Franck Riboud
PIERRE ANDRIEU / AFP

Franck Riboud, le patron de Danone, se retire

Le PDG de Danone, Franck Riboud, a décidé de passer la main. Le Lyonnais était président du géant mondial de l'agroalimentaire depuis 1996. Il passera les commandes opérationnelles du groupe Danone à Emmanuel Faber, l'actuel directeur général délégué le 1er octobre prochain. Selon Le Figaro, qui révèle l'information, Franck Riboud restera président du Conseil d'administration et se concentrera sur les « grandes orientations stratégiques de Danone à moyen et long terme". Lyon Capitale publie in extenso un long portrait de Franck Riboud, rencontré en 2008 et réalisé pour le mensuel de novembre 2008.

Franck Riboud est un patron qui n’aime pas l’exposition médiatique. Mais le P-dg de Danone sait se transformer en homme chaleureux, drôle et charmeur.

Difficile cependant de lui imposer un exercice d’introspection, lui qui ne jure que par son aventure d’entrepreneur planétaire dont il aime à souligner la dimension “sociale”.

Tenue décontractée, tutoiement de rigueur avec les collaborateurs, il nous reçoit à Évian, dans une ambiance de start-up américaine.

FRANCE, Paris : French food group Danone chief executive Franck Riboud speaks during the company's annual general assembly on April 25, 2013 in Paris. AFP PHOTO / PIERRE ANDRIEU

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Surtout, ne lui dites pas qu’il est l’héritier. Franck Riboud n’aime pas cette image anti-moderne des dynasties familiales. Et il n’est pas aisé de se faire un prénom lorsque l’on a un père qui s’appelle Antoine Riboud. Une figure qui a marqué l’histoire du patronat français que certains dirigeants de gauche présentaient volontiers comme un entrepreneur exemplaire. Un homme qui a hissé la petite entreprise familiale de verre aux sommets de l’industrie alimentaire mondiale.

Iconoclaste, grande gueule, roublard, le père Riboud a fait émerger l’idée d’un modèle social à la française. Dans les années soixante-dix, il exhortait ses pairs à “conduire l’entreprise autant avec son coeur qu’avec sa tête”.

Un projet vertueux ou un sens de la communication hors-pair ? En tout cas, un poids énorme pour Franck, le fils, qui lui a succédé. Et qui a tant pesé lors de l’affaire Lu en 2001 où huit cents ouvriers on été licenciés en dépit des bénéfices du groupe - qu’il a fait entrer en bourse -. “L’entreprise est un animal qui peut être très violent” dit-il. “Mais le vrai métier de l’industriel n’est pas d’attendre d’être au bord du gouffre, c’est de prendre des décisions courageuses”, se défend-il. “D’ailleurs, on n’en parle plus car le groupe s’est parfaitement comporté en terme de reclassement et de réindustrialisation”.

Malgré cet épisode qui avait écorné l’image de Danone dans l’opinion publique, Franck Riboud n’a jamais renoncé à faire vivre ce précepte que son père avait érigé en modèle managérial : le “double contrat économique et social”.

“Je ne me considère pas comme l’héritier d’une entreprise familiale, mais d’une génétique, d’un système de valeurs”.

L’entreprise et l’humain donc. Vieille dualité qui, à n’en pas douter, a alimenté les conversations dans les dîners en famille chez les Riboud. D’un côté, Antoine, le père et son frère Jean, P-dg du groupe pétrolier Schlumberger et ami de François Mitterrand. Des puissants de l’industrie française, proches des sphères du pouvoir et rompus aux exercices d’influence. De l’autre, ceux qui ont choisi d’être les "observateurs" du monde : Marc Riboud, l’oncle photographe globe-trotter et Christine Mittal, la soeur, journaliste au Nouvel Obs, dont Franck Riboud était si proche. Pouvoir et contrepouvoir au sein du même clan.

