Tetiana Tchornovil Ukraine

Le nouveau visage de la révolution européenne en Ukraine

La journaliste Tetiana Tchornovil, agressée le 24 décembre 2013

Elle s’appelle Tetiana Tchornovil. Elle a 34 ans et deux enfants en bas âge. Le 24 décembre dernier, au retour d’une séance de clichés, cette journaliste d’investigation a été suivie en voiture, renversée puis battue jusqu’à la perte de connaissance par des individus masqués. Militante pro-européenne, auteure de nombreux articles dénonçant la corruption des hommes au pouvoir, elle dérangeait à plus d’un titre le président ukrainien V. Ianoukovitch. Désormais défigurée, elle portera à jamais les stigmates de la démocratie telle que l’entendent à l’est certains dictateurs nostalgiques du Rideau de Fer*.

Comme elle, près d’une centaine de journalistes ont été inquiétés à des degrés divers en Ukraine en 2013, preuve de la vitalité du journalisme d’investigation chez ce voisin immédiat de l’Union européenne, mais aussi de l’acharnement des autorités locales à tuer dans l’œuf toute forme de contestation. Mais il ne faut pas se leurrer. Ce qui se passe en Ukraine actuellement n’est pas qu’une crise politique interne.

La “chasse gardée” de la Russie

Le président Ianoukovitch, élu finalement en 2010 après un premier round raté en 2006 contre V. Iouchtchenko (le rival empoisonné pour tenter de l’écarter du processus électoral et qui l’avait, contre toute attente, emporté à la faveur de la Révolution orange) est un ancien repris de justice qui n’aurait jamais eu accès à la fonction présidentielle dans un pays occidental. Ne parlant pas ukrainien, il n’a eu de cesse depuis son élection de vendre morceau par morceau la souveraineté de l’Ukraine à son voisin russe. Obnubilé par le développement de lucratives affaires pour les membres de son clan de Donetsk, il agit en réalité comme une marionnette dont les fils sont tirés depuis Moscou.

Depuis son refus de ratifier un accord de coopération avec l’Union européenne en novembre 2013 (point de départ des manifestations qui n’ont pas cessé depuis, à travers toute l’Ukraine) et son empressement à aller quémander des capitaux et une réduction de la facture énergétique auprès de V. Poutine, il est apparu clairement aux yeux de tous que la Russie était en train de lancer une vaste offensive dans le but de récupérer ce que ses vieux réflexes de colonisateur lui font considérer comme “son territoire”, “sa chasse gardée”, bref “sa chose”, la République d’Ukraine.

Il faut bien garder à l’esprit que l’Ukraine n’est pas arrivée de nulle part sur la scène internationale en août 1991, à la faveur de la chute de l’URSS. Après des siècles d’âpres luttes sur ses frontières pour se préserver des conquérants de toutes origines, elle a finalement perdu sa liberté et sa place sur les cartes géographiques à la fin du XVIIIe siècle, pour n’y revenir qu’en 1917, tout comme la Pologne, au moment de la Révolution d’octobre. De nouveau abattue par la lame de fond bolchevique et ramenée de force dans le giron soviétique, elle allait connaître la pire occupation de son histoire, sur fond de purges politiques, de déportations, d’élimination systématique des élites intellectuelles et religieuses et du génocide de sa paysannerie en 1932-1933 (8 millions de morts).

“Non, l’Ukraine n’est pas morte”

Le retour à l’indépendance en 1991 fut un vrai miracle pour les Ukrainiens, en même temps qu’un traumatisme pour le président Gorbatchev, qui avait totalement mésestimé la déliquescence de l’Empire rouge. C’est d’ailleurs ce même regret, celui de l’âge d’or soviétique, que V. Poutine, l’inoxydable président de la Fédération de Russie, a réaffirmé à maintes reprises depuis lors. Ne pouvant désormais plus s’approprier légalement l’Ukraine, aux yeux du monde libre, il a patiemment attendu son heure, au gré notamment d’une dépendance énergétique savamment orchestrée au détriment de l’Ukraine.

L’avènement de V. Ianoukovitch, son homme de paille sur place, lui a permis d’inoculer dans le corps social ukrainien le virus de la censure, des répressions antidémocratiques, de l’humiliation et du désespoir, dans le but de récupérer au plus vite un butin dont l’avait dépossédée en 1991 la Liberté.

Non, l’Ukraine n’est pas encore morte**. Mais si, désormais, sur la place Maïdan, la photo de Tetiana a rejoint toutes les icônes de la liberté et de l’indépendance, c’est que le peuple ukrainien craint le pire pour son avenir, sa pérennité. Il garde douloureusement en mémoire les décennies de privations, de déportations, d’esclavage… et refuse de se laisser entraîner tout droit vers l’ethnocide que lui promet le couple infernal Ianoukovitch-Poutine.

Barricades à Kiev le 12 janvier 2014 © DR

Ce dimanche 12 janvier, les Berkuts ont encore attaqué les manifestants sur la place de l’Indépendance (photos ci-dessus), à Kiev. L’opposant et ancien ministre du gouvernement Timochenko Y. Lutsneko (libéré en avril dernier) a été laissé pour mort et se trouve toujours en soins intensifs. C’est un appel à l’aide que l’Ukraine lance au monde entier. Des manifestations de soutien ont lieu régulièrement à Paris, New York, Londres, Berlin… à l’instigation de la diaspora, mais les responsables politiques s’en tiennent pour l’heure à de prudentes déclarations. Le silence a tué 8 millions de personne en Ukraine en 1933 (et parmi celles-ci près de 3,5 millions d’enfants). Il n’est plus possible de se taire. Il faut agir, et vite.

* Déjà, en mars 2012, les Ukrainiens avaient massivement protesté après la mort de la jeune Oksana Makar, 18 ans, battue, violée et brûlée vive par trois agresseurs, dont deux étaient issus de familles proches du pouvoir. Libérés dans un premier temps, ils ont finalement été condamnés suite à l’indignation populaire.

** “L’Ukraine n’est pas encore morte” est le premier couplet de l’hymne national ukrainien.

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Mykola Cuzin est président du comité Ukraine 33 et du Comité pour la défense de la démocratie en Ukraine.

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