Pourquoi les seins nus disparaissent des plages

Si le pantalon pattes d'eph et la moustache, symboles des seventies, ont fait leur retour dans l'air du temps, le topless, lui, ne séduit plus. Explication en dix points.

En France, le topless n'a jamais été menacé de prohibition depuis son apparition du côté de Saint-Tropez en 1964. Les arrêtés municipaux épinglant les dévêtus restent circonscrits aux centres-villes. Le sein nu reste bien légal sur les plages, mais les femmes sont de moins en moins adeptes. Chez Eres, marque de maillots de bain chics, on vend pour la première fois plus de maillots une-pièce que de bikinis. La mode est même aux hauts de deux-pièces coupés comme des débardeurs.

Dans un récent billet sur le site Psychologies.com, Jean-Claude Kaufmann, auteur en 1995 de « Corps de femmes, regards d'hommes », s'est replongé dans le sujet quinze ans après : « En quinze ans les marquages culturels ont complètement changé. Ce qui était branché est devenu ringard. Les jeunes filles en particulier n'hésitent pas à stigmatiser très durement les “vieilles” (de 50 ans ! ) qui osent enlever leur haut de maillot. Et cela interroge.  » Pourquoi plus personne n'enlève le haut ? On leur a posé la question.

1. « Parce que je ne vois pas l'intérêt d'avoir des seins bronzés »

En 1995, le sociologue Jean-Claude Kaufmann avait recueilli de nombreux témoignages justifiant le topless par le refus des marques blanches. Certaines jugent encore qu'il n'y a «  rien de plus moche que des marques de soutien-gorge dans l'intimité ». Mais quinze ans plus tard, le bronzage monoï années 80 n'est plus à la mode. Les magazines vantent la peau diaphane.

Pour la plupart des femmes que nous avons interrogées, un beau sein n'est pas un sein cramé : « Je ne vois pas l'intérêt d'avoir des seins bronzés. » « Parce que je me dois de les chouchouter si je veux qu'ils restent ronds et fermes le plus longtemps possible. » « Parce que je ne veux pas avoir des gants de toilettes marrons et fripés à la place des seins »

Quant aux hommes, un panel moyennement représentatif mais fort disert attribue aux marques de bronzage un avantage de taille que les femmes négligent : « Dans la pénombre, la peau laiteuse donne l'illusion que les seins et les fesses sont beaucoup plus ronds. Donc beaucoup plus appétissants ! »

2. « Pour ne pas tout montrer, me faire apprivoiser »

Cette jeune femme de 29 ans explique sa préférence pour un morceau de tissu : « Suggérer est tellement plus intéressant. Tellement plus beau. Exactement comme les décolletés : un peu mais pas trop ! Se mettre en maillot de bain signifie plus, on dévoile notre corps, on montre ce que l'on est. Je ne veux pas de tous les regards sur moi. Je préfère laisser le reste à la magie de l'instant, aiguiser l'appétit plutôt que de tout livrer. Le topless, c'est comme si tout était gagné. J'y mets une forme de respect de soi, de son corps, qui peut paraître ridicule mais qui fait partie de ce que je suis. »

Les maillots sont de plus en plus habillés. L'an dernier, les jupettes de plage s'étaient propagées. Cet été, le bikini consiste plutôt en un haut façon débardeur qui descend jusqu'au nombril. Indulgent avec les abdos paresseux mais surtout révélateur d'une tendance que décrypte Sandrine Renault-Pannetier, du bureau de tendances Martine Leherpeur : « On est plutôt dans un jeu de caché-montré, pas du corps offert directement, qui fait trop premier degré. Le jeu de séduction est plus subtil, plus élaboré. Le désir vient du corps rhabillé. On a maintenant des panoplies complètes de belles de piscine. »

3. « Parce que ça donne le cancer »

Autre variante médicale : « Parce que j'ai la peau trop fragile. » Selon les régions, les femmes n'ont pas les mêmes réserves en la matière. Ainsi, un dermatologue parisien affirme que ses patientes sont de plus en plus vigilantes avec le soleil : « Le message semble être passé. A la limite, elles prennent encore plus soin de leur poitrine que de leur visage et conjuguent crème et haut de maillot. »

4. « Parce que je suis pudique »

Au milieu des années 90, le sociologue Jean-Claude Kaufmann expliquait notamment que le goût pour la nudité estivale tenait aussi du désir des corps de s'affranchir du carcan du quotidien. Voilà ce qu'il écrivait à l'époque : « La plage est avant tout l'anti-espace de la ville, le dénuement du paysage et la dénudation des corps somnolents concentrés sur leurs sensations épidermiques. Le vacancier cherche à obtenir toujours plus ; de soleil, de peau offerte, de dépaysement, de liberté. Les seins nus sont plus qu'une compensation tranquille. Face à l'étroitesse du quotidien, à l'étouffement de la routine, ils représentent une tentative d'élargissement du cadre de la vie dans ce lieu qui se prête à toutes les souplesses. »

