Comment France Télécom pousse ses seniors dehors

Ici, pas de plan social mais de fortes incitations aux départs "volontaires".

En décembre, s'est achevé le plan NEXT qui visait à supprimer 22 000 emplois en trois ans. Soit une réduction des effectifs de 5 % par an. Dans la division territoriale Rhône-Alpes/Auvergne, c'est 400 emplois qui disparaissent par an (dont 140 départs à la retraite) sur les 6 000 que compte aujourd'hui cette division. Une récente étude commandée par l'Observatoire du stress et des mobilités forcés (qui réunit trois syndicats CGC, SUD et UNSA) a récemment mis en évidence que "le stress, le harcèlement, le placard, les mobilités "volontaires"-forcées et leurs conséquences sur la santé des agents expriment un mode de fonctionnement global de la gestion des ressources humaines".
L'objectif pour ces syndicats est limpide : "avec un effectif composé à 70 % de fonctionnaires, pour une moyenne d'âge de 47 ans, France Télécom ne peut pas faire de plan social. La pression est donc mise sur les plus anciens pour qu'ils quittent "volontairement" l'entreprise", explique Jean-Yves Claret, délégué syndical central adjoint de la CGC.
Dans leur rapport annuel, que Lyon Capitale a pu consulter, des médecins du travail de la Direction régionale Centre-Est tirent la sonnette d'alarme. L'un d'eux écrit : "le stress, le désarroi, les troubles anxio-dépressifs liés aux transformations du travail ne cessent de s'accroître chez le personnel. Les salariés ont de plus en plus de mal à se reconnaître dans ce qu'ils font. Certains éprouvent un sentiment de culpabilité, ils s'isolent, se replient... Parfois, le coût psychique que représente cette épreuve est trop lourd. C'est alors qu'apparaissent la dépression et les problèmes de santé".
Si le directeur régional de France Télécom, Denis Roussillat, reconnaît que la transformation du groupe peut entraîner des situations difficiles pour certains salariés, il rejette catégoriquement la thèse de la "stratégie de l'écœurement". Il souligne également que France Télécom a élaboré des outils pour prendre en compte le stress : "il existe un dispositif d'accompagnement des salariés dans leur projet de mobilité interne ou externe. Ainsi, ceux qui veulent quitter le groupe sont aidés pour aller vers la fonction publique, intégrer une autre société ou créer leur propre entreprise. Une Commission Stress et une cellule d'écoute complètent l'effort mené par le réseau des médecins du travail". Selon certains médecins du travail, les consultations auraient augmenté de 8 % entre 2007 et 2006.

La gestion des ressources humaines par le stress
En 2007, deux syndicats (SUD et CGC) rejoints ensuite par l'UNSA créent l'Observatoire du stress et lancent deux questionnaires auxquels plusieurs milliers de salariés de France Télécom répondent. Il en ressort que 66 % d'entre eux se déclarent stressés. Pour affiner ces résultats, une étude qualitative a été réalisée et publiée en novembre 2008 par plusieurs sociologues, notamment Noëlle Burgi du CNRS. Sur la base de quarante entretiens réalisés en
Ile-de-France auprès du personnel seniors, ces sociologues explorent la politique de ressources humaines de France Télécom. En voici les principaux ressorts.
Restructuration permanente :
"Ce mouvement de reconfiguration permanente ne prend guère en compte les conditions pratiques de réalisation du travail, lequel apparaît comme une charge variable plutôt qu'une ressource. Cela provoque nombre de tensions et de dysfonctionnements".

L'injonction de mobilité :
"La mobilité est érigée par l'entreprise en priorité. La mobilité serait garante de l'innovation et d'un meilleur avenir pour tous. Derrière cette notion se cache une critique du refus de mobilité, attitude considérée comme significative d'un repli sur soi et d'un choix de facilité.
Les restructurations de services se succèdent à un rythme soutenu. Les agents en perdent leurs repères. On cherche simplement à caser au nom, semble-t-il, d'un principe abstrait de "mobilité". Face aux restructurations et déménagements nombreux et imprévus, chacun est amené à se demander de quoi demain sera fait. Et quand l'incertitude s'installe, elle favorise la peur d'être mis au placard, à la retraite ou de se retrouver au chômage".

Déqualification
"La logique de gestion de flux de main d'œuvre encourage des pratiques conduisant, au moins une partie des salariés, à une déqualification ou à une déclassification. Car les pressions à la mobilité subies par les salariés peuvent les conduire, faute de postes disponibles, à envisager un déclassement".

Le harcèlement et le placard
"Les sollicitations sont répétées pour pousser les salariés à partir et à utiliser toute la panoplie des instruments mis à leur disposition pour se reconvertir. La procédure des entretiens individuels est un de ces moments privilégiés. Officiellement, les départs de France Télécom doivent être "volontaires". Si ce n'est pas le cas, la mise au placard a entre autres une "fonction pédagogique"".

