Trafic de fréquences TNT : il y a un loup zelot !

Le tour de passe-passe que nous évoquions dès 2012 est en train de se produire sous nos yeux : la chaîne Numéro 23, lanterne rouge de la TNT à l’audience infinitésimale, est entrée en “négociation exclusive” avec le groupe d’Alain Weill, NextRadioTV (BFM TV, RMC, RMC Découverte). Elle serait vendue près de 90 millions d'euros, après avoir été gratuitement offerte sur un plateau par le CSA de Michel Boyon à un certain Pascal Houzelot et à ses amis. Gratuitement, vraiment ? C’est bien là toute la question.

88,5 millions d’euros : c’est la somme astronomique qu’encaisseraient Pascal Houzelot (l’homme de Pink TV, la chaîne pornographique gay) et les actionnaires de la chaîne Numéro 23, si aucun coup de théâtre ne venait interrompre cette mascarade. Petit rappel : le 18 octobre 2011, le CSA d’opérette présidé par Michel Boyon (et, dans les faits, par Nicolas Sarkozy) organisait un appel à candidatures pour 6 nouvelles chaînes sur la TNT. Fiducial Médias, propriétaire de ce site Internet, participait à cet appel d’offres made in France (projet D-Facto, chaîne documentaires et débats). Las ! Nous nous rendrons vite compte que tout, absolument tout, était pipé, faux, vicié, déjà réglé d’avance : le lendemain du dépôt des candidatures, nous connaissions déjà les six chaînes qui seraient retenues trois mois plus tard ! Insoutenable suspense.

Nous re-publierons au fur et à mesure la plupart des articles écrits à l’époque, sans en modifier la moindre ligne. Tout y était ! Conseillers en vogue de Nicolas Sarkozy (Patrick Buisson, Camille Pascal…) à la manœuvre en coulisses, producteurs véreux, anciens membres du CSA votant miraculeusement à huis clos pour le projet après l’avoir étrillé en séance publique, acteurs divers de ce qui deviendra assez vite le “volet audiovisuel de l’affaire Bygmalion”… Tous les ingrédients d’un cocktail explosif étaient bel et bien réunis.

“Ne cherchez pas à comprendre, c’est fait”

L’auteur de ces lignes s’indignera régulièrement du procédé, tant lors d’une réunion à la questure de l’Assemblée nationale qu’à l’Élysée ou encore à plusieurs reprises auprès du CSA “ancienne formule” (depuis la nomination d’Olivier Schrameck en janvier 2013, les pratiques ont heureusement changé). Ainsi, chaque fois que je demandais des éclaircissements, tant en termes financiers qu’éditoriaux, la même réponse quasi pavlovienne m’était faite : “Ne cherchez pas à comprendre, Houzelot a déjà sa chaîne, c’est fait, c’est comme ça, il a ses entrées partout, vous feriez mieux d’arrêter de poser des questions et de fouiner.” N’ayant ni la surface financière ni le talent pour porter un projet audiovisuel digne de ce nom, ayant par ailleurs accumulé les plantages et les fiascos professionnels, Pascal Houzelot a cependant, de l’avis général, “de l’entregent”.

Ancien lobbyiste de TF1 du temps de la splendeur d’Étienne Mougeotte, intime de Pierre Bergé, qui l’installera au conseil de surveillance du Monde, Pascal Houzelot a la bise, l’accolade et le tutoiement faciles, surtout avec ses amis politiques, para-politiques et du CAC 40, qu’il appelle par leur petit nom et à voix haute, sur un air entendu. Cela a l’air de fonctionner puisqu’en échange les premiers choisiront, à la majorité, son “projet”, quand les seconds participeront – en versant des broutilles toutefois – au capital de TVous la Diversité, opportunément rebaptisée Numéro 23 au moment de son lancement, le 12/12/12, selon le vœu de Michel Boyon.

Des “nouveaux entrants”… aux premiers sortis

Récupérer quasiment 100 millions d’euros quelques mois plus tard en ayant investi des miettes, c’est ce qui s’appelle “avoir le nez creux”, le “sens des affaires” ou encore “la baraka”. À moins que le sieur Houzelot, en bon lobbyiste, n’ait fait “que” du portage… et la question serait alors : oui mais au profit de qui, tant en amont qu’en aval ? Dans cette hypothèse, que les acteurs de l’audiovisuel ont évidemment à l’esprit depuis l’appel à candidatures factice d’octobre 2011, il reviendra (à la presse ? à la justice ? à l’État ? à tous ces acteurs de concert ?) de déterminer à qui profite in fine cette nouvelle revente scandaleuse d’une ressource publique appartenant aux Français. Rappelons que l’idée initiale de la TNT était la “démocratisation de la télévision” et l’accès facilité à de “nouveaux entrants”

Ces coups de bonneteau ne sont pas inédits. Claude Berda avait revendu en 2009 à TF1, dans les mêmes conditions, TMC et NT1 (pour 192 millions d’euros) et Vincent Bolloré avait lui aussi touché le pactole avec la revente au groupe Canal+ des chaînes D8 et D17, valorisées 180 millions d’euros deux ans après leur obtention gratuite (aujourd’hui, le même Bolloré est à la tête de Vivendi, qui possède… Canal+). Récapitulons. Étape n°1 : je réponds à un appel à candidatures plus ou moins bidon en racontant n’importe quoi. Étape n°2, un canal, ressource publique gratuite, m’est attribué par un “vote” opportun – il ne faut pas chercher pourquoi et surtout ne pas “fouiner”. Étape n°3, au bout de quelques mois je le revends et j’empoche mon gros chèque, tout en restant dans le système, où rien ne se crée, rien ne se perd mais tout se transforme.

Une innovation cependant : TVous la Diversité, rebaptisée de façon neutre Numéro 23 à son lancement, chaîne sans programmes, sans concept ni téléspectateurs, a été conçue, formatée et attribuée dans le seul but d’être revendue une fois le délai légal atteint (deux ans et demi, suite à un arrêt du Conseil d’État). Avec un cahier des charges lui permettant de diffuser à peu près tout et surtout n’importe quoi, une audience qui ne peut qu’augmenter et pratiquement pas de salariés, ce serait un peu, comme on le dit à La Française des Jeux, “à qui l’tour ?”

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