Expos : Erró aux mains d’argent à Lyon


Par Alexandrine Dhainaut
Publié le 13/11/2014  à 11:56
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Lors de la dernière biennale de Lyon, le fil conducteur était le récit. Erró, pilier de la figuration narrative, y trouvait naturellement sa place aux côtés de la jeune génération. Dans une volonté de replacer son travail pictural dans la modernité, le musée d’Art contemporain lui consacre cet automne une grande rétrospective.

Erro, Silver Surfer Saga, 1999 © Adagp, Paris, 2014
Erro, Silver Surfer Saga, 1999 © Adagp

Visionnaire ?

On l’aura compris, les commissaires Danielle Kvaran, conservatrice du fonds Erró au musée d’Art de la ville de Reykjavik, et Thierry Raspail veulent montrer à quel point Erró est un artiste visionnaire : avec quelque trente ans d’avance, il aurait, avec des ciseaux et de la colle, anticipé la révolution Internet.

Il est vrai qu’à considérer les deux grandes composantes de l’œuvre du plus français des peintres islandais* – l’assemblage complexe de motifs hétéroclites et la saturation –, la comparaison avec les flux incessants d’images qui inondent esprits et espaces au quotidien est tentante. Mais il ne faudrait pas oublier la dimension critique de son œuvre.

* Né en 1932 à Ólafsvík, Erró vit et travaille en France depuis 1958.

De l’expressionnisme à la figuration narrative

Erro, Tears for Two, série “Retour d’USA”, 1964. Peinture glycérophtalique sur toile, 97x130 cm. Collection de l’artiste.
Erro, Tears for Two, série “Retour d’USA”, 1964.

D’abord expressionniste vers 1955, puis surréaliste à la fin des années 1960, Erró opte définitivement pour la technique du collage héritée des dadaïstes, qui régira la composition de tous ses tableaux de 1964 à nos jours.

1964 marque également le renoncement d’Erró aux formes personnelles issues de son imagination, au profit des images des autres. “C’est l’œil qui décide, explique-t-il quant à sa pratique. Je stocke des images de journaux, de bandes dessinées. Je stocke des couchers de soleil, des lacs, des dictateurs. Puis j’évolue dans le flou complet. C’est comme la pêche, je peux terminer sur un collage et bloquer complètement, et parfois en faire quinze. Je ne les juge jamais, je ne sépare pas ce qui est bon ou pas.” Réalisé de manière intuitive donc, le collage est ensuite projeté par épiscope sur la toile et reproduit en peinture.

Erró pratique volontiers l’anachronisme et le mélange des genres, explose les frontières entre high et low cultures. Iconoclaste, il emprunte autant à la culture de masse (omniprésence des comics comme Le Surfeur d’argent ou Wonder Woman) qu’à la contre-culture (Crumb, S. Clay Wilson...) ou encore à l’histoire de l’art, citant Tintoret, Rubens ou Jordaens comme influences fondamentales. Ainsi, dans une même toile, un portrait féminin de Picasso côtoie des personnages cartoonesques, et Diane de Poitiers, poitrine à l’air, tape la pose avec les astronautes d’Apollo.

“Le pop art, c’était trop simple”

Mû par une certaine horror vacui qui le pousse à remplir ses toiles souvent monumentales à ras bord, le travail d’Erró demande un certain temps d’appréhension. “Je fais partie d’un mouvement qui s’appelle la figuration narrative. Le pop art, c’était trop simple ! Une marque, un citron, un visage, c’est tout. Chez nous, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut trois minutes pour regarder une image pop. Pop = 3 lettres. Nous, c’est 16 lettres = 16 minutes !” ironise-t-il.

S’il se moque volontiers du pop art, Erró en a parfois emprunté les sujets, dans des compositions que l’on a volontiers appelées “pop-baroques”. Mais c’est pour mieux pointer les outrances de la société de consommation, qu’il découvrit à New York en 1964 et dont témoigne son fameux Foodscape, répulsion visuelle par un trop-plein de bouffe.

Le peintre d’“une actualité qui finit par se brouiller”

Erro, Empire State Building, 1979. Série “Tableaux chinois”, 1979-1980. Huile sur toile, 63,5x98,5 cm. Collection de l’artiste.
Erro, Empire State Building, série “Tableaux chinois”, 1979-1980.

Les peintures d’Erró furent également fortement marquées par les événements historiques : la guerre du Vietnam, la révolution en Chine, l’invasion américaine en Irak, etc. Bien qu’il estime n’avoir jamais vraiment été engagé mais être plutôt une sorte de témoin et ne pratiquer qu’un art intuitif, les associations de motifs illustrant les conflits mondiaux, la mise en scène des dictateurs, des super-héros, des ennemis réels ou fictifs confèrent à l’œuvre une dimension fortement critique. Envers les hégémonies notamment – politiques, culturelles ou économiques. Il met à mal les symboles de puissance par un humour potache et corrosif, pour mieux en souligner les contradictions et les faiblesses.

Si sa technique picturale n’a pas tellement changé depuis les années 1970, force est de constater que ses sujets sont aujourd’hui beaucoup moins politisés. Erró continue à saisir la “folie de l’actualité, mais une actualité qui finit par se brouiller – ce n’est plus un simple constat mais une science sur la notion d’image. Erró, c’est l’artiste du flux”, conclut Thierry Raspail, qui présente un accrochage chronologique et thématique du peintre islandais sur les trois niveaux du musée de Lyon.

Rétrospective Erró – Jusqu’au 22 février 2015, au musée d’Art contemporain de Lyon.
À savoir : à l’occasion de cette rétrospective, Erró a offert à la ville de Lyon son Surfeur d’argent (lire ici).

 

Cet article est paru dans le supplément Culture de Lyon Capitale en septembre 2014.

 

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