Témoignages
Lyon Capitale a rencontré ces salariés dont on cherche à se débarrasser. Pour garantir leur anonymat, tout ce qui pouvait les identifier a été modifié.
"Un AVC dû au stress"
Vincent a 55 ans. Ancien responsable d'un service client, il est actuellement en arrêt maladie.
"Mon service était très prenant. J'étais toujours sur la brèche. J'ai tenu bon pendant quatre ans et puis je suis tombé malade. Dépression. Je n'arrivais plus à faire face. Après huit mois d'absence, on m'a mis dans un autre service. Lequel service a été supprimé au bout d'un an pour être transféré à Lyon. J'ai refusé d'y aller car j'étais suivi médicalement. On m'a dit que je devais trouver un travail à l'intérieur de France Télécom. Je n'en ai pas trouvé. C'est là que j'ai fait un AVC. Le docteur m'a dit que c'était lié au stress. Aujourd'hui à France Télécom, il faut être un "winner", quelqu'un qui vend des services à tout prix même si ça ne convient pas au client. Moi, j'ai une autre éthique. C'est ce qui m'a mis en l'air".
"Je suis au placard"
François, 57 ans, vient d'être placardisé dans un service d'une petite ville de Rhône-Alpes alors que, jusque là, il travaillait à Lyon.
"Je viens de subir un mécanisme connu de tous à France Télécom. On vous supprime d'abord votre travail en vous disant que "ça fait trop longtemps que vous êtes sur le même poste, qu'il faut bouger". Ensuite on vous envoie ailleurs pour faire une mission quelconque, histoire de vous dévaloriser. Vous vous réinvestissez puis, au bout d'un ou deux ans, maximum, on supprime le poste. Le but est clairement de déstabiliser les gens pour les faire partir. Mais moi, je ne peux pas partir à la retraite. J'ai encore les études de mes enfants à payer ! Je travaille donc loin de chez moi, à un poste qui ne correspond pas du tout à ma qualification".
"Je préfère partir même avec une petite retraite"
A 52 ans, Gérard a décidé de prendra sa retraite même s'il lui reste encore plusieurs années à cotiser.
"France Télécom assèche les sous-bassins d'emplois pour créer de grands pôles. On m'a fait comprendre que je devais partir à Lyon. Or mon ambition n'était pas de travailler pour une multinationale mais pour un service public. Je ne m'y retrouve plus. J'ai donc décidé d'anticiper et de négocier mon départ à la retraite. Je n'ai pas vraiment de griefs contre le groupe. Dans une économie mondialisée, il est certainement difficile de faire autrement. Depuis 1995, j'ai connu cinq changements de services. Je ne veux pas en connaître un sixième".
"Des centres d'appel qui font craquer"
Anne Mosnier est déléguée syndicale SUD. Depuis le 2 août, son syndicat appelle à la grève tous les samedis, dans les centres d'appel, pour améliorer les conditions de travail.
"En supprimant des postes, on oblige les salariés à aller dans les centres d'appel que France Télécom n'arrive pas à remplir. La majorité de ces personnes, qui ont 48 ans de moyenne d'âge, ont l'impression de se retrouver au bas de l'échelle. Elles vivent difficilement le flicage permanent et l'obligation de vendre à tout prix. Au bout d'un moment, les personnes craquent et cherchent à partir. C'est le sauve qui peut ! Le 2 juillet, un collègue de Troyes, ancien technicien, n'a pas supporté cette pression. On l'a empêché de retourner dans un service technique. Il s'est suicidé. Il a laissé vingt-trois pages pour expliquer son geste. Depuis on a décidé de lancer un mouvement de grève".
Repères
Les mesures d'accompagnement au départ
Chaque grand bassin dispose de son "Espace Développement" muni de trente conseillers. Outre les reconversions internes, ils accompagnent les sorties du groupe par trois moyens :
La mobilité vers la fonction publique. Pendant un an, le fonctionnaire de France Télécom est d'abord mis à disposition pour se familiariser avec le nouveau poste et éventuellement se former. Suit une phase de détachement. S'il décide de renoncer, il peut réintégrer le groupe. 117 ont suivi cette voie en Rhône-Alpes/Auvergne (chiffres 2007)
L'essaimage. C'est un dispositif d'accompagnement des salariés (fonctionnaires ou non) vers la création ou la reprise d'entreprise, ouvert à tous types de projets. La prime financière et l'accompagnement sont "sur mesure". En cas d'échec, l'"essaimé" peut aussi réintégrer le groupe. France Télécom Rhône-Alpes/Auvergne compte 38 créateurs en 2007.
Le projet personnel accompagné (PPA). Après trois ans d'ancienneté, le "collaborateur" peut bénéficier de conseils, de formations, d'horaires aménagés ou d'un appui logistique et financier pour trouver un emploi dans une autre entreprise ou une association. S'ils le souhaitent, ils peuvent revenir. 105 ont quitté le groupe de cette manière en 2007.

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