"Un sadique à l'Etat pur"

18 mai 1987. La seconde semaine du procès commence. Deux journées sont consacrées aux auditions des Procureurs Généraux allemands Streàn et Holtfort, spécialisés dans les dossiers ouverts contre les criminels nazis et plus particulièrement contre ceux qui ont opéré en France. La question leur est posée de l'authenticité des télex produits au soutien de l'accusation contre Barbie.
Leur réponse est claire : ces télex sont authentiques. Ils précisent par ailleurs que les opérations menées par Klaus Barbie procédaient d'initiatives locales, sans ordre des autorités supérieures. C'est donc lui et lui seul qui a décidé des rafles de la rue Sainte-Catherine et d'Izieu. Un 'tableau' est dressé des activités du Sipo SD de Lyon entre le 11 novembre 1942 et le 24 août 1944 sous le commandement de Klaus Barbie. Plus de 7 000 arrestations suivies de 2 335 déportations, 622 morts par fusillade et 2440 personnes dont le sort demeure inconnu. Le 'décor' étant planté, la Cour peut commencer à évoquer les faits reprochés à l'accusé. Et en premier lieu, la rafle effectuée par la gestapo le 11 février 1943 au siège Lyonnais de l'Union Générale des Israélites de France (UGIF) rue Sainte-Catherine, juste derrière la place des Terreaux.
Le temps est venu des témoignages. Finis les bons mots et les effets de manches, oubliés les querelles de procédure et les faux-semblants. Place à la vérité, dans ce qu'elle a de plus sobre et de plus beau. Lea Katz entre dans le prétoire. Alors âgée de 17 ans à peine, elle a entendu des fonctionnaires vichystes planifier un contrôle au 13 Quai Tilsitt, dans les locaux de la grande synagogue de Lyon. Elle s'empresse d'en prévenir un rabbin qui se trouvait à ce moment là à l'UGIF. En arrivant sur les lieux en cette matinée du 11 février 1943, elle ignore qu'elle se jette dans la gueule du loup. Les locaux ont été investis par la gestapo et la rue Sainte-Catherine s'est transformée en souricière. A peine entrée, on lui demande ses papiers. Sa carte porte le tampon 'juif'.
Elle est jetée dans une pièce où se trouvent déjà plusieurs dizaines de personnes. Des juifs démunis et perdus, venus là pour trouver un réconfort, une aide morale ou matérielle, un peu de chaleur. Lea Katz raconte. Les yeux mi-clos, emplissant la salle d'audience de son angoisse. Le temps est suspendu à ses mots, à ses silences. Sous sa dictée, on la voit se transformer en gamine rousse de 17 ans, pétrifiée à l'idée de ne plus revoir sa mère et faisant preuve d'une audace qui ne peut trouver sa force que dans un ultime instinct de vie.
Elle s'adresse à un soldat pour lui dire que sa mère est malade, qu'elle veut la prévenir et qu'elle reviendra. Sommer de parler en allemand, elle s'exécute. Elle reçoit deux gifles en retour avec ce commentaire dont elle se souvient comme si c'était hier : 'petite chose insignifiante, tu as dit que tu ne parlais pas allemand, mais pour supplier, tu sais le faire'. Tout se joue en une poignée de secondes, un regard du soldat, une porte entrouverte, un instant d'humanité. La vie tient à si peu de choses. Lea est libre. Nous sommes soulagés, comme si sa présence ici, 44 ans plus tard, ne nous suffisait pas à croire cette heureuse nouvelle. Lea Katz est entrée dans la clandestinité. Elle ne veut pas finir son témoignage sans remercier les familles françaises qui ont risqué leur vie pour la cacher. Un ange passe. Lea Katz s'éloigne. Elle a témoigné.
Michel Cojo Goldberg lui succède à la Barre. Il avait quatre ans quand son père a été arrêté rue Sainte-Catherine. Michel Cojo Goldberg aurait pu être un enfant d'Izieu. Comme eux, il ne savait pas qu'il était juif, ce que c'était d'être juif. Simplement coupable d'être né. Son père n'est pas revenu. 'Il est mort d'une façon abstraite, escamoté. Nous n'avons jamais eu ni corps ni cérémonie funèbre, ni tombe pour se recueillir. Nous avons été privés de deuil et quand on ne prend pas le deuil, on ne le quitte jamais'. Il sait depuis toujours que c'est Klaus Barbie qui a fait de lui un orphelin. Apprenant en 1974 qu'il s'était réfugié en Bolivie, il décide de le tuer. Il raconte : 'je n'avais pas l'illusion d'avoir un mandat du peuple juif ou français. Je n'avais ni mission ni obligation. C'était une affaire personnelle'.
