Marie Grimaud (avocate)

Enseignant pédophile : “Cette affaire a brisé la loi du silence”

Marie Grimaud est l’avocate de l’association “Enfance en danger”, qui se porte partie civile dans l’affaire de Villefontaine, pour faire entendre “la voix de l’enfant”. L’avocate revient sur cette affaire “médiatique, qui a brisé la loi du silence” sur ces enseignants condamnés et toujours présents au sein de l’Éducation nationale. L’an dernier, 16 d’entre eux ont été révoqués par le ministère. Entretien.

Lyon Capitale : Concernant Villefontaine, Romain F., le directeur d’école mis en examen pour viols sur des élèves de CP, s'agit-il d'une affaire hors norme ?

Marie Grimaud : Elle est hors norme par le nombre de victimes. Maintenant, ce n'est pas la seule affaire. C'est la seule affaire où il y a eu une très forte médiatisation, mais malheureusement on a des dossiers qui ne sont absolument pas médiatisés où des mineurs révèlent des faits d'agression sexuelle ou de viol.

La problématique principale lorsque des parents vont porter plainte pour restituer la parole de leur enfant, c'est qu'on a des brigades qui n'ont pas toujours comme objectif d'enquête de chercher si d'autres enfants ont été victimes de ces prédateurs-là. Cela est malheureux et je pense qu'on passe à côté de victimes. Dans l'affaire de Villefontaine, la médiatisation a permis de rompre la loi du silence autour des faits. Des parents, ayant eu connaissance de cela, ont interrogé leurs enfants et la parole de l'enfant s'est libérée. Le pouvoir médiatique a permis de pallier des défauts d'enquête et d'aller chercher d'autres victimes potentielles.

On vient d'apprendre, effectivement, qu'une jeune femme a fait un signalement à Vénissieux, dans une école où l'instituteur de Villefontaine avait enseigné. Visiblement, il y aurait d'autres victimes depuis plus longtemps ?

Sous réserve de ce que m'apprendra le dossier, cet homme demandait à être muté très régulièrement. Déjà, cela interroge. Et puis, pour des enfants, il est très compliqué pour eux de délivrer des actes dont ils sont victimes, car ce sont des enfants en très bas âge. Les enseignants ont un pouvoir sur eux, une pression psychologique. Ils tentent une manipulation psychologique pour leur faire dire que c'est normal ce qu'ils font, qu'ils ont le droit de le faire, qu'il ne faut pas en parler. Ils mettent en place un climat de confiance. C'est alors plus compliqué pour un enfant de prendre conscience de la gravité des faits et d'en parler à ses parents. Souvent, les symptômes qu'ils développent en réaction à ces agressions arrivent bien plus tard, avec des refus d'aller à l'école.

Le traumatisme ne va pas forcément se voir aujourd'hui, il va s'exprimer un peu plus dans le long terme parce que les adultes vont davantage en parler avec eux. Ils vont mettre des mots sur la gravité des faits, l'enfant va aussi mûrir avec ça. Souvent, dans mes dossiers, j'ai des enfants qui réagissent huit mois, un ou même deux ans plus tard.

Là où on peut s'interroger, c'est que personne n'avait rien vu concernant Romain F. même s'il avait des rapports conflictuels avec ses collègues. Pourquoi est-ce souvent le cas dans ce type d'affaire ?

Les prédateurs agissent toujours dans l'ombre. Concernant sa condamnation de 2008 à 2 ans de prison, ces faits-là n'entraînaient pas un fichage automatique sur le fichier national répertoriant les délinquants sexuels en France. Pour être dans un fichage automatique, il faut que la peine encourue soit supérieure à 5 ans d'emprisonnement. Il faut prendre conscience de cela et il faut changer la loi à ce niveau-là. Dès lors qu'une personne est dans les mains de la justice pour des faits de pédophilie, même dans la détention d'images, ce fichage doit être automatique. Effectivement, si l'Éducation nationale avait accédé à ce fichier, elle n'aurait pas trouvé la trace de ce directeur.

Enfin, il faut être très clair et lever une hypocrisie : l'Éducation nationale a accès à tous ces fichiers. Lorsqu'elle donne un agrément, qu'elle recrute un professeur ou que des enseignants sont mutés comme ça de manière récurrente, elle doit aller les consulter. Elle en a le pouvoir. Et moi, j'aimerais vraiment savoir quel est le nombre de consultations qu'elle justifie par an.

Selon Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Éducation nationale, il y a eu un dysfonctionnement, mais elle assure que l'Éducation nationale ne savait pas la condamnation de cet homme. Est-ce possible, selon vous ?

Il y avait forcément quelqu'un qui était au courant. Un enseignant est arrêté, il y a 48 heures de garde à vue, il y un défèrement devant un juge, il y a une enquête. Les enquêteurs font au moins le minimum : prendre contact avec les directions d'établissement pour avoir des éléments. Au moins une personne dans ces écoles est au courant qu'un collègue est arrêté.

Nous, l'association Enfance en Danger et moi, avions envoyé, le 28 février dernier, un dossier au ministère alertant qu'un certain nombre d'enseignants étaient encore en poste alors qu'ils avaient été condamnés. Nous n'avions pas de réponse. Il a fallu publier ce courrier par voie de presse pour obtenir enfin un rendez-vous au ministère de l'Éducation nationale. Ce courrier est envoyé tous les ans, plusieurs fois par an, pour alerter nos représentants étatiques de cette situation-là, et il n'y a jamais, jamais, de réaction. Un dysfonctionnement de l'Éducation nationale, oui, mais il n'est pas nouveau et il était connu.

Pensez-vous que toutes les écoles peuvent être concernées ?

Toutes les écoles peuvent être potentiellement touchées. Cela ne concerne pas que des milieux défavorisés. J'ai des dossiers dans Paris intra-muros ou en banlieue. Des prédateurs, il y en a dans toutes les couches sociales, d'enseignants ou d'animateurs et cela peut arriver dans n'importe quelle école. Avec le changement des rythmes scolaires, les mairies ont dû recruter de manière assez massive et très rapide des animateurs. Le recrutement se fait n'importe comment : n'importe qui dans un CV, avec un diplôme Bafa ou un certain nombre de compétences, peut postuler et, quinze jours après, être promu dans un centre de loisirs. Il n'y a aucune précaution, aucune recherche sur ces animateurs.

En l'espace d'un an, j'ai ouvert pas moins de 7 dossiers à mon cabinet sur cette thématique-là. Nous sommes face à des agressions sexuelles et des viols sur des petites filles de 3 ans et demi et de 4 ans.

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