Lyon Capitale n°157
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Il y a 20 ans : le chœur brisé de l'Opéra de Lyon

IL Y A 20 ANS DANS LYON CAPITALE – Dès 1998, la gestion permissive de l'Opéra de Lyon faisait parler d'elle. Bien avant que les notes de frais de Serge Dorny ne soient critiquées, l'Opéra de Lyon payait tout un chœur de remplaçants 2 million de francs, à ne rien faire.

Lyon Capitale n°157, 4 février 1998, © Lyon Capitale

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En 1998, c'est le nouveau directeur Alain Durel qui aurait exigé que le problème soit réglé. Décidément, le joyau artistique qu'est l'Opéra de Lyon tire bien des casseroles. Alors que les autres Opéras hexagonaux se satisfont d'un seul chœur à plein temps, celui de Lyon se permet donc d'en entretenir deux. Une situation ubuesque, d'autant plus que le second chœur est interdit de spectacle. La chambre régionale des comptes pointe alors une ardoise de quelques dix millions de francs, utilisés pour payer des chanteurs qui ne chantent pas. Une extinction de voix forcée, vécue comme une profonde injustice par les artistes concernés qui en appellent à la justice.

Lyon Capitale n°157, 4 février 1998, p. 5 © Lyon Capitale

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Un article paru dans Lyon Capitale n°157 le mercredi 4 février 1998, signé par Anne-Caroline Jambaud.

Le chœur brisé de l'Opéra de Lyon

Depuis plus de 5 ans, l'Opéra de Lyon se paie le luxe d'avoir deux chœurs. Le premier, qui se réduit aujourd'hui à huit rescapés, est payé pour rester chez lui, tandis que le second est payé, plus cher, pour se produire sur scène. Surcoût financier : environ 2 MF chaque année. Le prochain directeur de L'Opéra de Lyon, Main Durel, aurait exigé que le problème soit réglé d'ici son arrivée. IL est temps en effet d'arrêter les frais et de trouver une issue digne à cette invraisemblable guerre des nerfs.
En épluchant les dossiers en cours de l'Opéra de Lyon, afin de préparer sa prise de fonction de septembre prochain, le futur directeur des lieux a dû bondir de surprises en déconvenues. Car si Alain Durel hérite d'une maison d'excellence sur le plan artistique, il récupère au passage quelques boulets de taille. Ebranlé par la mise en examen de ses actuels dirigeants, messieurs Erlo, Brossmann et Hédouin, l'Opéra voit son prestige entaché de "pratiques répréhensibles". C'est la face visible de l'iceberg depuis qu'un rapport de la chambre régionale des comptes a pointé ces dérives. Mais en profondeur, le navire et ses quelques 300 permanents (plus 900 intermittents environ) est toujours traversé de soubresauts. C'est ainsi qu'un mélodrame se joue en coulisses depuis plus de 5 ans avec pour principaux interprètes les différents chœurs de l'Opéra de Lyon l'ancien et le nouveau. L'Opéra de Lyon est en effet certainement le seul Opéra de France à se payer le luxe d'entretenir deux chœurs. Le premier, constitué d'agents contractuels (sous régime de droit public) avec pour certains plus de 20 ans d'ancienneté, est au placard depuis 1992. Les choristes sont payés mais interdits de spectacle. Le second, composé pour l'essentiel de "supplémentaires", et payé 40 % de plus que le précédent, se produit sur scène.

Une ardoise de près de 10 MF

"L'enjeu financier annuel a été estimé par un cabinet d'audit à 2 MF", cite le rapport de la Chambre régionale des comptes. Depuis 5 ans que la plaisanterie dure, l'ardoise frise donc les 10 millions de francs, vraisemblablement passés en pertes et profits par la ville de Lyon, noyés dans la masse salariale générale des 6 000 agents municipaux. "Comment se fait-il que l'argent public soit utilisé en toute connaissance de cause à payer des choristes interdits de scène ?" demande Maître Maxime Grange, avocat de deux chanteurs de l'ancien chœur. Interdits de scène et non pas "payés à rien foutre", la nuance est importante. Car le fait d'être payés pour rester chez eux est vécu par les choristes comme un drame et une profonde injustice. "Pendant trois ans, on nous a fait travailler dans l'ombre avec des pressions psychologiques très grandes et des humiliations éprouvantes. Puis un beau jour, on nous a demandé de rester chez nous. On nous a coupé notre outil de travail" raconte un membre de l'ancien chœur, tandis qu'une autre ajoute : "C'est une atteinte grave dans notre flore d'artistes. C'est indigne de démolir des gens comme ça". Quelques-uns, souvent les plus jeunes, ont trouvé l'énergie de reconstruire leur vie d'artiste, d'autres ont sombré dans la dépression. Aujourd'hui, sur la trentaine de personnes que comptait le chœur initial, seuls 8 rescapés sont toujours payés par la ville ; certainement un peu "têtes de lard", ils ont refusé de céder à cette guerre d'usure et n'ont pas hésité à intenter plusieurs recours en justice. Le reste de la troupe a démissionné, quelques-uns ont été réintégrés et les personnes détenant les contrats les plus précaires ont été renvoyées. Pourtant, "cet énorme gâchis aurait pu être évité si le règlement avait été appliqué dans des conditions normales, par des personnes non aveuglées par leur pouvoir" analyse aujourd'hui un choriste. Il semble en effet que l'affaire, tout simplement mal embouchée au départ, ait viré au casse-tête juridique avant de nouer d'importants drames personnels.