Le plus fou est qu'il se rend effectivement à La Paz ? il parvient à rencontrer Barbie. Il lui parle longuement, se faisant passer par un journaliste, un révolver dans la poche. Il explique à la Cour les raisons pours lesquelles il ne l'a pas tué : 'je n'ai pas ressenti cette bouffée de haine qu'il fallait pour tirer. Je me suis dit que je devais le faire de sang froid. J'imagine que lui et moi sommes d'une race différente. Je ne l'ai pas fait. Il méritait la mort, moi pas de devenir assassin'.
Témoin suivant, Eva Gottlieb est elle aussi tombée dans la souricière en venant rejoindre sa mère à l'UGIF le 11 février 1943. Elle doit la vie à Beethoven. Elle prétend en effet être venue apporter une participation de musique à une dame. Un soldat regarde les notes, les lit et se met à chantonner. La dame confirme les dires de la jeune fille, se gardant de révéler le lien de parenté. Eva est repartie, transie de peur et de douleur. Sa mère aussi est partie, mais là d'où l'on ne revient pas.
La journée du 20 mai s'achève avec le témoignage d'Henri Bullawko, Président de l'Amicale des Déportés Juifs de France. Il évoque le souvenir de son ami, Henri Rosenweig, parti de la rue Sainte-Catherine à Auschwitz. Lui aussi, y a été déporté. Il est le premier à parler en détail de l'arrivée au camp, de la descente du train, des hurlements, des coups, de la sélection, de la terreur des femmes, des cris des enfants, de la fumée noire striée de flammes rouges du crématoire de Birkenau. La Cour est transportée 45 ans en arrière. La voix d'Henri Bullawko nous conduit à Auschwitz. Il raconte plus qu'il ne témoigne. J'aurais tant aimé que Faurisson entende ce témoignage ? L'émotion est entrée dans la Cour d'Assises. Elle va y rester pendant de longues semaines.
Le premier témoin de l'audience du 21 mai est Victor Sullaper. Il travaillait à l'époque des faits à l'UGIF avec son frère, pour dispenser des secours aux familles juives démunies. Il était dans les lieux quand la gestapo est arrivée. Toutes les personnes qui entraient étaient aussitôt happées. La standardiste avait reçu instruction de dire à ceux qui appelaient de venir au siège. C'était ainsi que fonctionne une souricière. Victor Sullaper a été sauvé grâce à une fausse carte d'identité au nom de 'François-Victor Sordier'. Pas son frère qui était arrivé en France plus tard et avait gardé son accent et sa vraie identité. Dès qu'il a été libéré, Victor Sullaper a envoyé un télégramme à la Fédération des sociétés juives de France : 'Monsieur Schorban est arrivé à l'UGIF de Lyon, prévenez qui de droit'. 'Schorban' signifie malheur en hébreu. Puis, il est rentré au domicile familial et a annoncé à ses parents que son frère ne reviendrait pas. 'Nous avons dit la prière des morts'. Victor Sullaper s'interrompt, étouffé par les sanglots. L'émotion étreint la salle d'audience. On lui propose une chaise qu'il refuse. Il tient à témoigner debout.
Après ce moment de vérité, vient celui de la confusion. Michel Thomas est le seul rescapé de la rafle de la rue Sainte-Catherine à affirmer reconnaître Barbie comme celui qui dirigeait les opérations le 11 février 1943. Il prétend être venu ce jour là recruter à l'UGIF des jeunes pour la résistance. Mais son témoignage théâtral sonne faux. A la différence de tous les autres témoins, précis et sobres, Michel Thomas en fait trop. Le trouble s'empare de l'assistance. Jacques Verges pavoise. Au cours de la suspension d'audience, j'entends un journaliste déclarer : 'on est sûr que Klaus Barbie était à l'UGIF et que Thomas n'y était pas ?'.
La sérénité reviendra heureusement après la suspension, avec l'arrivée à la barre des témoins d'une merveilleuse dame, qui s'avance droite et digne, refusant elle aussi la chaise qui lui est proposée. Gilberte Lévy épouse Jacob travaillait à l'UGIF. Elle se souvient du nom de Régine Gattegno, de la 'petite Veil', de Marcelle... Elle dit en quelques mots combien la vie était dure à cette époque pour une juive comme elle, sans logement 'condamnée à changer d'hôtel tous les deux jours, parce que passé ce temps, on ne voulait plus d'elle'.
