L'Histoire avec sa grande hache

Bernard Kouchner, interview au Parisien, décembre 2008.

En pleine célébration du 60ème anniversaire de la déclaration universelle des Droits de l'homme, les propos de Bernard Kouchner - "C'est une erreur de ma part d'avoir proposé un secrétariat d'Etat aux Droits de l'homme"- sont révélateurs d'un aveu d'impuissance et d'une vision déprimante de la politique.

L'ex "French Doctor", inventeur bouillonnant du concept de droit d'ingérence et thuriféraire de René Cassin, se serait soudainement converti à la "realpolitik", alors que son entrée au gouvernement se voulait le symbole de l'ouverture ardemment souhaitée par le président de la République. Ouverture à gauche, certes, mais aussi ouverture sur le vaste monde.

Revenons un instant sur le discours fondateur de Nicolas Sarkozy, le soir de sa victoire, le 6 mai 2007 : "Je veux lancer un appel à tous ceux qui dans le monde croient aux valeurs de tolérance, de liberté, de démocratie et d'humanisme, à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et par les dictatures, à tous les enfants et à toutes les femmes martyrisées dans le monde pour leur dire que la France sera à leurs côtés, qu'ils peuvent compter sur elle".

Par conséquent : quid de la politique ? Est-elle devenue "un métier" ? Ou peut-elle encore "changer la vie" ? L'originalité du message de la France - sa petite musique - réside précisément dans le va-et-vient permanent entre ces deux pôles souvent contradictoires. Le relatif d'un côté, l'absolu de l'autre. Dialectique difficile. Equilibre précaire. Equation à plusieurs inconnues.

Cette petite musique est-elle toujours audible dans le concert des nations ? De moins en moins, il faut l'avouer. Encore était-elle jusqu'ici jouée par Rama Yade, pas trop fort, avec quelques fausses notes aussi, mais avec une réelle conviction dans l'interprétation.

Outre sa partition singulière -on se souvient de ses réserves lors de la réception en grande pompe de Mouammar Kadhafi, comme de ses prises de position en faveur du Tibet au moment des Jeux Olympiques- Rama Yade a commencé à traduire dans les faits la volonté présidentielle. Oublions la cacophonie de L'Arche de Zoé pour ne retenir que le projet adopté par l'Union Européenne contre les violences faites aux femmes ou encore son action pour la cause des enfants soldats.

Alors, "une erreur", le secrétariat d'Etat aux Droits de l'homme ? Si ses moyens sont modestes, son utilité est pourtant réelle. Car la France qui rayonne au-delà de nos frontières désormais virtuelles, c'est aussi l'idée que l'on s'en fait. Une France plus grande que son territoire et que sa puissance économique, une France dont la voix porterait encore lorsque les Droits de l'homme sont bafoués...
Bien sûr, il y a un peu de méthode Coué aujourd'hui dans l'affirmation de cette posture ! On peut même se gausser de cette arrogante prétention, quand notre pays n'est même pas capable d'endiguer la pauvreté sur son sol. Il n'empêche : si la France ne peut plus parler fort, elle peut encore parler juste.
Cinq ans après le discours de Dominique de Villepin à l'ONU à propos de l'Irak, il est piquant de constater que le clan ultra minoritaire des empêcheurs de guerroyer en rond - "C'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui, qui a connu les guerres, l'occupation, la barbarie"- a triomphé du clan majoritaire des cyniques : George-Junior-et-ses-affidés-allant-chercher-l'or-noir-de-Papa-Bush-au-nom-de-la-liberté-et-de-la-démocratie.

A l'époque déjà, Bernard Kouchner - comme d'ailleurs, Gérard Collomb - était l'un des rares politiques français à soutenir la guerre. Son ire était alors toute irakienne, avant de devenir résolument iranienne : "Il faut se préparer au pire, c'est-à-dire la guerre", déclarait-il en effet sur LCI le 16 septembre 2007, à propos du programme nucléaire de l'Iran. Plus proche de nous, le 5 octobre 2008, le Quai d'Orsay a dû se fendre du communiqué suivant : "Le ministre des Affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, tient à préciser que, durant son interview en anglais avec les journalistes du Haaretz publiée ce jour, il a utilisé le mot "hit" et non "eat" à propos d'une hypothétique réaction israélienne s'agissant de l'Iran".

Le ministre aurait ainsi avalé son petit "h" de paix : il ne s'agissait pas, pour l'Etat hébreu, de "manger" l'Iran, mais seulement de le "frapper". Voilà la planète, sinon rassurée, du moins phonétiquement éclairée.

Mais le plus fascinant est que nous assistons en temps réel à la promesse d'une inversion de l'Histoire "avec sa grande hache", pour reprendre le mot de Perec : le cynisme serait désormais l'apanage de la France, quand l'utopie et l'espoir d'un monde meilleur seraient incarnés par les Etats-Unis de Barack Obama.
Toutes proportions gardées, l'avenir nous dira si le symbole Rama Yade n'était in fine qu'un élément du décor : simple affichage des "minorités visibles" - cette formule vaut déjà réponse- joli minois et tête bien faite, étoile filante d'un pays dont le seul horizon déclinerait à Bruxelles. Il nous dira également si Obama est à la hauteur des espérances qu'il a suscitées dans le monde entier.
Avec ce Nouvel An qui commence, il n'est pas interdit de réfléchir (un peu) et de rêver (beaucoup). Car qu'est-ce que le rêve en politique, sinon le contraire d'un métier ? Un métier de "politique professionnel", quoi qu'en dise Bernard Kouchner, qui l'a conduit à renvoyer dos à dos Israël et le Hamas, tout en proposant "une trêve humanitaire à Gaza". Aux toutes dernières heures de la présidence française de l'UE et face à la cohorte chaotique des chancelleries européennes, plus divisées que jamais, ce n'était qu'une déclaration d'intention. Là encore, tous les regards se tournent vers Obama.

(édito paru dans le numéro de janvier de Lyon Capitale)

L'Histoire avec sa grande hache, opus 2

Pierre Péan publiera prochainement un livre sur Bernard Kouchner. C'est l'info révélée par nos confrères de Marianne2, qui ont eu accès aux 'bonnes feuilles' mettant en cause le désintéressement du French doctor : peu avant de devenir ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner aurait ainsi facturé, via une société créée par deux proches collaborateurs, plusieurs rapports à certains Etats, dont le Gabon du généreux Omar Bongo. Edifiant. Pour en savoir plus : http://www.marianne2.fr/Exclusif-l-etrange-diplomatie-africaine-de-Bernard-Kouchner_a173730.html

Didier Maïsto, Directeur de la Publication

Photo : AFP

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