Lyon Capitale

Des rapports supposés entre radicalisme et maladie mentale

Dans une unité psychiatrique lyonnaise © Tim Douet

Chef de pôle au centre hospitalier de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or et membre du bureau national du Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH), Pierre-François Godet explique dans le texte ci-dessous les rapports entre radicalisme djihadiste et maladie mentale.

La question des troubles psychiatriques supposés des personnes radicalisées ou des terroristes djihadistes est bien présente à l’esprit des autorités et on l’a même entendue dans la bouche des plus hautes personnalités de l’État [lire ici].

La première question est de savoir si la maladie mentale prédispose au radicalisme djihadiste. J’entends ici par maladie mentale la pathologie mentale relevant d’une prise en charge psychiatrique. Et puisque le registre convoqué par ce débat est celui de la dangerosité, nous parlons d’une prise en charge psychiatrique – au moins initiale – en service de psychiatrie.

Il faut tout d’abord savoir que le fonctionnement psychotique consiste à se défendre contre la réalité, car la fragilité personnelle du psychotique l’expose à des vécus d’effondrement dans sa rencontre avec le monde et avec les objets qui le composent. Les modes de défense du sujet psychotique sont divers, et pour la plupart inaperçus à un observateur non averti. Le mécanisme de protection de base du psychotique, c’est l’identification : le sujet psychotique s’attribue imaginairement des qualités de l’objet et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci.

Les sujets non psychotiques fonctionnent eux aussi par identification : en s’identifiant par exemple à une figure parentale, à un collègue de travail, à un personnage public qu’ils apprécient. En général, cette identification est plutôt consciente, et elle les aide à grandir et à se sublimer.

“L’identification du sujet psychotique a pour effet de se conformer au monde”

Mais, pour le sujet psychotique, l’identification a pour but premier d’atténuer les effets d’angoisse provoqués par la rencontre avec les objets du monde : l’identification chez lui a pour effet de se conformer au monde, de s’y fondre. Ce phénomène va de pair avec la difficulté structurelle du psychotique à différencier ce qui lui est propre de ce qui est propre à l’autre. Le psychotique va aussi se protéger du monde par le déni et par la projection. Mais vous allez comprendre pourquoi je préfère m’étendre ici sur l’identification.

Dans certains cas, la psychose bascule vers la maladie mentale : le symptôme le plus flagrant est le délire, flagrant car il s’accompagne alors plus souvent d’un discours inadapté, parfois de conduites inappropriées, voire agressives. Je souligne d’emblée que la proportion de nos malades mentaux qui passent à l’acte de façon dangereuse pour autrui est une minorité. Les deux thématiques les plus répandues du délire sont les idées de persécution (“on me veut du mal”) et les idées de grandeur (“je ne crains rien”).

Dans son délire, le malade mental psychotique se nourrit d’éléments de la réalité : il l’a toujours fait, depuis que la psychose est connue et étudiée. Dieu et le diable, les francs-maçons, la politique, la police, les Juifs, les Arabes, l’argent, etc. sont des thèmes de délire classiques chez nos patients. Le psychotique qui délire va délirer sur ce dont le monde le nourrit ou le baigne. Il n’y a plus de pharaons, mais je suis certain qu’à l’époque des pharaons il y avait de nombreux malades mentaux en Égypte qui se prenaient pour le pharaon. De nos jours, convenons qu’ils sont moins fréquents !

Or, le djihadisme fait de plus en plus partie de l’environnement informationnel de notre monde. Donc, de plus en plus de psychotiques délirent et vont délirer sur le djihadisme, soit sur un mode persécutoire (“les djihadistes en veulent à ma vie”), soit sur le mode mégalomaniaque (“je suis fort, car Allah est le plus fort et il est avec moi”). Dans le second cas, on pourra se trouver confronté à un psychotique délirant qui passe à l’acte en criant “Allahou akbar !” Mais, ce qui guide le geste de ce patient, ce n’est pas la radicalisation djihadiste, c’est la radicalité de sa maladie à ce moment-là de son évolution : il n’a pas besoin d’être idéologiquement radicalisé par quiconque ou quoi que ce soit pour passer ou non à l’acte.