Gilberte Jacob raconte la rafle, les deux journées passées au Fort Montluc 'sans rien, dans deux pièces, sans paillasse, sans nourriture, ni même la moindre goutte d'eau', puis le départ pour Drancy. Gilberte Jacob nous conduit à Drancy. 'Les punaises qui dégringolaient dans la soupe, les hommes qu'on faisait ramper comme des vers sur le mâchefer de la cour, la tonte des femmes et des enfants'. Après trois semaines, elle est envoyée au camp de Beaune la Rolande avant d'être réexpédiée à Drancy.
Le 24 mars 1943, tous les raflés de l'UGIF sont embarqués dans les wagons pour Auschwitz. Pas elle, femme d'Officier français, elle échappe à la déportation. Gilberte Jacob s'arrête. Plus un mot ne sort de sa bouche. Elle pleure. Tout au long de sa déposition, elle ne pleurera qu'à l'évocation des souffrances endurées par les autres. Et pourtant. Après avoir appris la mort de son père et de ses deux sÅ"urs, elle sera à son tour déportée à Bergen Belsen. 'Il n'y avait pas de chambre à gaz à Bergen Belsen. Mais les fours crématoires ont fonctionné si fort qu'aujourd'hui, je ne peux plus sentir l'odeur d'un poulet grillé. J'ai cette odeur dans le nez jusqu'à la fin de ma vie'. On comprend que Klaus Barbie ait préféré ne pas entendre Gilberte Jacob. C'est lui qui l'a envoyé là -bas.
Elie Nahmias est le dernier témoin de cette journée éprouvante. Il a été arrêté par Klaus Barbie rue Victor Hugo à Lyon. Elie Nahmias raconte les tortures, ceux qui sautent par la fenêtre pour y échapper. Montluc, Drancy, Auschwitz. 'Les enfants sont allés directement à la chambre à gaz. Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une chasse aux phoques. C'était çà , çà courait dans tous les sens et les kapos nous assommaient à la matraque. Ils nous ont fait mettre par cinq, une commission nous séparait, à droite ou à gauche, 1 sur 10 allait à gauche. J'ai eu de la chance, à droite c'était pour le four. J'étais jeune et costaud, immatriculé, tondu, les poils rasés, on m'a tatoué. A certains, ils enfonçaient le fly-tox à moitié dans l'anus'. Elie Nahmias est passé de camp en camp. Ce que cet homme a enduré est inimaginable. Il a survécu en se cachant sous un amoncellement de cadavres.
Le Président Cerdini lui pose une question, comme une délivrance, pour abréger l'horreur. Mais Elie Nahmias poursuit. 'Les chambres à gaz, c'était une usine, plus de 2 000 personnes dans la journée. La nuit on voyait fumer les cheminées du four. Les kapos disaient,' voyez c'est par là que vous sortirez'. Nous, on disait 'çà m'étonnerait, je suis pas ramoneur'. Les gens dans les camps allaient se faire tirer dessus en franchissant la ligne interdite, ils s'accrochaient dans les barbelés, on les retrouvait au matin, comme des feuilles d'automne, si vous voulez. Barbie, je ne l'oublierai jamais, même quand je serai mort'. Un jour Elie Nahmias est tombé. Il n'en pouvait plus. Un vieil homme l'a sauvé et lui a dit : 'tu es jeune, tu vivras. Allez, va et raconte'. Le jour est venu.
Vendredi 22 mai 1987. En arrivant à l'audience, je crois avoir tout entendu. J'ignore que commence l'une des journées les plus éprouvantes du procès. La journée des femmes. Et quelles femmes ! La première est Irène Fremion. Résistante, elle a été arrêtée par Klaus Barbie, interrogée par lui, torturée par lui. Elle ne l'a pas oublié. Déportée à Ravensbruk, elle raconte elle aussi l'arrivée au camp, les chambres à gaz, l'effroyable odeur de chair brûlée des fours crématoires, la salle de vivisection. 100 000 femmes ont été déportées à Ravensbruk. 5000 sont revenues. Lise Lesevre arrive à la barre. Admirable, sublime. A 86 ans, elle refuse elle aussi de témoigner assise. Elle marche avec une canne mais veut rester debout, face au box vide. Arrêtée le 13 mars 1944 comme résistante par l'équipe de Barbie, elle a subi des mains de celui-ci les pires sévices, les tortures les plus effroyables. Coups de schlague, supplice de la baignoire, table d'étirement, pendaison par les poignets... La vieille dame s'excuse des détails qu'elle doit fournir à la Cour. Elle le fera sans larme. Comme elle ne parle pas, Klaus Barbie fait arrêter son mari et son fils de 16 ans pour la faire céder. Elle résistera. Elle ne reverra ni son mari déporté ni son fils fusillé. Elle décrit Klaus Barbie comme un sadique à l'état pur, prenant un plaisir infini aux tortures qu'il infligeait. Il écrasait du pied le visage des suppliciés qu'il croyait reconnaître comme juifs'. 'J'ai peine à vous décrire la bête sauvage qu'était cet homme'.