Un feuilleton juridique

En février 1992, lors de la nomination du nouveau chef de chœur Richard Cooke, les choristes de l'Opéra se retrouvent sur la sellette. Une restructuration en profondeur du choral semble en effet envisagée, il importe alors à la direction de l'Opéra, qui se dit animée d'intentions purement artistiques, de 'mettre le chœur au niveau de l'orchestre'. L'ambition
Est louable, la méthode plus contestable. Après deux avertissements par lettre circulaire pointant leur "insuffisance professionnelle", les choristes titulaires de l'Opéra sont convoqués à une audition de contrôle, avec risque de licenciement à la clé. La procédure n'ayant pas respecté le règlement intérieur (i] aurait fallu personnaliser les remarques), les choristes refusent de se soumettre à l'audition et déposent une requête en annulation auprès du tribunal administratif pour "excès de pouvoir". La Ville retire ses avertissements. Les tentatives suivantes d'éviction du chœur initial seront de la même façon désamorcée par le tribunal administratif ou bloquées de fait par le refus des représentants du chœur de siéger dans le jury. Parallèlement, alors que le chœur initia ! est toujours en place, l'Opéra lance un concours de recrutement de choristes tout pupitre en octobre 1992. Etrangement, le nom des heureux élus, pour la plupart membres du chœur dirigé en Angleterre par Richard Cooke, figure dès le 18 septembre dans la liste des choristes transmise au service couture. Soit trois semaines avant le recrutement officiel ! Pour le premier chœur, il est donc clair que derrière l'argument massif de "l'insuffisance professionnelle" se cache une volonté de changement. Est-elle motivée par le désir d'associer à l'image de l'Opéra des voix étrangères, apparemment plus prestigieuses ? S'agissait-il de satisfaire aux exigences de Richard Cooke, soucieux de retrouver son propre chœur à l'Opéra de Lyon ? Fallait-il se débarrasser d'un noyau soudé et très syndiqué, ou encore en finir avec des contrats de droit public très peu malléables et un statut aberrant d'artiste "fonctionnaire" Qu'importe. L'Opéra avait de toute évidence la volonté de se débarrasser de son chœur. Sans en avoir réellement les moyens juridiques. A la décharge de la direction actuelle de l'Opéra, il apparaît en effet que leur marge de manœuvre était très étroite au sein d'un cadre juridique pour le moins peu adapté. Il était manifestement impossible de régler le problème de façon tranchée et juridiquement droite. La moindre entorse au règlement, et les directeurs se retrouvaient, à l'issue d'une longue procédure juridique, condamnés à réintégrer le plaignant. Mais l'actuelle et la future direction de l'Opéra ayant refusé de répondre à nos questions et de présenter leur point de vue, il ne nous reste plus qu'à constater les dégâts.

Un rocambolesque gâchis

"Un désastre sur le plan humain" estime Maître Monod, avocat d'une partie des "anciens" choristes, qui déplore que le coût financier énorme de cette affaire n'ait même pas été utilisé pour un reclassement honorable des choristes. Selon maître Monod, quelques propositions de reclassement pour le moins fantaisistes ont été formulées (au service cadre de vie par exemple), tandis que des propositions de départ négociées sont restées sans suite. La Ville et singulièrement l'Opéra se soucient-ils vraiment de la carrière, puis de la reconversion, de leurs artistes ? If est permis d'en douter. "Avec la Ville, on avait pourtant réussi à bien traiter le problème de nos musiciens de l'ONL. Je ne comprends pas qu'on ait â ce point raté le coche avec nos choristes", s'étonne Maître Monod. Cette affaire plutôt rocambolesque a été pour le moins piètrement menée. Mais "il y a plus fou encore souligne Maître Monod. Le ballet de l'Opéra de Lyon abrite en effet des danseurs au placard depuis plusieurs années, et notamment le "recordman" de la mise à l'écart, Bernard Horry. "Mon client va aux services de cours mais est systématiquement interdit de spectacle depuis 1986 ; il a sûrement passé les plus belles années de sa carrière à la maison", explique l'avocat. Après deux procédures d'annulation de licenciement auprès du tribunal de Lyon, confirmées par le Conseil d'Etat, le danseur a en effet été réintégré... en touche.

"Eviter les psychodrames"

Avec l'arrivée d'une nouvelle direction, le contexte est sûrement plus favorable à un règlement du problème des choristes de l'Opéra", explique-t-on du côté de la Ville de Lyon, où l'on se dit soucieux d'"éviter les psychodrames". Il faut dire que le futur directeur Alain Durei aurait insisté pour que tout soit réglé avant son arrivée. Un nouveau règlement intérieur, adopté récemment en conseil municipal a été élaboré tandis qu'une rencontre entre le représentant de la Ville, le futur administrateur de l'Opéra et les différents choristes a eu lieu le 12 janvier dernier. "Je viens d'écrire â l'avocat de la ville de Lyon ; la balle est dans leur camp. Nous sommes prêts à toutes les propositions", affirme Maître Monod, qui prévient que les choristes tiennent à ce que soit reconnu le préjudice moral qu'ils ont subi. En réglant cet important gâchis, la Ville tournerait enfin la page d'une gestion au sein de l'Opéra pour le moins douteuse, sur le plan financier comme sur le plan humain. En espérant que le contribuable ne tombe pas sur de nouvelles petites bombes à retardement, car déjà, le deuxième chœur est entré dans la bataille juridique. Bon courage monsieur Durel !
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