Matthieu Ricard : halte au “zoocide” !


Par Catherine Barry
Publié le 06/11/2014  à 07:29
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Ne détournez plus le regard ! C’est l’humble requête du moine bouddhiste Matthieu Ricard dans son dernier livre, Plaidoyer pour les animaux*.

Matthieu Ricard © Raphaëlle Demandre
© Raphaëlle Demandre

Docteur en génétique cellulaire, l’auteur continue son action en faveur de l’altruisme et montre que nous ne pouvons pas être vraiment bienveillants si nous ne le sommes pas envers tous les êtres sensibles : humains et animaux. Car, la bienveillance véritable ne peut connaître de barrières ; de plus, nous sommes dépendants les uns des autres. Ce message courageux, engagé, non violent reste cependant difficilement audible par certains, car ces interactions ne se voient pas. Elles sont pourtant tout aussi réelles que le réchauffement climatique, qui lui non plus ne se voit pas…

Alors, oui, ce livre est dérangeant. Il remet en question notre sens de l’éthique, notre complaisance vis-à-vis de l’élevage industriel et nous conduit à réfléchir aux conséquences de nos actes, en général.

Oui, ce livre est dérangeant. Il nous incite à repenser notre manière d’incarner nos valeurs, notre positionnement vis-à-vis de la nature et de notre système de consommation, et interroge le sens que nous donnons à nos existences.

Ce livre est dérangeant car Matthieu Ricard appelle à une révolution du cœur, à laquelle nous ne sommes peut-être pas encore tout à fait prêts. Mais, comme il le dit lui-même en substance, “loin de moi l’idée de blâmer autrui. Ce livre est une exhortation à ne pas fermer les yeux sur la réalité”. Entretien.

 

Lyon Capitale : Abordons tout de suite un sujet polémique. Vous parlez de “zoocide” à propos du massacre des animaux. Ce terme fait réagir, avec force, certaines personnes…

Matthieu Ricard : Suivant les conseils de Jacques Sémelin, spécialiste mondial des massacres de masse, j’ai choisi d’utiliser un mot peu connu du grand public, le “zoocide”, précisément pour ne pas choquer les sensibilités. Le zoocide ne peut pas être mis sur le même plan que le génocide des humains – les différences sont essentielles –, mais il existe des points communs qu’il est impossible de passer sous silence.
Il est important de rappeler que les premières personnes qui ont été frappées par un certain nombre de points communs entre l’Holocauste et le massacre industriel des animaux n’ont pas été des défenseurs fanatiques de la cause animale, mais des victimes de ce génocide (des survivants ou des personnes qui avaient perdu de proches parents). Elles ont décrit les cruelles réminiscences de la Shoah qui se sont imposées à elles, presque contre leur gré, lorsqu’elles ont été confrontées à la réalité des abattoirs. Notamment l’écrivain Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature, dont la mère et plusieurs membres de la famille furent exterminés en Pologne, qui a écrit : “Pour les animaux, c’est un éternel Treblinka”.
Cela dit, je comprends très bien que sa sonorité rappelant celle du mot génocide, son emploi puisse susciter une vive émotion chez ceux qui pourraient imaginer que j’ose la comparaison. Mais, si vous lisez scrupuleusement le chapitre qui y est consacré dans mon livre, vous constaterez que je distingue clairement ces deux processus.
Le génocide, par définition, ne concerne que les humains. Les motivations sont également différentes : le génocide est mû par la haine, alors que la tuerie des animaux est principalement motivée par l’avidité, la recherche du profit et du plaisir dans le cas de la chasse sportive et de la corrida, et s’accompagne d’une indifférence quant au sort des animaux. Le but du génocide est de faire disparaître. Le but de l’exploitation des animaux est de faire croître et multiplier ces derniers le plus vite possible et le moins cher possible pour les tuer, génération après génération.
Mais il y a aussi des ressemblances. La dévalorisation de l’autre : les humains sont déshumanisés et les animaux sont relégués au rang de “machines à saucisses”, de “produits industriels” ou de “biens de consommation”. Mais c’est au niveau des méthodes et des techniques d’extermination que les ressemblances sont les plus frappantes.

