Dans une école de Ryongchon, au nord-ouest de la Corée © Triangle Génération Humanitaire
Dans une école de Ryongchon, au nord-ouest de la Corée © Triangle Génération Humanitaire

“La crise humanitaire en Corée est occultée” (C. Bouloiseau, Triangle GH)

Entretien – Le régime dictatorial des Kim gouverne la Corée du Nord depuis trois générations. Après des essais nucléaires et des tirs de missiles balistiques intercontinentaux en 2017, le conseil de sécurité des Nations unies a adopté des sanctions économiques drastiques à l’encontre du pays. L’organisation non gouvernementale Triangle Génération Humanitaire, basée à Lyon, est l’un des cinq organismes résidents en Corée du Nord. Durant presque deux ans, de février 2017 à novembre dernier, Coralie Bouloiseau y a travaillé. De retour de mission, elle déplore les freins à l’aide humanitaire provoqués par ces sanctions internationales et rapporte les conditions de vie d’une population en grande difficulté.

Lyon Capitale : Quels sont les besoins en Corée du Nord ?

Coralie Bouloiseau : Il faut savoir que moins de 20 % des terres nord-coréennes sont arables. L’insécurité alimentaire et la malnutrition sont chroniques dans ce pays. Selon les Nations-Unies, plus de 10 millions d’habitants étaient sous-alimentés en 2017. De plus, il y a encore beaucoup d’actions à mener pour faciliter l’accès à l’eau, à l’assainissement et aux services de base, comme les soins de santé.

Quelle était votre mission à Pyongyang ?

Nos activités se concentrent dans les campagnes, où les besoins sont plus importants qu’à Pyongyang. Triangle Génération Humanitaire travaille depuis les années 2000 en Corée du Nord, où elle était l’une des premières ONG à s’investir. L’eau, l’assainissement et la sécurité alimentaire sont des besoins constants depuis deux décennies. Nous avons un budget d’un million d’euros par an, réparti sur quatre projets autour de ces thématiques. Trois d’entre eux, en matière de sécurité alimentaire, sont à destination des enfants de moins de cinq ans, qui sont les plus vulnérables en Corée du Nord. En soutenant la production de fermes piscicoles d’eau douce d’élevage de carpes et de truites avec deux projets, nous augmentons l’apport de protéines aux enfants des institutions sociales nord-coréennes. Le troisième projet consiste à augmenter la période de production agricole, surtout en légumes d’hiver, avec la mise en place de serres pour cultiver du chou durant les mois qui sont difficilement exploitables. Au total, ces projets ciblent une dizaine de fermes coopératives. Enfin, le quatrième projet est un partenariat avec la Fédération coréenne de protection des personnes âgées dans trois provinces.

Concrètement, qu’avez-vous réalisé sur place ?

L’un des premiers projets que j’aie pu coordonner relevait d’une ferme piscicole d’élevage de carpes. Nous avons aidé à mettre en place des “bonnes pratiques”. La production globale des deux fermes concernées est passée de vingt à quarante tonnes par an. Et 99 % de cette production passe par le système de distribution public, qui reste assez présent en zone rurale même s’il est moins généralisé qu’auparavant. Les enfants des nurseries et jardins d’enfants approvisionnés par ce système de distribution public des deux comtés dans lesquels se trouvent ces fermes ont ainsi vu leur apport en protéines doubler. C’est un grand accomplissement pour nous.

Fin décembre, l’agence officielle nord-coréenne KCNA a rapporté des déclarations récentes du Premier ministre, Pak Pong-ju, déplorant une production de semences insuffisante. Pourquoi l’agriculture est-elle si compliquée ?

C’est très difficile par rapport à la topologie du pays ; même si, depuis une dizaine d’années, la tendance est positive. Mais la Corée du Nord pâtit aussi du changement climatique. Depuis plusieurs années, on assiste à des périodes de sécheresse ou d’inondations qui impactent la production agricole. En 2018, les deux événements se sont succédé, au moment de la pollinisation du maïs. Visiblement, il va y avoir un déficit céréalier de 50 % supérieur à ce qu’il était en 2017, le pays va avoir besoin de denrées. Les facteurs climatiques sont peu contrôlables et dans le futur cela ne s’améliorera pas.

Peut-on imaginer une famine comme celle des années 1990, durant laquelle 600 000 à un million d’habitants étaient décédés ?

La situation alimentaire est meilleure, même si elle reste relative, que dans les années 1990. Il y a des marchés privés et une certaine ouverture. On imagine aussi que la Corée du Nord pourrait se montrer plus proactive pour demander de l’aide si la situation se présentait. Donc, il semble peu réaliste de retrouver une famine telle que celle-là.

Qu’est-ce qui freine l’action des organismes d’aide humanitaire en Corée du Nord ?