Déportée à Ravensbruk, Lise Lesevre a tenu un petit carnet tout au long de son martyr. Ce carnet figure au dossier. A son tour, les poings serrés, elle décrit la vie concentrationnaire et, détail par détail, donne corps à la définition du crime contre l'humanité.
Lorsqu'elle prononce ses derniers mots, le silence est total. On le croit définitif. Mais l'innommable n'est pas fini. Il date encore d'aujourd'hui même. Serge Klarsfeld lit en effet un passage d'une réaction prêtée à Klaus Barbie, publiée dans la dernière édition de l'hebdomadaire VSD, telle que rapportée par Jacques Verges : 'Quand Barbie a vu cette vieille décatie, aurait affirmé l'Avocat, il m'a dit : à 80 ans, elle n'a pas autre chose à faire qu'à se trainer devant les caméras avec ses béquilles ? Quand on a souffert, on reste chez soi et on se tait '. Abject. Aucun commentaire...
C'est à présent au tour d'Ennat Léger de témoigner. 92 ans, clouée sur un fauteuil roulant, hissée jusqu'à la Barre par des policiers en tenue. Sourde et aveugle, elle a tenu à parler. En 1943, Ennat Léger a été dénoncée pour avoir aidé les juifs à passer en Suisse. J'ai une affection particulière pour cette vieille dame qui a caché mon oncle pendant la guerre. Ma famille lui en a toujours porté reconnaissance. C'est Klaus Barbie qui s'est personnellement occupé d'elle. Le Président lui demande combien d'interrogatoires elle a subi. L'Huissier est obligé de lui répéter les questions en criant à son oreille car elle n'entend rien. Aussitôt fuse sa réponse 'Mon Dieu ! mon Dieu ! au moins cinq. Ils m'ont cassé les dents en enfonçant une bouteille dans ma bouche, qui a éclaté. Quel calvaire ! C'était des sauvages. à‡a cognait de tous les côtés...'. Barbie lui a aussi amené son mari pantelant, effroyablement torturé, pour tenter de la faire parler. 'C'est vous qui l'avez voulu, vous irez crever en Allemagne' lui a-t-il lancé . Elle n'y a pas 'crevé'. Mais elle est restée aveugle et paralysée.
Tout le monde connaît à présent le nom, le visage, la voix et l'histoire de Simone Lagrange. Mais c'est en cette journée du 22 mai 1987 qu'elle a parlé pour la première fois publiquement. Simone Kaddosche a été arrêtée le 6 juin 1944 avec sa famille. Klaus Barbie voulait savoir où se trouvaient son frère et sa sÅ"ur qui manquaient à l'appel. Elle raconte que la première fois, elle n'en a pas eu peur car il caressait un chat et qu'il ne ressemblait pas à un SS. Mais il l'a rapidement frappée 'la première claque de ma vie' déclare-t-elle. Après sept jours, elle est envoyée le 23 juin 1944 à Drancy où elle retrouve sa mère. 'Quel bonheur !' Ce bonheur sera de courte durée puisqu'elle est déportée par le convoi nÂème76 le 30 juin 1944. Sans le savoir, elle fera le voyage d'Auschwitz aux côtés des enfants d'Izieu, qui se trouvent dans le même convoi.