C'est ce rapport du corps à la plage qui pourrait bien avoir changé. Quand on interroge les femmes, le critère du contexte apparaît omniprésent. Exemples :

« Jamais à la plage mais plutôt sur ma terrasse. » « Sur une petite crique en Corse ou sur un boat, ok… mais l'idée du topless à la Grande-Motte, c'est inimaginable. » « Seulement dans les calanques, rivières et autres endroits où il n'y a que moi et les éventuels gens proches, alors que je me sens moyennement chez moi sur la plage. »

« Si je suis seule ou juste en présence de mon chéri ou de ma meilleure amie dans un lieu discret, c'est oui pour éviter les marques de maillot et pour me sentir plus libre. Mais si je me retrouve sur une plage bondée avec des potes, c'est non direct. » Comme le résume aujourd'hui Jean-Claude Kaufmann, l'aspiration à la nudité estivale ne disparaît pas totalement mais elle s'inscrit plutôt « dans une quête du naturel devenue omniprésente  ».

5. « Parce que je ne mets pas mon féminisme dans mon soutif »

Le critère du buste qui se tient sur la durée semble désormais primer aux yeux des femmes sur celui de la liberté. Jean-Claude Kaufmann s'interroge aujourd'hui : « Dans les années 60, l'invention du topless sur les plages françaises fut clairement vécue comme l'affirmation d'une assurance et d'une nouvelle liberté par les femmes. Aujourd'hui, au contraire, se multiplient les signes d'une légère régression de la place de ces dernières dans la société.  »

Une lectrice de 37 ans abonde : «  Quand j'étais ado, on ne se posait pas la question. Chacune faisait ce qui lui plaisait ! Je pense surtout qu'il y a une vague de puritanisme qui sévit sur les plages de France… et ça, je ne trouve pas que cela soit à prendre à la légère ! »

Quelques mois après le vif débat relancé par Elisabeth Badinter sur les nouvelles générations, Sandrine Renault-Pannetier du bureau de tendances ne cantonne pas la conquête des femmes à l'iconographie d'amazones en slip. Comme si la question était avant tout générationnelle : «  L'affirmation de la liberté passe par des choses plus subtiles, par la revendication de davantage de douceur. Ce n'est plus par le fait de ressembler aux hommes que passe la conquête du pouvoir. »

6. « Parce que j'ai les seins refaits et que c'est moche à poil »

Dans une boutique près des Champs-Elysées, une vendeuse de maillots haut de gamme confirme : ses clientes « nombreuses » qui ont recours à la chirurgie esthétique excluent d'emblée de retirer le haut. Parce que ça leur a coûté un bras et parce que les cicatrices se voient. Résultat : des heures dans la cabine d'essayage rien que pour le haut, alors que ça va beaucoup plus vite pour le bas.

7. « Parce que mes seins sont trop gros »

Une autre poitrine généreuse détaille : « Je fais du 90 C, j'ai l'habitude des regards sur moi, bien souvent trop dirigés au sud de mes yeux. Ça m'amuse mais parfois j'en souffre aussi. Les regards ne sont pas tous doux. Certains sont lubriques, d'autres jaloux (c'est souvent celui des filles d'ailleurs), d'autres graveleux et d'autres agréables. Et soyons sérieux, je me fais déjà agresser en bonnet grosse écharpe avec 40°C de fièvre et un jean trop grand alors imagine topless. »

En 1995, Jean-Claude Kaufmann abordait déjà dans « Corps de femmes, regards d'hommes » cette question du regard. Et montrait que les femmes aux seins les plus lourds renonçaient spontanément au topless. Parce que la plage est un lieu de production de normes sociales et que nous avons collectivement intégré que certains corps n'étaient pas faits pour le topless.

8. « Parce que mes seins sont trop petits »

Un petit format renchérit : « Parce que je suis trop complexée, alors je fais seulement du topless quand je suis seule. »

9. « Parce qu'il faut vivre deux semaines sans soutien-gorge en cas de coup de soleil »

Une lectrice rapporte ce souvenir cuisant qui se passe d'explications : « Une fois j'ai eu des coups de soleil
de psychopathe : j'avais des gyrophares à la place des seins. Depuis, je garde le haut de mon maillot.  »

10. « Parce que dans mon pays, c'est interdit »

Deux témoignages venus de l'étranger élargissent l'horizon du maillot : «  Pas au Maroc parce que je me ferais brûler vive par les islamistes. » « Pas à Porto Rico parce que c'est interdit mais en France, oui, parce que j'aime bien nager avec un sens de liberté et confort.  »

Attention aux idées reçues toutefois : le débat est loin de se rétrécir aux zones réputées traditionnalistes ou rigoristes. C'est en Australie qu'un parlementaire a ainsi voulu faire interdire le topless en 2008.

Chloé Leprince

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