SM : plaisir d’offrir, joie de recevoir

Une dominatrice promenant un nain en laisse lors du vernissage de la revue littéraire Mercure Liquide, un maître en bondage en exhibition au K-barré dans le 7ème arrondissement, Un Bal des Supplices, soirée SM et fétichiste, organisée à la Plateforme sur les bords du Rhône, la rumeur tenace d’une école dédiée à la domination à Lyon…la communauté sadomasochiste rhônalpine plutôt discrète, aujourd’hui s’affiche.

Alexandre, 32 ans, est ce que l’on appelle dans le milieu un switch (parfois dominé et souvent dominant). Spécialisé dans le bondage, une ramification du SM qui consiste à immobiliser le corps de son partenaire, il voit véritablement sa pratique comme un art alliant plaisir sexuel et recherche esthétique. Surnommé dans le milieu Lazare, il revient sur ces dominants qui éprouvent leur technique en public : “Comme tous les artistes qui font des performances, tu as un côté provocation, il ne faut pas le nier. Ce n’est pas dépendant du milieu mais de l’artiste qui fait la performance. Par contre, il y a dans le SM une certaine inversion des valeurs, un certain jeu, un certain contexte qui est censé te sortir de ton quotidien, histoire de remettre certaines choses en question”.

Pour Agnès Giard, journaliste à Libération, spécialiste des contre-cultures et des arts déviants, le SM n’a pourtant jamais eu vocation à être subversif : “c’est juste une caricature de tout ce qu’il y a de plus conservateur et traditionnel dans la société : voyou macho, bourgeoise BCBG, P-dg pervers, soubrette soumise, flic pourri, prostituée. Parfois, le SM met aussi en scène les symboles du mal - violeurs, bourreaux, skins ou infirmière sadique - et les transforme en icônes érotiques. On pourrait définir le SM comme une manière d’érotiser, d’apprivoiser ce qui est effrayant, monstrueux, sale ou douloureux. Cette pratique sexuelle change la souffrance en plaisir et transforme les choses les plus négatives - oppression, abus d’autorité, injustice, violence gratuite - en source d’excitation. Beaucoup de gens pratiquent le SM parce que cette sexualité est réparatrice. Elle permet de reprendre le contrôle dans l’imaginaire d’une réalité qui, objectivement, est insupportable”.

La journaliste préfère alors remettre un peu d’ordre dans les terminologies : “il ne faut pas confondre l’art et le SM. Les artistes eux-mêmes n’apprécieraient guère que l’on assimile leur spectacle à l’assouvissement d’un désir sexuel. Il se peut - bien sûr - que leur démarche d’artiste soit influencée par des fantasmes, mais elle va au-delà. Les performances extrêmes ne concernent pas les adeptes de SM, mais les fans de body art. En réalité, le SM est une pratique plutôt romantique, qui demande énormément d’entente, de confiance et de complicité entre les partenaires”.
Le sado-maso aussi pour les prolos

Alexandre, notre maître en bondage, nous révèle que la scène SM rhônalpine, bien qu’étendue, n’en demeure pas moins extrêmement discrète. Pour expliquer ce phénomène, il met alors en avant le coût de cette pratique : “C’est une activité assez chère pour ceux qui y vont régulièrement. Ce sont donc des gens avec certaines ressources et qui préfèrent faire profil bas. Il y a eu une popularisation dans les magazines à grands tirages, mais le SM ne reste pas super bien vu. Il y a une certaine discrétion de rigueur chez ceux qui se réunissent pour pratiquer avec des dominatrices professionnelles dans de véritables donjons”.