Rien d’antagoniste dans tout cela selon lui. Et de rajouter : “Jean était marié à une indienne. Mon oncle Marc avec une noire américaine qui était romancière. Remettez-ça dans le contexte d’après-guerre... Je crois que c’est une génétique assez ouverte sur le monde”. “C’est ce que j’appelle la théorie du frottement”. Associer ce qui est supposé être différent.

“Tu fais ce que tu veux. Si tu le fais, fais le bien”

Il aime à souligner, à nouveau, les paradoxes dans la famille Riboud. “Mon oncle photographe est centralien alors que mon père n’a même pas le bac !”. Cette légende du “dernier de la classe”(1) a d’ailleurs longtemps nourri l’image paternelle. A t-elle eu pour effet d’annihiler toute pression dans l’ascension de Franck Riboud ? Certainement. Car de son père, il retiendra cette phrase si libératrice : “Tu fais ce que tu veux. Si tu le fais, fais le bien”. Ce qui n’empêchera pas le petit dernier de la fratrie de quatre enfants de poursuivre des études d’un haut niveau. Au Lycée Ampère de Lyon, puis avec le baccalauréat en poche à 18 ans, à Polytechnique à Lausanne où “quand on porte le nom Riboud, on était considéré comme tout un chacun”.

Après Polytechnique, le jeune Franck, “élevé dans le culte du sport”, se serait bien vu embrasser une carrière de haut niveau dans le ski. Il fut champion du Lyonnais dans le ski-club de la Croix-Rousse. Mais c’est la voile qui va lui offrir ses premières opportunités professionnelles. Avec l’assentiment du père qui était “incroyablement libéral au sens propre du terme”, Franck Riboud parcourt le monde de régates en régates, sponsorisé par une marque de planche à voile.

“J’étais très loin de Danone”.

À 27 ans, cette passion pour le sport le conduit à postuler chez Rossignol aux États-Unis. Mais l’absence de neige dans ces années-là conduit la filiale américaine a fermer les usines dans le Vermont. Un contretemps qu’il mettra à profit pour apprendre les métiers de la gestion. “Je suis alors rentré quasiment comme stagiaire chez Panzani à Lyon”.

Et, comme pour prévenir toute question indélicate, il rajoute  : “Voilà comment je suis rentré chez BSN (ancien nom de Danone), presque par accident. Point. C’est clair”.

Ensuite, il fait ses armes au sein du groupe : marketing, chef de produits, chef d’équipe, chef des ventes, directeur régional… Une ascension qu’il veut ne devoir à personne : “j’ai été dans l’ombre durant des années. Personne ne me connaissait. J’ai appris mon métier, le terrain, les hommes. Ceux qui dirigent le groupe aujourd’hui sont ceux qui étaient sur le terrain avec moi”. Lorsqu’on s’appelle Riboud chez Danone, la légitimité s’acquiert par la pratique.

“La première fois que mon père m’a parlé de succession, en 1993, j’étais directeur d’Evian. Un an après, j’étais vice-président, l’année suivante président”. Une intronisation programmée ? Il s’en défend : “Jusque là je n’y avais pas pensé et ça m’a protégé”.

Du business social planétaire

FRANCE, Paris : French dairy food giant Danone Chairman Franck Riboud smiles during a press conference to present the group's 2013 results in Paris on February 20, 2014.

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Introduction en bourse, rachats, internationalisation des équipes dirigeantes, le groupe Danone est un géant de l’agroalimentaire. Comment s’articule alors cette complémentarité économique et sociale ? “Je ne prendrais pas le risque de diluer la culture de Danone dans une autre culture, affirme Franck Riboud, cette culture sociale est devenu un avantage compétitif”. La tentation est donc forte de modéliser ce double projet à l’échelle mondiale.

Il explique : “En Indonésie, on me présente un tableau marketing avec la pyramide des pouvoirs d’achat, et on me dit : génial, on va lancer Activia dans ce pays car il y a 20 millions de personnes qui ont le pouvoir d’achat. Moi je demande pourquoi on ne s’intéresse pas au 180 millions en bas. Ils bouffent non ?”

