Biennale de la danse : foule, coups de cœur et déceptions !


Par Martine Pullara
Publié le 01/10/2014  à 16:39
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Avec 100 600 spectateurs, la Biennale de la danse affiche une belle réussite, qui concrétise la volonté de Dominique Hervieu de proposer un élargissement de la diversité artistique. Et le public semble désormais prêt à la suivre !

Il n’est pas encore minuit, spectacle de la Cie XY à la Biennale de la danse 2014 © Christian Ganet
© Christian Ganet

La 16e Biennale de la danse se termine donc sur un bilan positif avec un taux de fréquentation record à 93 %, ce chiffre incluant le nombre de spectateurs dans l’espace public (hors salles) – 18 150 (sur 100 600 au total) – qui démontre l’intérêt grandissant pour les Fabriques du regard (rencontres avec les artistes, portes ouvertes des résidences, participation aux ateliers, conférences…) et les Fabriques de l’amateur (cours de danse, freeze, battles…).

Sur les 25 créations présentées, 17 étaient des premières mondiales et 8 des premières créations françaises, tandis que 16 d’entre elles ont été créées dans le cadre de résidences dans des théâtres lyonnais ou de la périphérie (8 en 2012), avec une augmentation du budget de production de 10 %.

Une réussite pédagogique qui permet d’accueillir de nouvelles propositions

Cet intérêt pour les Fabriques du spectateur démontre, selon Dominique Hervieu, que le public accepte désormais d’aller vers un rapport au spectacle différent de celui qu’il trouve dans une salle. Cette ouverture contribue à le rendre plus réceptif à la diversité, au fait que la danse puisse inviter des arts complices comme le cirque ou la performance tandis le corps conserve toujours sa place centrale.

Construite de manière intelligente, avec un cheminement visant à faire comprendre et faire découvrir, cette Biennale était dans une situation d’ancrage tout en jouant sur la déstabilisation, la perte de repères dans la lecture, l’approche et l’attente que l’on peut avoir en tant que spectateur. Un état finalement revendiqué par plusieurs courants de performers y compris ceux présents ou évoqués dans la programmation.

Dominique Hervieu a parlé d’“impureté artistique” et il est vrai que les catégories tombent, le paysage chorégraphique est en train de changer et sans doute était-il en train de se construire devant nos yeux, avec des propositions très différentes les unes des autres.

Certaines n’étaient pas tout à fait réussies (Ambra Senatore, Maud Le Pladec, Noé Soulier, Arushi Mugdal et Roland Auzet, Loic Touzé) parce que trop dans le discours, l’absence de sens ou d’innovation.

Anne Juren dans “Magical”, chorégraphie d’Anne Dorsen © Simonas Svitra
© Simonas Svitra

D’autres, au contraire, étaient merveilleusement émouvantes parce que menées autour d’une écriture originale et en vraie résonance avec l’engagement du corps : Cie XY, François Chaignaud, Simon Tanguy, Nacera Belaza, Anne Juren, Yoann Bourgeois – sans oublier Jan Fabre, dont la pièce présentée et créée en 1982, détruisant les codes d’un théâtre institutionnel, nous a démontré sa fulgurante modernité pour nous tenir en haleine huit heures durant malgré son (long) principe de répétition.

Certains chorégraphes attendus n’étaient pas au rendez-vous, d’autres oui !

Largement médiatisés et attendus avec impatience, certains artistes n’étaient pas au rendez-vous. Ce fut le cas de Lloyd Newson (DV8) qui abordait l’homosexualité version trash et misère sociale mêlant un texte fait de réels témoignages d’homosexuels et une chorégraphie théâtralisée. Il a fait mieux et beaucoup plus choquant dans d’autres pièces, restant ici dans des clichés trop réducteurs au cœur d’une scénographie qui n’avait rien d’innovant. Sa gestuelle semblait plus remplir un vide scénique que servir un propos dont la violence d’ailleurs nous parvenait essentiellement par le biais du texte. On repassera donc pour la puissance attendue de ce travail.

James Thierrée nous a laissés échoués sur les bords d’une épopée abordant le chaos de la condition humaine qui n’a pris de sens artistique que dans le dernier quart d’heure, lorsqu’il a remis, en scène et en objets, son imaginaire et qu’il a cessé ses (vaines) tentatives de faire de la chorégraphie avec ses danseuses/circassiennes.

Kader Attou s’est noyé dans un concept de danse de masse et d’individus qui en émergent, voulant creuser la notion de composition hip-hop pure. Le résultat fut inverse, une masse trop présente se transformant en images figées dans la forme, annihilant de fait l’écriture elle-même et ce qui fait la singularité de son travail : la mise en abyme des interprètes.

Tandis que le Ballet de Lorraine a loupé le coche en donnant à Sounddance, magnifique pièce de Merce Cunningham, une facture trop classique, le ballet de l’Opéra de Lyon a brillamment fait rentrer à son répertoire les pièces de Kylian, Emanuel Gat et François Chaignaud/Cecilia Bengolea.