Simone Lagrange raconte avec force détails le voyage à Auschwitz. 'Je raconte des choses sales, mais elles sont moins sales que l'esprit de ceux qui nous ont envoyés là .' Elle raconte les atteintes à la dignité humaine. On lui coupe ses longs et beaux cheveux. 'Quand on a des cheveux, on est encore quelqu'un'. Elle se sent salie par le tatouage que l'on appose sur son bras. 'Quand, je pense que certains paient pour se faire tatouer... !'. Saisissant fermement la barre, elle évoque l'odeur douce et acre des fours crématoires et rapporte les propos des kapos : 'On entre par la porte et on sort par la cheminée'. Sa mère sera gazée le 23 août 1944, jour de la libération de Paris. Elle insiste, comme en réponse aux négationnistes : 'ça existe les chambres à gaz !'. Elle décrit les femmes qui attendaient pendant des heures avec leurs enfants pour être gazées en chantant, les murs des chambres à gaz griffés jusqu'au plafond.
Elle dit enfin comment elle a reconnu son père dans une colonne d'hommes en Haute Silésie. Autorisée par un soldat à aller l'embrasser, le soldat lui tire une balle dans la tête devant elle. Les larmes coulent. Pas seulement les siennes. Puis, comme pour répondre à une question qui ne lui est pas posée, elle conclut : 'Ce n'est par Barbie qui l'a tué, mais c'est lui qui nous a envoyés là -bas'. Simone Lagrange a reconnu Klaus Barbie en 1972 à la télévision, le jour de la chandeleur. Elle a reconnu son 'regard d'oiseau de proie'. Au cours de l'instruction, elle a été confrontée à lui. Il l'a insultée... Un oiseau égaré passe dans la salle d'audience. Et si c'était un ange ?
La journée n'est pas finie. Après ces dames, place aux hommes. Ils nous diront les mêmes choses. Srul Kaplon a été arrêté le 23 mars 1943. Lui aussi, doit sa déportation à Klaus Barbie. Montluc, Fresnes, Drancy, Birkenau, Auschwitz. Il parle des fours crématoires qui fonctionnaient nuit et jour. Â" C'était surtout voyant la nuit, à cause des flammes'. Il se souvient qu'un soir, tous les tziganes ont été brûlés. Il n'en restait plus un. Vingt personnes de sa famille n'en sont pas revenues. Lui, si. Pour témoigner. Il en est de même de Marcel Stourdze. Merveilleux vieillard à la barbe blanche, enserré dans une prothèse entière, jusqu'à la minerve. Son élégance n'a d'égale que la richesse de son vocabulaire et la perfection de sa diction. Il a été arrêté le 16 août 1943. La prothèse est un 'souvenir' de camp. Un coup de manche de pelle asséné par un SS. Il se souvient de la paire de gifles que Klaus Barbie lui a envoyée comme 'entrée en matière'. Il lui a par la suite lancé 'cochon de juif, tu iras dans les mines de sel'. Ce sera Auschwitz. Marcel Stourdze achève son témoignage. 'Je ne me plains pas. Moi, je suis revenu et je suis revenu pour témoigner'. Le dernier témoin de la semaine sera Henri Troussier, résistant, réfractaire au S.T.O. Arrêté par Klaus Barbie dans le Jura, il a reçu la 'traditionnelle' paire de gifles. Il sera déporté parce qu'il avait 'une sale gueule de juif'. Ainsi, se termine la seconde semaine du procès de Klaus Barbie, sans Klaus Barbie. On comprend à présent, pourquoi, plus de 40 ans après la fin de la guerre, il fallait que ce procès ait lieu. 18 mai 1987. La seconde semaine du procès commence. Deux journées sont consacrées aux auditions des Procureurs Généraux allemands Streàn et Holtfort, spécialisés dans les dossiers ouverts contre les criminels nazis et plus particulièrement contre ceux qui ont opéré en France. La question leur est posée de l'authenticité des télex produits au soutien de l'accusation contre Barbie. Leur réponse est claire : ces télex sont authentiques. Ils précisent par ailleurs que les opérations menées par Klaus Barbie procédaient d'initiatives locales, sans ordre des autorités supérieures. C'est donc lui et lui seul qui a décidé des rafles de la rue Sainte-Catherine et d'Izieu. Un 'tableau' est dressé des activités du Sipo SD de Lyon entre le 11 novembre 1942 et le 24 août 1944 sous le commandement de Klaus Barbie. Plus de 7 000 arrestations suivies de 2 335 déportations, 622 morts par fusillade et 2440 personnes dont le sort demeure inconnu. Le 'décor' étant planté, la Cour peut commencer à évoquer les faits reprochés à l'accusé. Et en premier lieu, la rafle effectuée par la gestapo le 11 février 1943 au siège Lyonnais de l'Union Générale des Israélites de France (UGIF) rue Sainte-Catherine, juste derrière la place des Terreaux. Le temps est venu des témoignages. Finis les bons mots et les effets de manches, oubliés les querelles de procédure et les faux-semblants. Place à la vérité, dans ce qu'elle a de plus sobre et de plus beau. Lea Katz entre dans le prétoire. Alors âgée de 17 ans à peine, elle a entendu des fonctionnaires vichystes planifier un contrôle au 13 Quai Tilsitt, dans les locaux de la grande synagogue de Lyon. Elle s'empresse d'en prévenir un rabbin qui se trouvait à ce moment là à l'UGIF.
