Alexis Jenni : rencontre avec un écrivain en quête de sens


Par Catherine Barry
Publié le 31/10/2014  à 12:53
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Alexis Jenni © Denis Félix
Alexis Jenni © Denis Félix

Prix Goncourt 2011 pour L’Art français de la guerre, qui avait à l’époque partagé la critique, le Lyonnais Alexis Jenni s'est livré pour cette rentrée littéraire à un exercice d’une grande intimité sur la foi. Son visage et le tien* va, n’en doutons pas, de nouveau diviser ceux qui le liront.

Difficile en effet quand on est athée ou agnostique de suivre son questionnement métaphysique très enraciné dans la religion catholique et dans une histoire familiale somme toute assez banale en France. Mais, si on oublie ces références, l’approche et les propos d’Alexis Jenni revêtent un caractère universel. Ses hésitations, la sincérité évidente de sa démarche, son refus du dogme, son besoin de remettre du sacré, de la beauté et de la fraternité au centre de son quotidien concernent toute personne qui tente de comprendre son rôle dans ce monde et souhaite participer à insuffler plus d’humanisme dans nos sociétés.

Son cheminement, mis en mots de manière littéraire, crée entre les lecteurs et lui un lien quasi fraternel et nous pousse à nous interroger sur ce qu’est avoir la foi au XXIe siècle. Et si c’était cela, croire, à notre époque ? Tout faire, en prenant des voies diverses, pour incarner un idéal de fraternité qui nous fait terriblement défaut et que nous sommes nombreux à souhaiter retrouver. Entretien.

 

Lyon Capitale : Votre livre s’intitule Son visage et le tien. “Son” visage, c’est celui du Christ, “le tien”, celui de l’autre en général ?

Alexis Jenni : Son visage, c’est effectivement celui du Christ, du moins ce que j’en imagine. Le tien, c’est celui de l’extrême singulier, de la personne aimée à qui je dis “tu” et que j’embrasse. Ce titre me permet de signifier qu’entre cette personne et les autres, tous les autres, existent de proche en proche une proximité et une continuité, qui créent un lien entre elle et le reste de l’humanité. Cet enchaînement, cette relation particulière entre les êtres m’aide à décrire, à approcher, à comprendre ce qu’est cette fraternité universelle dont parle le christianisme.
Tous les êtres humains sont mes frères en Dieu. Oui, en théorie, mais comment éprouver cette réalité de manière identique pour tous ? C’est ardu, compliqué, mais si j’expérimente cette difficulté en sachant que le sentiment que j’ai de ma propre vie, de ma présence au monde, de mon intimité existe aussi chez l’autre et nous dépasse de la même manière, alors je peux me sentir uni à lui, en fraternité.
C’est ce processus que j’essaye de décrire dans ce livre de manière littéraire. Cette démarche m’aide à entrevoir ce qu’est la fraternité enseignée par le Christ et me permet, à la fin du livre, de suggérer au lecteur ce que peut être le “visage” du Christ. Du moins celui que je conçois et élabore de manière littéraire, de page en page.
Pour moi, ce visage est fait symboliquement de tous les visages superposés de mes frères en humanité. Ce qui le rend à mes yeux plus tangible et qui rend plus concret le fait que le Christ soit une interface directe entre eux et Dieu.

À qui s’adresse ce livre ? Un athée ou un agnostique va être rebuté par la notion d’un dieu créateur, tout-puissant…

