Assises du roman : l’événement Rushdie


Par Caïn Marchenoir
Publié le 30/05/2017  à 18:58
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La présence de Salman Rushdie en ouverture des Assises internationales du roman 2017 a enthousiasmé la salle, pleine comme un œuf, venue l’écouter. Interrogé avec tact et intelligence par Laure Adler, il a évoqué certains épisodes de son parcours d’écrivain, devenu une figure historique de la résistance intellectuelle à l’islamisme.

Salman Rushdie interrogé par Laure Adler aux Subsistances le 29 mai 2017 – 12es Assises internationales du roman © Bertrand Gaudillère / Item
© Bertrand Gaudillère / Item
Salman Rushdie interrogé par Laure Adler, aux Subsistances le 29 mai 2017.

Affronter la chaleur suffocante, une attente interminable et tout un dispositif de sécurité inhabituel en ces lieux… C’était le prix à payer pour voir Salman Rushdie en chair et en os ce lundi aux Subsistances. Et, surtout, l’entendre répondre aux questions à la fois incisives et amicales qu’avait préparées Laure Adler pour ce Grand Entretien, coup d’envoi de la 12e édition des Assises internationales du roman. Autant de contraintes et de désagréments mineurs qui n’ont pas empêché les spectateurs de se presser en masse dans le hangar de la Navigation et d’y trouver, si possible, une place près d’un ventilateur. Dans l’assemblée, on reconnaissait quelques élus et de nombreuses figures connues de notre vie culturelle. Mais il y avait surtout des lecteurs, jeunes ou plus âgés, fervents connaisseurs de l’œuvre de Rushdie, du moins si l’on en croit les questions extrêmement pointues qui lui furent posées lors de la traditionnelle séance réservée à l’assistance, en fin de conférence. Auparavant, durant plus d’une heure, qui passa aussi vite qu’une poignée de minutes, Salman Rushdie eut le temps d’évoquer, sans jamais se départir de son humour caustique, les étapes les plus décisives de son parcours.

Petit miracle

On se permettra, avant d’aborder le contenu extrêmement dense de la rencontre, de mentionner un petit miracle personnel. Celui de comprendre à peu près la totalité de l’entretien, alors même que nous avions oublié de prendre les écouteurs donnant accès à la retranscription instantanée de ses propos et que notre niveau d’anglais est, disons, médiocre. Sans doute parce que Rushdie a l’habitude de donner des conférences et de s’adresser à un auditoire nombreux. Son anglais est d’une grande clarté, même quand il entre dans des considérations complexes. C’est un point auquel il a expliqué être extrêmement attentif lorsqu’il écrit. Même si ces romans ont la caractéristique de rassembler plusieurs histoires, de mettre en scène une multitude de personnages, il tient à ce que son lecteur en garde toujours “une vue d’ensemble”. C’est d’ailleurs ce qu’il apprécie chez James Joyce, dont il demeure un lecteur assidu.

Vocation précoce

Ce goût de raconter des histoires, nourri par un imaginaire foisonnant et une mère partageant cette caractéristique, Salman Rushdie explique l’avoir ressenti très tôt. Au point qu’à peine adolescent il avait confié à son père son désir de devenir écrivain. Ce qui avait d’abord déplu à son géniteur : “Que vais-je dire à mes amis ?” Avant qu’il ne se montre plus enthousiaste une fois consulté ses compagnons, plus compréhensifs envers la vocation du fiston. De toute façon, le jeune Salman a vécu son enfance dans l’Inde ouverte et cosmopolite des années 1950, comme un “paradis”. Les difficultés ont commencé à l’âge de 13 ans, quand il s’est retrouvé jeune collégien au Royaume-Uni. Ses premiers essais littéraires lui semblent “pathétiques” et il peine à trouver sa voie, et sa voix, “contrairement à [son] ami Martin Amis”, précise-t-il.

Satanés Versets

Il y parvient cependant et finit par publier, non sans difficulté, son premier roman : Les Enfants de minuit. Mais ce sont Les Versets sataniques qui lui ont amené le succès que l’on sait. Ouvrant une période de sa vie à laquelle il ne se sentait pas du tout préparé mais qu’il a finalement affrontée d’une façon qui l’a lui-même étonné. “Dans des circonstances exceptionnelles, j’ai découvert en moi des ressources que je n’aurais jamais soupçonnées”, explique-t-il. La clandestinité, le danger toujours présent malgré des mesures de précaution constantes et pénibles ne l’ont pas empêché de continuer d’écrire, ni de tomber amoureux et d’avoir des enfants. Il y a même trouvé matière à entreprendre un travail autobiographique (Joseph Anton), genre littéraire très éloigné de ses préoccupations littéraires au départ.

Chapitre clos

Le fait d’avoir écrit sur cette époque où il vivait quasi clandestinement, aidé par une communauté d’amis à laquelle il voue une reconnaissance éternelle, lui donne l’envie de clore ce chapitre de sa vie, de n’y plus revenir. Même si, évidemment, il a conscience qu’il doit sans cesse en témoigner. Parce que, hélas, la stupidité des mollahs est un puits sans fond. Il évoque alors son compte Twitter, abandonné au moment de l’élection de Trump, laquelle le laisse désemparé, tout comme le Brexit, dont il espère tout de même des heureuses surprises.

P-S. : Après une telle démonstration d’intelligence, mais aussi d’émotion partagée, il était difficile d’enchaîner… La rencontre qui a suivi aurait donc pu être décevante. Elle ne l’a pas été. Lors du débat animé par Christophe Ono-dit-Bio, l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud et l’écrivaine turque Ece Temelkuran (cliquez ici pour en savoir plus sur eux) se sont inscrits dans la lignée de Salman Rushdie : celle des écrivains qu’aucune barbarie ne fera taire.

Ece Temelkuran (à gauche) et Kamel Daoud (à droite) aux Assises du roman, le 29 mai 2017 © Bertrand Gaudillère / Item
© Bertrand Gaudillère / Item
Ece Temelkuran (à gauche) et Kamel Daoud (à droite) aux Assises du roman, le 29 mai 2017.

 

Pour en savoir plus sur la suite de la semaine aux Assises du roman, cliquez ici.

 

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