En arrivant sur les lieux en cette matinée du 11 février 1943, elle ignore qu'elle se jette dans la gueule du loup. Les locaux ont été investis par la gestapo et la rue Sainte-Catherine s'est transformée en souricière. A peine entrée, on lui demande ses papiers. Sa carte porte le tampon 'juif'. Elle est jetée dans une pièce où se trouvent déjà plusieurs dizaines de personnes. Des juifs démunis et perdus, venus là pour trouver un réconfort, une aide morale ou matérielle, un peu de chaleur. Lea Katz raconte. Les yeux mi-clos, emplissant la salle d'audience de son angoisse. Le temps est suspendu à ses mots, à ses silences. Sous sa dictée, on la voit se transformer en gamine rousse de 17 ans, pétrifiée à l'idée de ne plus revoir sa mère et faisant preuve d'une audace qui ne peut trouver sa force que dans un ultime instinct de vie. Elle s'adresse à un soldat pour lui dire que sa mère est malade, qu'elle veut la prévenir et qu'elle reviendra. Sommer de parler en allemand, elle s'exécute. Elle reçoit deux gifles en retour avec ce commentaire dont elle se souvient comme si c'était hier : 'petite chose insignifiante, tu as dit que tu ne parlais pas allemand, mais pour supplier, tu sais le faire'. Tout se joue en une poignée de secondes, un regard du soldat, une porte entrouverte, un instant d'humanité. La vie tient à si peu de choses. Lea est libre. Nous sommes soulagés, comme si sa présence ici, 44 ans plus tard, ne nous suffisait pas à croire cette heureuse nouvelle. Lea Katz est entrée dans la clandestinité. Elle ne veut pas finir son témoignage sans remercier les familles françaises qui ont risqué leur vie pour la cacher. Un ange passe. Lea Katz s'éloigne. Elle a témoigné. Michel Cojo Goldberg lui succède à la Barre. Il avait quatre ans quand son père a été arrêté rue Sainte-Catherine. Michel Cojo Goldberg aurait pu être un enfant d'Izieu. Comme eux, il ne savait pas qu'il était juif, ce que c'était d'être juif. Simplement coupable d'être né. Son père n'est pas revenu. 'Il est mort d'une façon abstraite, escamoté. Nous n'avons jamais eu ni corps ni cérémonie funèbre, ni tombe pour se recueillir. Nous avons été privés de deuil et quand on ne prend pas le deuil, on ne le quitte jamais'.

Il sait depuis toujours que c'est Klaus Barbie qui a fait de lui un orphelin. Apprenant en 1974 qu'il s'était réfugié en Bolivie, il décide de le tuer. Il raconte : 'je n'avais pas l'illusion d'avoir un mandat du peuple juif ou français. Je n'avais ni mission ni obligation. C'était une affaire personnelle'. Le plus fou est qu'il se rend effectivement à La Paz où il parvient à rencontrer Barbie. Il lui parle longuement, se faisant passer par un journaliste, un révolver dans la poche. Il explique à la Cour les raisons pours lesquelles il ne l'a pas tué : 'je n'ai pas ressenti cette bouffée de haine qu'il fallait pour tirer. Je me suis dit que je devais le faire de sang froid. J'imagine que lui et moi sommes d'une race différente. Je ne l'ai pas fait. Il méritait la mort, moi pas de devenir assassin'. Témoin suivant, Eva Gottlieb est elle aussi tombée dans la souricière en venant rejoindre sa mère à l'UGIF le 11 février 1943. Elle doit la vie à Beethoven. Elle prétend en effet être venue apporter une participation de musique à une dame. Un soldat regarde les notes, les lit et se met à chantonner. La dame confirme les dires de la jeune fille, se gardant de révéler le lien de parenté. Eva est repartie, transie de peur et de douleur. Sa mère aussi est partie, mais là d'où l'on ne revient pas. La journée du 20 mai s'achève avec le témoignage d'Henri Bullawko, Président de l'Amicale des Déportés Juifs de France. Il évoque le souvenir de son ami, Henri Rosenweig, parti de la rue Sainte-Catherine à Auschwitz. Lui aussi, y a été déporté. Il est le premier à parler en détail de l'arrivée au camp, de la descente du train, des hurlements, des coups, de la sélection, de la terreur des femmes, des cris des enfants, de la fumée noire striée de flammes rouges du crématoire de Birkenau. La Cour est transportée 45 ans en arrière. La voix d'Henri Bullawko nous conduit à Auschwitz. Il raconte plus qu'il ne témoigne. J'aurais tant aimé que Faurisson entende ce témoignage... L'émotion est entrée dans la Cour d'Assises. Elle va y rester pendant de longues semaines.

