Lydie Salvayre, un Goncourt pour “Pas pleurer”


Par M-A. Cap
Publié le 05/11/2014  à 16:09
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Le plus connu des prix littéraires français a été décerné ce mercredi à Lydie Salvayre pour Pas pleurer, un “roman” qui nous plonge dans la guerre civile espagnole. Encore un Goncourt à la guerre, pourrait-on dire, après ceux de 2011 (L’Art français de la guerre, du Lyonnais Alexis Jenni) et 2013 (Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre). Mais Pas pleurer est d’abord un récit de vie, la vie de Montse, dans un village perdu de Catalogne en 1936.

Lydie Salvayre © Hermance Triay (montage Lyon Capitale)
Lydie Salvayre © Hermance Triay (montage Lyon Capitale)

Finalement, ce n’est pas Charlotte, inspiré par une jeune artiste juive morte à Auschwitz, qui a emporté les suffrages du jury Goncourt. Son auteur, David Foenkinos, se “contentera” du prix Renaudot. Mais l’académie présidée par Bernard Pivot a choisi un texte tout aussi empreint d’histoire.

Espagne, 1936

“On est en Espagne en 1936”, écrit Lydie Salvayre à la première page de Pas pleurer, qui lui vaut le prix Goncourt 2014. C’est donc la guerre civile qui sera mise à l’honneur sur toutes les tables de librairie et en tête de gondole des “espaces culturels” dès cet après-midi. La guerre civile et ses morts, la guerre civile et ses trahisons politiques. Et, dans “un village perdu de haute Catalogne”, la guerre civile et ses déchirements fratricides, ses petites trahisons discrètes et ses improvisations meurtrières.

Mais le livre de Lydie Salvayre s’intitule Pas pleurer. S’il faut parfois (souvent, en fait) se retenir, le texte n’en est pas moins débordant de vie. Car il raconte d’abord l’émerveillement d’une jeune fille qui la découvre en débarquant à Lérida, à l’époque où “il y a dans l’air de la ville une légèreté, une allégresse qui accélèrent le temps et ne laissent nulle place à l’angoisse”. Des cafés où s’épanouissent les discussions politiques comme la poésie, à la caserne des miliciens antifranquistes où s’affiche “l’organisation de l’indiscipline”, en passant par l’appartement bourgeois où elle est logée, la mer où elle trempe le pied pour la première fois, Montse va de surprise en surprise. On flâne à Lérida sur ses pas, et en même temps tout arrive vite. L’histoire, qui cache ses majuscules dans les nouvelles que les jeunes gens veulent d’abord croire anecdotiques. Et l’amour, bien sûr, qui emporte la jeune villageoise exaltée et la marquera jusqu’à ses derniers jours.

Langue métisse

Ces “derniers jours”, ce sont ceux du présent du récit. Car il est difficile de reprendre le qualificatif de “roman” choisi par Lydie Salvayre. Montse est en effet sa propre mère, dont les souvenirs partagés avec elle à la fin de sa vie nourrissent le texte de l’écrivain. Les souvenirs et les mots, cette langue métissée que Montse fait jaillir au fil du récit, car ce qui compte c’est dire. Et la vivacité des souvenirs a parfois besoin du “panache” de l’espagnol ou de la familiarité plus sincère des insultes dans la langue maternelle.

Sa fille, l’écrivain, traite ces accrocs linguistiques, dans la bouche d’une mère qui vit en France depuis “soixante-dix années”, d’“outrages” à la fin de son livre. Mais Lydie Salvayre fut aussi psychanalyste et n’évacue pas la charge émotionnelle qui peut faire surgir tel mot/souvenir à tel moment et disparaître les autres. Elle l’a rappelé quand elle est venue à Lyon, à la Villa Gillet le 8 octobre dernier. Tout comme elle a insisté sur le “marqueur raciste” que constitue la langue “mal dite”, l’une des multiples façons de stigmatiser l’étranger. Une langue qu’elle rebrode à petit point* et qui lui vaut peut-être aujourd’hui en partie le prix Goncourt.

Cimetières de la Terreur

Les inquiétudes actuelles de l’écrivain Lydie Salvayre pourraient prendre la forme des questions que se pose Georges Bernanos en 1936. Bernanos, l’autre “personnage” de ce prix Goncourt 2014, dont la révolte humaniste s’insère entre les pages du récit intime de Montse. Bernanos, l’écrivain catholique (surtout connu aujourd’hui comme auteur de Sous le soleil de Satan) qui finira par dénoncer les agissements de l’Eglise espagnole, et la complicité de l’Europe. Bernanos qui fut le témoin au jour le jour à Palma de Majorque des exactions, un vrai massacre, de “justiciers” bénis par la hiérarchie catholique. Bernanos qui témoigna de cette Terreur espagnole dans Les Grands Cimetières sous la lune, le livre qui a poussé Lydie Salvayre à écrire Pas pleurer.

Lydie Salvayre – Pas pleurer, prix Goncourt 2014, éditions du Seuil, août 2014.
Georges Bernanos – Les Grands Cimetières sous la lune, disponible en poche, coll. Points/Seuil.

 

* Dommage que l’éditeur n’ait pas apporté autant de soin à la correction orthographique de l’ouvrage, émaillé pour le coup de fautes de français qui ne doivent rien à l’influence de l’espagnol.

 

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