N’est-il pas un peu déplacé de se préoccuper des animaux alors que tant d’humains souffrent dans le monde ?

L’un n’exclut absolument pas l’autre. À mon humble niveau,  au travers de la fondation Karuna-Shechen, que j’ai fondée, nous soignons 100 000 patients par an en Inde, au Népal et au Tibet, et 25 000 enfants étudient dans les écoles que nous avons construites. Je consacre à ces projets l’intégralité de mes droits d’auteur. Il ne s’agit donc pas de ne s’occuper que des animaux, mais de s’occuper aussi des animaux.
Actuellement, chaque année, 60 milliards d’animaux terrestres et 1 000 milliards d’animaux marins sont tués dans des conditions abominables, pour notre usage. Des millions encore pour leur fourrure. Sans oublier les millions d’autres, sacrifiés pour attirer les faveurs des divinités locales, comme au Népal, en Inde ou en Afrique.
Je ne cherche ni à humaniser les animaux ni à animaliser l’homme, mais à montrer l’importance d’étendre aux deux notre bienveillance.

Vous ne tenez pas un discours moralisateur ou culpabilisateur. Vous vous appuyez sur des données scientifiques, dont celles du Giec*, pour expliquer que ce massacre organisé ne peut pas durer… pour notre propre survie.

Les pays riches sont ceux qui provoquent le réchauffement climatique (un Américain moyen produit 200 fois plus de CO2 qu’un Tanzanien) et ce sont les pays pauvres qui en souffrent principalement. Par ailleurs, 750 millions de tonnes de céréales sont exportées chaque année des pays pauvres pour l’industrie de la viande dans les pays riches. Un Américain moyen consomme 120 kilos de viande par an, un Européen 80, contre 5 à 10 pour un Africain et 3 pour un Indien. Pour “fabriquer” 1 kilo de protéine animale, il faut utiliser 10 kilos de protéines végétales, qui pourraient nourrir les populations des pays pauvres. Il y a donc là une injustice sociale fragrante. Ce système renforce les inégalités sur la planète.
Qui plus est, les conséquences de ces tueries de masse d’animaux sont innombrables. Les déséquilibres écologiques augmentent. Les gros mangeurs de viande développent plus de maladies cardio-vasculaires et de cancers du côlon que les autres. Et l’impact sur la biosphère est considérable. Au rythme actuel, 30 % de toutes les espèces animales auront disparu de la planète d’ici à 2050. De plus, l’élevage intensif contribue actuellement à la production de plus de 14 % des gaz à effet de serre. À elle seule, l’augmentation de la consommation de viande dans le monde (en Chine en particulier) interdirait, si elle ne décroît pas, la possibilité de limiter le réchauffement climatique à 2 °C d’ici à la fin du siècle. À nous de réfléchir.
* Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, ouvert à tous les pays membres de l'Onu.

Dans son dernier livre, Boris Cyrulnik raconte qu’on traitait autrefois les malades mentaux comme des moins qu’humains. Nous avons heureusement évolué sur cette question. Pensez-vous que nous ferons, un jour, de même sur la question animale ?