Il s’adresse à tous ceux qui se questionnent sur la spiritualité, le divin, sur le sens de leur vie, sur ce que signifie “être au monde”. Ce livre raconte ma quête intérieure, son évolution, son aboutissement, ses liens avec ma tradition familiale. Ce goût de Dieu que j’éprouve et qui s’enracine dans l’enfance s’est élaboré, affiné au cours des années. Les choses ont maturé tranquillement, à leur rythme, pendant presque trente ans.
Avant de revenir à ma culture, je me suis intéressé à d’autres traditions. Puis, il y a un an environ, j’ai éprouvé le besoin d’écrire, de raconter mon cheminement et de clarifier ce que je ressentais. Notamment, vis-à-vis de cette fraternité universelle qui est au cœur du christianisme. C’est une magnifique utopie. Elle permet de considérer l’autre avec bienveillance. Croire en une utopie, c’est choisir la direction que l’on souhaite suivre et c’est agir pour atteindre le but fixé.
Croire me rend heureux, serein. Cela peut sembler naïf et avoir un côté “ravi de la crèche”, mais en réalité croire répond pour moi à un double mouvement : à un élan confiant vers l’autre qui me sort de moi-même, de mon égoïsme, et à un accueil de l’autre et de ce qui arrive, qui me laisse ouvert à ce qui est, sans a priori. Cela m’aide à reconnaître un aspect sacré à la vie, en moi, en les autres. À mieux vivre. Alors, oui, croire me rend heureux.

Que veut dire être chrétien, aujourd’hui ? Comment l’agrégé de sciences que vous êtes concilie-t-il foi et raison ?

Ma pratique est de l’ordre de la prière méditative. Être chrétien, c’est pour moi prendre conscience de cette présence vitale indicible et valoriser cette flamme de vie qui existe au cœur de chacun et en toute chose. C’est le contraire du développement personnel, qui renforce parfois l’ego. C’est une manière de se dépasser, de réaliser les potentiels liés à notre humanité. Être chrétien, c’est donc pour moi essayer de vivre au quotidien ce qu’enseignent les évangiles : “L’autre est mon frère en Christ.”
Le Christ montre le chemin à suivre pour que, d’utopie, la fraternité devienne réalité. Le corps m’aide à appréhender cette réalité. Il est l’endroit d’où je ressens les choses. Un lieu joyeux, positif, merveilleux, que j’habite. Je suis là grâce à lui. Aussi je ne peux pas le considérer comme étant l’objet de la chute, de la tentation, du péché. C’est pourquoi j’utilise dans cet essai les cinq sens pour “incarner”, d’une certaine manière, ma foi.
J’essaye de montrer comment les sens m’aident à être en lien avec le Christ et avec cette présence évanescente, mystérieuse, que je tente de percevoir et d’accompagner au mieux de mes possibilités. Passer par les sens me permet de ne pas séparer le corps et l’esprit, comme c’est souvent le cas dans la religion catholique. À actualiser ce que je comprends des écritures et du message du Christ à l’aune de ce que je suis et du monde qui est le nôtre.
Cette démarche spirituelle n’est pas en conflit avec mon approche scientifique de la vie. Ce sont deux domaines différents. Cela dit, je ne pense pas que le monde ait été créé en sept jours. Ni que Dieu soit un bonhomme barbu assis sur un nuage. Il faut faire la part des choses.

Un dernier mot sur la foi : vous refusez l’idée qu’elle soit une puissance de consolation…

Ce n’est pas pour me consoler que je crois, mais pour garder intacte en moi cette capacité d’élan et d’accueil qui mène à l’autre, et la confiance que j’éprouve vis-à-vis de cette présence ineffable que je ne nomme jamais Dieu mais ceci, c'est-à-dire une présence intime, que l'on ne peut nommer.
Croire ne m’aveugle pas, ne m’enferme pas, mais me permet de vivre pleinement… Sentir, c’est croire, c’est aimer. C’est saisir l’intensité d’une présence qui réside entre deux visages lorsque l’amour abolit toute distance et révèle l’éternité. C’est toucher du doigt le mystère de l’amour. L’amour vis-à-vis de cette présence. L’amour vis-à-vis d’un autre. Cela procède de la même démarche, de la même énergie. C’est joyeux et vivant. 
* Alexis Jenni – Son visage et le tien – Albin Michel, octobre 2014.

 

À visionner sur Lyoncapitale.fr : l’interview vidéo d’Alexis Jenni, à l’occasion de son prix Goncourt pour L’Art français de la guerre.

 

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