Étrange fut la sensation quant à la pièce de Forsythe qui, en retraçant quelque peu les fondements de son travail, dans une chorégraphie jouant sur la fragmentation de l’espace, l’entrechoc des sons et des gestes, le relâchement et la virtuosité des danseurs nous a littéralement plombés dans… l’ennui.

Les deux surprises de fin de Biennale : Millepied et Apergi

Un ennui réveillé dès le lendemain et avec surprise (car nous n’avions pas aimé son dernier programme à la Maison de la danse) par le L.A Dance Project, la compagnie de Benjamin Millepied. Les danseurs se sont glissés avec justesse dans l’univers architectural et numérique de Hiroaki Umeda et la danse incongrue de Roy Assaf. La pièce du chorégraphe, exécutée sur une musique de Philip Glass, nous a baladés dans une danse qui surgissait de manière légère et rapide sur des trajectoires précises, prenant tout à coup sa place… comme une évidence*.

Planites, chorégraphie de Patricia Apergi © Andreas Endermann
Planites, chorégraphie de Patricia Apergi © Andreas Endermann

La Biennale s’est close avec la Grecque Patricia Apergi entraînant cinq hommes dans une écriture façonnée par une gestuelle très physique, à la fois contemporaine et traditionnelle, questionnant la notion de migration et de traces historiques. Un travail qui semblait se chercher entre théâtralité, clarté du propos et danse, mais qui a réussi à nous surprendre, voire nous fasciner, avec des moments d’écriture où le mouvement apparaissait inédit, fait de heurts, de circonvolutions et de jeux rythmiques**.

* Benjamin Millepied et le L.A Dance Project sont à la Maison de la danse jusqu’au 4 octobre. Ce mercredi à 19h30 et les soirs suivants à 20h30.
* Planites, de Patricia Apergi – A voir encore ce mercredi 1er octobre, à 20h30 au théâtre de la Croix-Rousse.

Tandis que Maguy Marin reste loin devant !

BiT, chorégraphie de Maguy Marin © Christian Ganet
© Christian Ganet

On l’a dit, en conjuguant à la fois le politique, l’écriture et l’esthétique, Maguy Marin a présenté la pièce la plus impressionnante de cette Biennale. Cette œuvre (BiT, critique ici) marque aussi le retour de la chorégraphe à Lyon, où elle va réinstaller sa compagnie (à Ramdam, un lieu qu’elle a créé à Sainte-Foy-lès-Lyon et qui accueille depuis de nombreuses années des artistes). On espère qu’elle trouvera enfin les moyens à la mesure de son talent, car il est incroyable que la Ville de Lyon, qui s’affirme capitale de la danse, n’ait toujours pas installé sur son territoire de chorégraphe emblématique portant une œuvre forte comme Maguy Marin le fait.

La mondialisation de la danse a du bon

Tandis que Dada Masilo a saupoudré la Biennale d’une énergie régénérante (lire ici), on découvrait de jeunes artistes venus du Tchad et de Soweto (les Tchado’s Stars et les Soweto’s Finest) avec des danses mêlant tradition, hip-hop et ambiances boîte de nuit. Fragiles artistiquement, leurs spectacles pleins de rage vitale ont ébranlé nos corps avachis dans nos fauteuils de consommateurs occidentaux, nous faisant toucher du doigt un quotidien difficile tandis que la danse se manifestait comme le prolongement de leur vie.

Autre rencontre, avec le Tchadien Rodrigue Ousmane qui, à travers un solo scénographiquement efficace, nous a alertés sur la pollution de sa terre par la prolifération de sacs plastiques jetés partout. Il a sollicité notre participation à l’intérieur du spectacle, nous faisant comprendre qu’en Afrique la danse se fait dans la rue et pas dans le cloisonnement de la scène.

Ces moments de partage étaient émouvants tant ils démontraient que la Biennale prenait aussi son sens dans ce qu’elle pouvait offrir (et le public aussi en la finançant) à des artistes de pays que nous ne connaissons pas et qui n’ont pas de moyens.

Rendez-vous en 2016 !

Même s’il a manqué un appel d’air plus “dansant” dans la programmation, même s’il a manqué l’œuvre qui aurait pu nous bouleverser à vie comme le fit Pina Bausch en son temps, cette Biennale a eu ceci d’enthousiasmant qu’elle nous a demandé de réfléchir sur l’art chorégraphique, nous proposant de savourer de l’un à l’autre les particularités ou les subtilités des auteurs, de faire des renvois, d’appréhender les différences de langage et d’écriture utilisés, de percevoir d’autres formes de corps, de ne pas aimer puis finalement et après réflexion d’aimer une même proposition, de s’interroger sur ce qu’on attend de la création et ce que les artistes en font.

Elle nous met dans un état de curiosité à voir comment toute une génération évoluera et si certains artistes parviendront à poursuivre, aller plus loin ou différemment… Et sans doute en reverrons-nous certains en 2016 !

 
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