Je l’espère. Il faut inspirer une évolution des idées et des cultures. L’Assemblée nationale vient d’adopter, fin octobre, un amendement du Code civil, déjà voté par les députés en avril, qui reconnaît aux animaux domestiques et ruraux la qualité symbolique d’“êtres vivants doués de sensibilité”. C’est un progrès important, mais insuffisant. Nous devons aller plus loin. J’en explique en détail les raisons dans mon livre, en me fondant sur les travaux d’éthologues, d’évolutionnistes, de philosophes, de spécialistes de l’environnement mondialement reconnus dans leur domaine. Ces études scientifiques mettent en lumière, d’une part, qu’une grande partie des espèces animales sont capables de sensibilité, d’intelligence, d’empathie, de jugement et, d’autre part, qu’un continuum existe entre le règne animal et les humains. La capacité de ressentir la souffrance est indéniablement un point commun entre l’homme et l’animal. Aussi, faisons appel à notre bon sens, à notre équité, à notre sens des responsabilités et efforçons-nous de transformer nos comportements envers eux. Ils ont des droits naturels, dont celui de rester en vie et de ne pas être maltraités, pour commencer. Et nous avons quant à nous le devoir de ne pas leur infliger des souffrances inutiles.

Alors, peut-on continuer à consommer de la viande sans passer pour des monstres ?

Je suis végétarien depuis plus de quarante ans, mais je n’impose jamais mes vues à autrui. Ce livre n’a pas pour but de jeter l’opprobre mais d’informer et d’inspirer. J’espère aider le lecteur à prendre conscience d’un ensemble de choses : la souffrance, terrible, des animaux élevés pour être utilisés au service de l’homme (consommation, recherche, etc.) ; l’indignité des procédés utilisés ; les méfaits occasionnés par la surconsommation de viande sur les humains et l’environnement… Et que changer de mode d’alimentation ne nuit pas à la santé. Bien au contraire. Il est possible d’absorber des protéines autrement. Les produits à base de soja en fournissent  par exemple plus que la viande (jusqu’à 35 %, contre 20 % dans le cas de la viande).
Je suis contre toute forme de fanatisme et d’extrémisme. Les changements de culture doivent se faire progressivement. Manger de la viande une fois par semaine réduirait déjà considérablement les gaz à effet de serre. Expliquer aux enfants que ce sont des animaux sensibles qui sont à l’origine des steaks hachés et des carrés de poisson qu’ils mangent leur apprendrait à respecter davantage la vie, la nature, l’environnement. D’ailleurs, beaucoup d’enfants répugnent spontanément à manger de la viande lorsqu’ils réalisent que c’est la chair des animaux qu’ils aiment.
Nous pouvons tous participer de façon efficace, simple, écologique et économique au changement de statut des animaux et diminuer ainsi la violence de nos sociétés. Les animaux sont nos “concitoyens” sur cette terre. La science le prouve désormais. Aussi, ma demande est simple : ne fermez pas les yeux sur la souffrance animale. Face à cette réalité, décidez, en conscience et en responsabilité, de l’attitude que vous souhaitez adopter vis-à-vis d’eux et agissez en conséquence. Chacun de nous, à son niveau, influe sur ce qu’est le monde. Le savoir est enthousiasmant. Cela signifie que nous pouvons accompagner ces changements. En aimant plus les animaux, vous n’aimerez pas moins les humains, vous les aimerez mieux car votre amour y gagnera en qualité et en profondeur.
Matthieu Ricard – Plaidoyer pour les animaux, vers une bienveillance pour tous, Allary Editions, octobre 2014.

 

Matthieu Ricard donne une conférence à Lyon le 7 novembre, à l'amphithéâtre de l’université catholique. Entrée : 5 euros, les bénéfices seront reversés à l’association de Matthieu Ricard.

NB La salle est déjà complète, mais un autre amphithéâtre a été ouvert pour la retransmission en direct de la conférence.

 

 

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De la sagesse ! Pour le psychiatre Boris Cyrulnik, il y a des choses à préciser : il ne prend pas position sur les mauvais traitements infligés aux animaux, via big pharma et ses essais, ni sur les humains.
John Virapen, ancien responsable du laboratoire Eli Lilly en Suède, dans son livre "Médicaments effets secondaires la mort" (2014), dénonce :« les antidépresseurs provoquent la dépression » ; « la dangereuse psychiatrisation de l'enfance » ; « les malades sont trop souvent des cobayes»…

Signaler un abus | le 07/11/2014  à 10:55 | Posté par  jpb citoyen  

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