Paroles de policiers lyonnais : "La hiérarchie n'est pas de notre côté"

Bernard (prénom d'emprunt) a acheté un portable exprès pour nous parler, qu'il jettera ensuite. Car il est "dans l'investigation" et sait "comment ça se passe". Pourtant, ce policier, qui a "16 ans de boutique", a beaucoup de choses à dire. Le ras-le-bol est trop grand, contre la hiérarchie, les gouvernements, la justice. Et les syndicats de policiers, aussi.

Avez-vous manifesté jeudi ?

Oui, je n'étais pas en service, car je travaille en journée. J'ai porté mon brassard, j'étais à visage découvert. Je n'ai pas à me cacher.

Ne craignez-vous pas des sanctions ?

Un peu… Mais j'ose espérer qu'il n'y en aura pas. C'est primordial. Comment espérer calmer les policiers si on les sanctionne dès qu'ils s'expriment ? Mais c'est clair que la hiérarchie n'est pas de notre côté. Jeudi soir, quand les équipes de nuit sont arrivées pour la relève, les chefs de service et leurs adjoints étaient là pour les dissuader d'aller manifester.

Y a-t-il un clash entre la base et la hiérarchie ?

On est coincés entre le marteau et l'enclume. Le marteau, c'est les voyous dehors, qui nous attaquent. Et l'enclume, c'est l'administration qui remet systématiquement notre parole en question. On connaît les risques du métier, les interpellations musclées, on les accepte. Mais quand il y a des situations tendues avec des individus, alors qu'on est assermentés, notre parole ne vaut plus rien.

La pression de la hiérarchie s'exerce-t-elle au quotidien ?

Elle existe toujours sur les chiffres. Les commissaires ont des objectifs chiffrés, sur le taux d'élucidation notamment. Alors on part serrer un fumeur de joints, ça améliore notre ratio : un fait constaté, un fait élucidé ! Le plus grave selon moi, c'est la prime de « résultats exceptionnels » : quand les chiffres sont bons, des primes sont distribuées. Très bien. Mais jamais à toute une brigade, une fois à l'un, une fois à l'autre… ça n'a pas de sens et cela crée un malaise dans les équipes. Et qu'ont d'exceptionnel des chiffres réalisés juste pour mettre une croix dans la bonne case ?

Vous dénoncez aussi les récentes réformes pénales.

Tous les six mois, il y a une réforme et cela ne fait qu'augmenter la charge de travail sur chaque enquête. On aimerait pouvoir avancer plus vite, passer moins de temps à faire de l'administratif et davantage avec les victimes qu'on néglige trop. Il y a aussi la question de la légitime défense qui nous pose un gros problème. On est conditionné à ne pas utiliser nos armes car on a trop peur de ce qui peut se passer ensuite. On parle pourtant d'une fraction de seconde, ce temps qu'on a pour décider quoi faire quand on est menacé. Et cette fraction de seconde va être décortiquée pendant des heures pour tenter de savoir s'il était justifié de tirer... On n'est pas des cow-boys, on sait ce que ça fait de tirer avec une arme, on ne demande pas de permis de tuer. On veut juste qu'un poids nous soit retiré des épaules sur cette question.

Les revendications lancées lors des manifestations étaient multiples. Que réclamez-vous d'autre ?

Tellement de choses… Nicolas Sarkozy a complètement "dépoilé" la police, et la gauche rame pour rattraper le coup. Les annonces d'embauches de fonctionnaires ? Très bien. Mais on veut des gardiens de la paix, pas des adjoints de sécurité ou des cadets de la République ! Je n'ai rien contre les ADS, au contraire, mais il n'est pas souhaitable que ce soit un ADS qui soit le deuxième homme dans un véhicule de patrouille. C'est trop risqué. On demande aux ADS de faire le boulot d'un policier, alors qu'on les paie au rabais et qu'on ne les a pas formés. Une patrouille, c'est trois personnes. À deux, on ne va pas dans les cités, c'est trop dangereux.

Et des moyens matériels ?

Oui, si possible. On ne veut pas rouler en Ferrari, mais dans des voitures qui n'ont pas 200000 km et qui freinent correctement. Sans voiture, on n'est rien, dehors. Et qu'on ne nous parle pas de voitures blindées, alors qu'il n'y a même pas d'argent pour acheter du papier toilette dans les commissariats !

Par ailleurs, la relation police-justice semble exacerber les tensions.

C'est surtout que le délai est bien trop long entre le moment où un juge renvoie un délinquant devant le tribunal et sa comparution. Six mois, huit mois… Entre temps, il commet d'autres délits, reçoit parfois d'autres condamnations. Et quand il va au tribunal, il ne sait même plus pour quels faits ! Après, je sais que les juges font aussi avec les moyens qu'ils ont et que ce n'est pas de leur faute s'il n'y a plus de place en prison. Mais ce problème dure depuis des décennies.

Pourquoi les syndicats ne sont-ils pas en première ligne de la contestation ?

Ah, il aimeraient bien ! Ils auraient bien aimé pouvoir rassembler 800 personnes place Bellecour, mais il n'en sont pas capables. Maintenant, ils nous disent de faire attention à notre carrière, ils sont dans leur rôle… Mais ils ne sont plus représentatifs de la grogne de la base, ils ont toujours le pied sur le frein. Ils ne servent finalement qu'à organiser les mutations et l'avancement… Je ne suis pas syndiqué, ni encarté dans un parti. Et je vais continuer à manifester, mais pas dans le rassemblement organisé par les syndicats mardi devant le Tribunal de grande instance. Le prochain rendez-vous lyonnais, hors syndicat et hors parti politique, est pour le mercredi 26 octobre, à 22h30, place Raspail.

Jusqu'où vont aller les manifestations ? Peuvent-elles dégénérer ?

Non, on n'est pas des acteurs du désordre ! Que les manifestations réunissent plus de monde, oui, on le souhaite. Mais on n'ira jamais saccager quoi que ce soit ou brûler des pneus devant la préfecture. On aime sincèrement notre métier, on n'est pas démotivés du tout. On veut simplement pouvoir travailler dans des conditions normales, et rentrer vivant chez nous le soir.

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