Cette conquête de nouveaux marchés associée à l’utopie “nourricière” va devenir le système Danone. Franck Riboud l’érige en modèle de développement.

En 2005, il s’associe à la Grameen Bank créée par Muhammad Yunus. “Avant que celui-ci n’obtienne le prix Nobel de la paix” précise -t-il malicieux, pour mieux souligner une stratégie visionnaire qui ne doit rien à l’air du temps.

À ceux qui l’accusent de faire du “marketing social”, il réplique : “Je ne suis pas curé. Notre métier n’est pas de faire de la charité qui n’est pas un modèle de développement durable. Et comme notre système économique n’est pas accessible dans certaines zones du monde, il faut en inventer un qui s’auto-alimente”.

Promotion du micro-crédit dans les pays pauvres, forte réduction des coûts des produits essentiels à la nutrition (il invente le yaourt en sachet en Argentine pendant la crise), Franck Riboud a également créé GAIN, une organisation qui mène notamment des études pour “créer un produit qui apporte 30 % des besoins journaliers de nutriment , vendu à 6 centimes d’euros.”.

Il conclut : “Je ne veux pas être une entreprise citoyenne. Je veux démontrer par les faits”.

Riboud, un Danone 100 % nature

Franck Riboud aime le parler simple - teinté d’un accent lyonnais encore intact - et affiche une attitude très décontractée, très naturelle. Mais il admet être un redoutable compétiteur. “Je gère une entreprise, donc j’aime gagner. S’il n’y a pas un objectif, je ne vais pas courir”. L’un des plus grands patrons français reconnaît ne pas avoir de complexe avec l’argent “même si je suis lyonnais, plaisante t-il, j’assume totalement ”. Il ne fait pas état de ses convictions politiques, mais on dit de lui qu’ “il a su préserver la tradition d’influence du père”.

Sur sa vie familiale -hormis une mère qui vit à Lyon dans la Presqu’île -il ne dira rien. Sur sa vie sentimentale il nous opposera un “joker”. Du moins, à moitié. “L’amour ? Je ne sais même pas comment ça s’écrit. Avec un “S” ?. En tout cas, j’aime beaucoup ça, je sais être assez charmeur”.

De l’homme finalement - si ce n’est sa vision d’entrepreneur - on ne saura que peu de choses. “Je ne me considère pas comme un homme public. Ça peut intéresser les gens mais je n’ai jamais joué un millimètre sur ce registre”.

Il concède néanmoins qu’il “connaît plein de gens”. - “Vous seriez surpris”. Une vieille amitié avec Zinédine Zidane que ce passionné de sport “plus intéressé par l’équipe de France que par les livres” entretient depuis vingt ans. “Zidane et moi, on est pacsés” dit-il en riant. Au point de l’emmener au Bangladesh comme ambassadeur pour promouvoir le fonds d’investissement éthique Danone Communities, dont Yunus, le prix Nobel d'économie, devenu un proche, est vice-président. “Un enrichissement intellectuel et émotionnel” dit-il. L’amitié comme effet de levier et le plaisir associé au business. Un amour du monde et de l’esprit d’entreprise. “Vous voyez, la boucle est bouclée”. Franck Riboud n’a pas renié la génétique familiale.

(1) Antoine Riboud, dans son livre autobiographique Le Dernier de la classe raconte son odyssée industrielle malgré un parcours scolaire peu favorable. Une véritable chronique de l’économie française de l’après-guerre.

1 commentaire
  1. Robes Pierre - 3 septembre 2014

    Un souvenir impérissable, la cession à un fond de pension de ce qui a été le berceau de BSN, Danone, la verrerie de Givors fermée en 2003 bien que très rentable mais pas assez comparée à l'alimentaire, 600 emplois supprimés auquel il convient d'ajouter 400 sous-traitants.

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