“Il n’existe pas d’étude scientifique démontrant un lien objectif entre radicalisme djihadiste et telle ou telle structure de personnalité”

Je pense même que certains malades mentaux qui passent à l’acte peuvent le faire en criant “Allahou akbar !” sans que cette profération s’accompagne d’un délire relatif au djihadisme ou au djihad. Je m’explique : il suffit de regarder les informations, les reportages, de lire les journaux, pour trouver des exemples ici ou ailleurs de crimes commis par des djihadistes qui accompagnent leurs forfaits de ce cri. Nous percevons tous en l’occurrence la nature haineuse de ce cri, car il s’accompagne des actes de terrorisme. Alors qu’une prière paisible accompagnée de la même phrase chantée n’aura pas du tout cette signification haineuse. Dans un moment de passage à l’acte agressif délirant contre telle ou telle personne, pour telle ou telle raison délirante, le malade mental est lui-même traversé par l’agressivité : dans ce moment de haine, ce patient pourra s’approprier par identification la puissance haineuse qu’il a bien perçue dans le cri même des terroristes. Crier “Allahou akbar !” sera l’expression de sa haine et non d’une pensée radicale djihadiste.

Je précise bien que je parle ici uniquement du malade mental pris dans la folie psychotique de son geste agressif. Je ne parle pas du quidam qui hurlerait “Allahou akbar !” en toute connaissance de cause et en affichant publiquement un air mauvais.

Dans un second temps, la question soulevée est celle d’un lien éventuel entre trouble mental et radicalisme djihadiste. À ma connaissance, il n’existe pas d’étude scientifique démontrant un lien objectif, c’est-à-dire statistiquement significatif, entre radicalisme djihadiste et telle ou telle structure de personnalité. Des quelques informations qui nous parviennent sur les personnes radicalisées, sur les fichés “S” et sur les terroristes, je n’ai pas entendu qu’il se dégage statistiquement de profil psychologique type. Je souligne en tout état de cause qu’aucun cas de maladie mentale avérée n’a été rapporté chez les auteurs d’événements qui ont marqué l’actualité.

“Je ne vois pas de malades mentaux parmi les portraits de djihadistes que la presse a donnés”

Je peux néanmoins faire part de mon impression clinique sur quelques situations de terroristes dont le parcours personnel a été médiatisé. Il ne s’agit que d’une impression ; elle peut donc être erronée, elle n’est pas généralisable et il ne s’agit pas d’un point de vue d’expert.

Il a été question de jeunes hommes, aux antécédents carcéraux ou pénaux, en particulier de petite délinquance avec violence aux personnes, affichant habituellement leur mépris pour les règles de vie commune, mais dont l’horreur des crimes contraste aussi avec la séduction dont ils pouvaient se montrer capables dans leur vie de tous les jours. On retrouve dans ces éléments de nombreux traits de la personnalité dite psychopathique. Mais ne nous trompons pas sur le mot “psychopathique” : il ne désigne pas une maladie mentale, mais un trouble de la personnalité.

Les maladies mentales relèvent toutes d’une prise en charge psychiatrique. De nombreux troubles de la personnalité peuvent relever d’une prise en charge psychiatrique ou médico-psychologique ; mais la condition première d’un travail psychologique avec un psychiatre est l’acceptation sincère par le sujet de ce qu’il présente personnellement des difficultés. Or, un des traits caractéristiques du psychopathe, c’est qu’il n’a jamais tort et qu’il ignore le remords.

Mon point de vue clinique sur ces quelques portraits de djihadistes que la presse a donnés est donc le suivant : je ne vois pas de malades mentaux parmi eux, et les traits de personnalité repérables ne relèvent pas du soin psychiatrique.

[Les intertitres sont de la rédaction]