable, Sur le cul, bancal mais qui toujours se rattrape, se redresse avec grâce. Un album de persona non grata qui semble dresser l’état des lieux d’une France jaunie du gilet où l’on travaille comme bête de somme (Camarade, En rang (Euclide)), où la simple présence pointée en filigrane d’un président à l’opéra (L’Opéra) suffit à souligner d’un rien un gouffre sociétal dans lequel Belin plonge, glisse, se coule tel un martin-pêcheur, avec en sortie ce mantra lourd de sens pluriels pour clore le disque comme un tombeau : “Voilà ce qu’on peut dire de vivre”.

Crooner à faune

S’il y a là de la gravité – et pas seulement celle de la voix toujours plus timbrée et crooneuse de maître Belin (quelle métamorphose depuis ses débuts !) qui, d’évocation de Bill Callahan en écho de Johnny Cash ou reflet bashungien, évoque les grandes profondeurs des âmes ténébreuses –, le registre belinien reste pourtant volontairement naïf, enfantin, joueur. Parce que irréductible au rapport que ce drôle d’oiseau entretient avec les mots : sur la question, s’agissant de volatiles, Belin, qui vient également de faire paraître un troisième roman, Grands carnivores (P.O.L.), déclarait récemment sur France Culture : “Les mots sont des genres de coléoptères, une faune que je collectionne, à laquelle je m’amuse à faire jouer des scènes.” Avec un art consommé du rase-mottes tragi-comique, de la fable terre à terre qui fait prendre de la hauteur.


Bertrand Belin / Persona – Cinq7/Wagram Music, 2019

En concert mercredi 13 mars à 20h au Toboggan (Décines)

[Article publié dans Lyon Capitale n° 786 – Mars 2019]

à lire également
Le grand orgue Cavaillé-Coll de l’Auditorium de Lyon © David Duchon-Doris
Très à l’honneur ce mois de juin, le grand orgue de l’Auditorium exhibera ramage et plumage à l’occasion de plusieurs concerts, notamment pour le jeune public, et du concours international Olivier Messiaen.
d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires

réseaux sociaux
Faire défiler vers le haut