Le premier témoin de l'audience du 21 mai est Victor Sullaper. Il travaillait à l'époque des faits à l'UGIF avec son frère, pour dispenser des secours aux familles juives démunies. Il était dans les lieux quand la gestapo est arrivée. Toutes les personnes qui entraient étaient aussitôt happées. La standardiste avait reçu instruction de dire à ceux qui appelaient de venir au siège. C'était ainsi que fonctionne une souricière. Victor Sullaper a été sauvé grâce à une fausse carte d'identité au nom de 'François-Victor Sordier'. Pas son frère qui était arrivé en France plus tard et avait gardé son accent et sa vraie identité. Dès qu'il a été libéré, Victor Sullaper a envoyé un télégramme à la Fédération des sociétés juives de France : 'Monsieur Schorban est arrivé à l'UGIF de Lyon, prévenez qui de droit'. 'Schorban' signifie malheur en hébreu. Puis, il est rentré au domicile familial et a annoncé à ses parents que son frère ne reviendrait pas. 'Nous avons dit la prière des morts'. Victor Sullaper s'interrompt, étouffé par les sanglots. L'émotion étreint la salle d'audience. On lui propose une chaise qu'il refuse. Il tient à témoigner debout. Après ce moment de vérité, vient celui de la confusion. Michel Thomas est le seul rescapé de la rafle de la rue Sainte-Catherine à affirmer reconnaître Barbie comme celui qui dirigeait les opérations le 11 février 1943. Il prétend être venu ce jour là recruter à l'UGIF des jeunes pour la résistance. Mais son témoignage théâtral sonne faux. A la différence de tous les autres témoins, précis et sobres, Michel Thomas en fait trop. Le trouble s'empare de l'assistance. Jacques Verges pavoise. Au cours de la suspension d'audience, j'entends un journaliste déclarer : 'on est sûr que Klaus Barbie était à l'UGIF et que Thomas n'y était pas...'.

La sérénité reviendra heureusement après la suspension, avec l'arrivée à la barre des témoins d'une merveilleuse dame, qui s'avance droite et digne, refusant elle aussi la chaise qui lui est proposée. Gilberte Lévy épouse Jacob travaillait à l'UGIF. Elle se souvient du nom de Régine Gattegno, de la 'petite Veil', de Marcelle...Elle dit en quelques mots combien la vie était dure à cette époque pour une juive comme elle, sans logement 'condamnée à changer d'hôtel tous les deux jours, parce que passé ce temps, on ne voulait plus d'elle'.Gilberte Jacob raconte la rafle, les deux journées passées au Fort Montluc 'sans rien, dans deux pièces, sans paillasse, sans nourriture, ni même la moindre goutte d'eau', puis le départ pour Drancy. Gilberte Jacob nous conduit à Drancy. 'Les punaises qui dégringolaient dans la soupe, les hommes qu'on faisait ramper comme des vers sur le mâchefer de la cour, la tonte des femmes et des enfants'. Après trois semaines, elle est envoyée au camp de Beaune la Rolande avant d'être réexpédiée à Drancy. Le 24 mars 1943, tous les raflés de l'UGIF sont embarqués dans les wagons pour Auschwitz. Pas elle, femme d'Officier français, elle échappe à la déportation. Gilberte Jacob s'arrête. Plus un mot ne sort de sa bouche. Elle pleure. Tout au long de sa déposition, elle ne pleurera qu'à l'évocation des souffrances endurées par les autres. Et pourtant. Après avoir appris la mort de son père et de ses deux sÅ"urs, elle sera à son tour déportée à Bergen Belsen. 'Il n'y avait pas de chambre à gaz à Bergen Belsen. Mais les fours crématoires ont fonctionné si fort qu'aujourd'hui, je ne peux plus sentir l'odeur d'un poulet grillé. J'ai cette odeur dans le nez jusqu'à la fin de ma vie'. On comprend que Klaus Barbie ait préféré ne pas entendre Gilberte Jacob. C'est lui qui l'a envoyé là -bas. Elie Nahmias est le dernier témoin de cette journée éprouvante. Il a été arrêté par Klaus Barbie rue Victor Hugo à Lyon. Elie Nahmias raconte les tortures, ceux qui sautent par la fenêtre pour y échapper. Montluc, Drancy, Auschwitz. 'Les enfants sont allés directement à la chambre à gaz. Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une chasse aux phoques. C'était çà , çà courait dans tous les sens et les kapos nous assommaient à la matraque. Ils nous ont fait mettre par cinq, une commission nous séparait, à droite ou à gauche, 1 sur 10 allait à gauche. J'ai eu de la chance, à droite c'était pour le four. J'étais jeune et costaud, immatriculé, tondu, les poils rasés, on m'a tatoué. A certains, ils enfonçaient le fly-tox à moitié dans l'anus'.