Après les tensions extrêmes en 2017, l’année 2018 a été marquée par un réchauffement politique qui nourrit beaucoup d’espoirs. Malheureusement, les sanctions économiques prises par le conseil de sécurité des Nations unies se sont durcies à l’égard de la Corée du Nord par rapport à l’année 2017. Normalement, elles ne devraient pas toucher l’aide humanitaire. Mais elles obligent les ONG à demander des exemptions au comité des sanctions des Nations unies pour tout le matériel qui contient du métal, les équipements électriques ou des moyens de transport. Cela représente 90 % du matériel à destination des fermes. Pour nous, le processus passe par la France, qui nous a été d’un grand support. En avril, de fortes pluies avaient provoqué l’effondrement de trois serres de l’une des fermes dans lesquelles nous intervenions. La demande d’exemption a fait perdre six mois de production, soit vingt tonnes de légumes. Les sanctions restent un frein aux activités des ONG et à celles des organismes humanitaires des Nations unies.

Le Conseil de sécurité met en avant le manque de contrôle de l’argent octroyé aux ONG, une fois celui-ci entré sur le territoire nord-coréen. Comment pouvez-vous être sûre de l’utilisation de l’argent investi dans le pays ?

Certains bailleurs et organisations pensent qu’il est possible de détourner de l’argent. À Triangle Génération Humanitaire et au niveau des autres ONG, on contrôle de manière extrêmement serrée et on est sûr que l’argent n’est pas utilisé à mauvais escient. On fait des visites sur le terrain, on contrôle les équipements. Il est difficile que cette aide puisse être détournée. Cela tient plus du fantasme que l’on associe au pays.

Qu’a changé la rencontre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud dans le quotidien des Nord-Coréens ?

C’était un sommet très fort émotionnellement. Nous avons pu y assister en direct avec une dizaine de collègues coréens. Ce rapprochement avec la Corée du Sud est un espoir très fort pour la population au nord. D’ailleurs, on ne parle pas de Corée du Nord là-bas, mais de Corée tout court. Pour eux, cela reste une seule nation. Bien qu’ils aient évolué différemment, il reste des similitudes entre les deux pays. C’était quelque chose de symbolique, mais concrètement cela n’a pas eu d’effet.

Quel est l’impact des tensions diplomatiques entre les États-Unis et la Corée du Nord dans le pays, et celui des sanctions internationales ?

L’impact des sanctions au niveau de la population a été fort en 2018. Cela la touche de manière indirecte. Quant aux États-Unis, les Coréens vivent avec ces rhétoriques changeantes depuis tellement longtemps que, dans le fond, je ne pense pas que cela fasse une grande différence. Les revirements de situation, d’opinion en général, sont assez fréquents, et c’est quelque chose d’attendu. Personne n’imagine que tout s’ouvre du jour au lendemain. Les allers-retours seront nombreux avant que quelque chose de significatif n’en ressorte. Par contre, ç’a été impressionnant de constater l’omniprésence du “tout missiles” dans les spectacles, les démonstrations, jusqu’au discours du Grand Leader, le 1er janvier 2018. À partir de là, ç’a été terminé. Le pays a uniquement montré des images centrées sur le développement économique. Cette pensée unique est frappante : ce qui paraît dans le journal de la semaine constitue l’opinion publique.

Regrettez-vous que les questions géopolitiques et diplomatiques passent souvent avant la prise en compte de la situation sociale et humanitaire de la population ?

Oui, on regrette que la situation politique ne soit pas dé-corrélée de l’humanitaire. De longue date, la crise humanitaire en Corée est occultée par ces problèmes géopolitiques.

La population en a-t-elle conscience ?

La population, hors Pyongyang, dispose de moyens d’information limités. Le pays reste isolé, avec très peu de contacts avec le monde extérieur. C’est là toute la pertinence de nos actions et de notre présence. C’est une fenêtre pour nous sur ce pays, et en même temps une fenêtre pour la population sur le monde extérieur.

Quel est le quotidien des campagnes nord-coréennes ? On imagine un pays hors du temps…

Les conditions de vie sont difficiles. Les fermiers ont un travail de longue haleine, fatigant. Tout le monde compte sur eux pour nourrir la nation. Je n’avais pas vu de labour avec des bœufs et une charrue depuis longtemps. Il y a peu de mécanisation pour la production agricole, peu d’eau courante, de chauffage, quasiment pas d’électricité. Les structures provinciales de santé dans les campagnes sont démunies. Il y a un besoin énorme, qui devrait justifier que l’on facilite notre action. Selon plusieurs personnes qui connaissent le pays de longue date, les effets du temps sont visibles et des choses bougent à Pyongyang. Mais une visite à la campagne il y a dix ans et une aujourd’hui, je pense que c’est assez similaire.

Pyongyang, la capitale florissante et en constante construction depuis quelques années, n’est-elle pas la vitrine du pays, sans en être le reflet ?

Pyongyang est différente du reste du pays, c’est effectivement une vitrine avec de belles façades, où les conditions de vie ne sont d’ailleurs pas forcément extraordinaires. C’est complètement différent du reste du pays. La classe moyenne et l’élite ont accès à la capitale, ce qui n’est pas le cas de tous les Coréens.


[Article publié dans Lyon Capitale n°785 – Février 2019]

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