Cette vision d’un SM chasse gardée d’une certaine élite, véritable image d’Épinal souvent reprise dans la presse, hérisse Agnès Giard. Cette représentation presque romanesque, portée par ses propres praticiens, flirte avec le jeu de rôle, dans des décors où maîtres et maîtresses initient les dominés. “Le SM ne se pratique pas obligatoirement dans un décor médiéval, style inquisition, avec pilori, cage, croix de St André et autres accessoires dignes de série Z, ironise la journaliste sarcastique. Ce bric à brac sadomaso, hérité de films inspirés de Sade et d’Histoire d’O, ne reflète absolument pas la diversité des pratiques et des fantasmes. Il y a plein de scénarios différents”. Pour la journaliste, “dans la réalité, seule une toute petite minorité de sadomaso possède un donjon. Les autres n’éprouvent pas le besoin de posséder une pièce spécialement dévolue au sexe SM. Ils pratiquent dans leur chambre à coucher, ou ailleurs : n’importe quel lieu peut faire l’affaire. Il suffit d’un peu d’imagination”. Elle ajoute alors, pour ce petit cercle qui aime les mises en scène moyenâgeuses, “qu’un donjon ne coûte pas forcément cher. À la place d’une croix, les sadomasos malins se contentent de planter quatre anneaux au mur. C’est plus discret et bien moins encombrant ! Un anneau au plafond permet de faire des suspensions. Un manche à balai avec deux lanières de cuir fait une parfaite barre d’écartèlement. Vous seriez surpris d’apprendre le nombre de gens SM qu’on croise au sous-sol du BHV”.

Toujours soucieuse de remettre les pendules à l’heure sur un sadomasochisme des CSP +, Agnès Giard, souligne que l’ “on n’attire pas les mouches avec du vinaigre”. Les dominas, pour séduire une clientèle de tous bords, auraient volontairement véhiculé ce fantasme d’une pratique réservée aux nantis, l’attrait du luxe séduisant, par mimétisme, les autres couches de la population. Mais la journaliste réfute l’idée qu’une profession puisse décider de la sexualité d’un individu. “À la fin des années 80, au moment même où les dominatrices professionnelles et les écrivaines mondaines imposaient leur vision élitiste du SM auprès des médias et du grand public, se souvient-elle, des milliers de gens pratiquaient le SM dans leur chambre à coucher, en silence, discrètement, tous corps de métier confondus. Dans les années 70, les premières soirées SM avaient aussi bien lieu dans des châteaux authentiques que dans des pavillons de banlieue, des HLM, des caves de petites maisons Bouygues aménagées par M et Mme Duschmoll”.

Alexandre, lui, défend et justifie sa pratique en donjon et sa vision romanesque du SM ultra codifiée : “On ne pratique pas le SM avec quelqu’un que l’on rencontre un soir au hasard. Ça pourrait mal tourner… Beaucoup se tournent donc vers des professionnels au sens strict du terme. Des gens qui proposent un cadre et qui sont véritablement dans le domaine du jeu érotique. Il y a une sorte de contrat entre le dominant et le dominé. Et, dans ce contexte, un week-end peut coûter entre 500 et 700 euros”.
L’art et la lanière

Si l’ouverture d’une école du SM à Lyon semble faire jaser dans le milieu sans qu’aucune information ne filtre, ces établissements ne sont pas encore légion dans l’Hexagone. Agnès Giard, précise alors que “dans les pays anglo-saxons et dans l’Europe du nord, les dominatrices et dominateurs enseignent très souvent leurs techniques au cours d’ateliers et de stages qui rassemblent parfois plus de 100 personnes. Mais en France, pays de culture latine, on pratique le SM “au feeling”, sans trop de soucier des règles d’hygiène ou de santé. Les gens ne savent pas forcément utiliser une cravache ou un martinet. Ils se forment “sur le tas””.

Alexandre, lui, préfère la jouer sécurité et pointe les dangers encourus par un néophyte qui s’essaierait au bondage avec les risques d’étouffement ou de blocage de circulation sanguine que cela implique et propose très souvent son aide pour former de nouveaux adeptes. Il monte d’ailleurs, pour offrir un cadre légal à son enseignement, une association dénommée Plénitude, multipliant les services aux utilisateurs, du site web à la vente de mobiliers “adaptés”. Pas alarmiste pour un sous, Agnès Giard rappelle tout de même pour ceux qui voudraient s’essayer à la pratique sans stage de survie préalable que “le nombre d’accident n’est cependant pas plus élevé dans les pays qui formalisent et encadrent à l’extrême les pratiques SM, pour une raison très simple : en France le SM reste assez débonnaire. Il s’agit de se donner du plaisir. La notion d’amour prévaut”.

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