Elie Nahmias est passé de camp en camp. Ce que cet homme a enduré est inimaginable. Il a survécu en se cachant sous un amoncellement de cadavres. Le Président Cerdini lui pose une question, comme une délivrance, pour abréger l'horreur. Mais Elie Nahmias poursuit. 'Les chambres à gaz, c'était une usine, plus de 2 000 personnes dans la journée. La nuit on voyait fumer les cheminées du four. Les kapos disaient,' voyez c'est par là que vous sortirez'. Nous, on disait 'çà m'étonnerait, je suis pas ramoneur'. Les gens dans les camps allaient se faire tirer dessus en franchissant la ligne interdite, ils s'accrochaient dans les barbelés, on les retrouvait au matin, comme des feuilles d'automne, si vous voulez. Barbie, je ne l'oublierai jamais, même quand je serai mort'. Un jour Elie Nahmias est tombé. Il n'en pouvait plus. Un vieil homme l'a sauvé et lui a dit : 'tu es jeune, tu vivras. Allez, va et raconte'. Le jour est venu. Vendredi 22 mai 1987. En arrivant à l'audience, je crois avoir tout entendu. J'ignore que commence l'une des journées les plus éprouvantes du procès. La journée des femmes. Et quelles femmes ! La première est Irène Fremion. Résistante, elle a été arrêtée par Klaus Barbie, interrogée par lui, torturée par lui. Elle ne l'a pas oublié. Déportée à Ravensbruk, elle raconte elle aussi l'arrivée au camp, les chambres à gaz, l'effroyable odeur de chair brûlée des fours crématoires, la salle de vivisection. 100 000 femmes ont été déportées à Ravensbruk. 5000 sont revenues. Lise Lesevre arrive à la barre. Admirable, sublime. A 86 ans, elle refuse elle aussi de témoigner assise. Elle marche avec une canne mais veut rester debout, face au box vide. Arrêtée le 13 mars 1944 comme résistante par l'équipe de Barbie, elle a subi des mains de celui-ci les pires sévices, les tortures les plus effroyables. Coups de schlague, supplice de la baignoire, table d'étirement, pendaison par les poignets... La vieille dame s'excuse des détails qu'elle doit fournir à la Cour. Elle le fera sans larme. Comme elle ne parle pas, Klaus Barbie fait arrêter son mari et son fils de 16 ans pour la faire céder. Elle résistera. Elle ne reverra ni son mari déporté ni son fils fusillé. Elle décrit Klaus Barbie comme un sadique à l'état pur, prenant un plaisir infini aux tortures qu'il infligeait. Il écrasait du pied le visage des suppliciés qu'il croyait reconnaître comme juifs'. 'J'ai peine à vous décrire la bête sauvage qu'était cet homme'. Déportée à Ravensbruk, Lise Lesevre a tenu un petit carnet tout au long de son martyr. Ce carnet figure au dossier.

A son tour, les poings serrés, elle décrit la vie concentrationnaire et, détail par détail, donne corps à la définition du crime contre l'humanité. Lorsqu'elle prononce ses derniers mots, le silence est total. On le croit définitif. Mais l'innommable n'est pas fini. Il date encore d'aujourd'hui même. Serge Klarsfeld lit en effet un passage d'une réaction prêtée à Klaus Barbie, publiée dans la dernière édition de l'hebdom

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