Pour en finir avec les idées-reçues sur les Roms


Par Laurent Burlet
Publié le 28/07/2010  à 12:13
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ANALYSE - Ce mercredi, Nicolas Sarkozy préside à l'Elysée, une réunion pour "faire le point sur la situation des Roms et des gens du voyage". Nous re-publions un entretien avec Martin Olivera, ethnologue (coordinateur de l'association Rues et Cités en Seine-Saint-Denis), paru dans le mensuel Lyon Capitale de novembre 2009.

1. Structurellement, c’est une population nomade

“Ce sont des migrants économiques comme les autres. Les raisons de leur départ sont communes aux Roumains comme aux Roms du même pays : la dégradation des conditions de vie depuis 20 ans et l’absence de perspectives d’avenir. Il y a le même taux d’émigration (environ 10%) chez les Roms et chez les Roumains. Entre 8 et 10 000 Roms de Roumanie vivent en France.

Ils ont effectivement “voyagé” de Roumanie en France, mais étaient sédentaires là-bas (où ils vivent en maison, généralement en milieu rural). Seules les expulsions des squats et bidonvilles les invitent à la mobilité. Mais l’on constate au bout de dix ans que ce sont les mêmes ensembles familiaux qui, de squats en squats, tournent dans les mêmes communes : on a connu de plus grands voyageurs. On note donc une réelle volonté d’implantation locale”. 

2. Ils ont un mode de vie à part.
Ils vivent en fratrie, à 30/40

“Le fait de vivre tous regroupés sur un même terrain vague, dans un bidonville, n’est pas un idéal de vie mais le produit de la migration. C’est une manière de se mettre en sécurité et de faire jouer les solidarités entre les familles. Mais au pays, chaque groupe familial, car il est vrai que la parenté est au centre de l’organisation sociale, vit en maison mais pas à 40 personnes dans un jardin ! On garde les proches avec soi. S’ils avaient le choix, ils s’éparpilleraient”.

3. Il n’y a qu’eux qui vivent en bidonville 

“Leur visibilité est la conséquence de la forme de la migration. C’est une migration familiale et communautaire. Jusque dans les années 50/60, on avait des bidonvilles d’Italiens ou de Portugais. Des personnes qui venaient tous du même village. C’étaient des ruraux avec un mode de vie fondé sur l’appartenance à un réseau familial, ancré dans un territoire restreint. Un peu comme les Roms. Des Roumains non-Roms de villages reculés migrent de la même manière, qui perpétue un mode d’organisation sociale traditionnel paysan. La proximité géographique avec le pays d’origine le permet (la Roumanie est à une vingtaine d’heures de car).” 

4. Ils ne veulent pas s’intégrer en France. Leur camp de base est en Roumanie

“Ici, ils gagnent plus d’argent à travailler au noir ou en faisant la manche qu’en étant agriculteur là-bas. Quitte à vivre dans des conditions matérielles plus difficiles qu’au pays. Tout cela est pris comme un investissement. Comme pour tous les migrants, la priorité est de mettre de côté pour envoyer au pays. Cette migration se vit comme pendulaire : on part avec l’idée de réinvestir à la maison le fruit de sa réussite. Petit à petit, pour certaines familles, un choix involontaire s’opère car les enfants sont, malgré tout, allés à l’école en France, se sont habitués à la vie urbaine etc. Comme pour d’autres mouvements migratoires, pour certains le “retour au pays” ne se fait pas.” 

5. Les Roms de l’Est et nos gens du voyage font partie de la même nation 

“Un Rom roumain ne reconnaîtra pas comme semblable un Gitan perpignanais, en tout cas pas en tant que membres d’un même “groupe ethnique”. Les membres des différentes communautés dites tsiganes (ou roms) ne définissent leur identité qu’en référence à leur propre communauté qui se tissent par réseaux familiaux. Ils ne font jamais référence à la vaste catégorie tsigane créée au XIXe siècle lors de l’avénement des États-Nations modernes. Actuellement, les cercles militants pour la “reconnaissance du peuple rom” brandissent cette histoire reconstruite. Cette “méta-identité tsigane” n’a de sens que dans le cercle restreint de leurs colloques et réunions. Dans les bidonvilles, les Roms de Roumanie se rassemblent donc par villes ou réseaux de villages. Les Roms font toujours la différence entre eux et les autres qui ne sont pas “les leurs”. Car les différences socioculturelles sont essentielles entre les diverses communautés”. 

6. Ils viennent ici car ils souffrent de discrimination en Roumanie 

“C’est un fait, l’anti-tsiganisme est un trait structurant de l’identité nationale roumaine (comme dans d’autres pays européens, à l’est et à l’ouest) mais il est essentiellement valable dans les discours globaux sur “la société” et dans le rapport aux institutions. Au quotidien, il y existe une intimité socio-culturelle très grande entre Roms et non-Roms, surtout à la campagne. Ils ont finalement plus de difficultés à faire valoir leurs droits, restreints, en France que dans leur pays. Enfin, on le constate, ces migrants maintiennent des liens étroits et réguliers avec le pays, ils y retournent pour les fêtes, l’attachement affectif est fort. La réalité s’avère ainsi plus compliquée que l’image simpliste d’une “minorité fuyant les discriminations”…”.

7. Ils refusent les hébergements d’urgence

“Le 115 pour quoi faire ? Tous nos dispositifs sont pensés pour des individus ou familles isolés et désocialisés. Ce n’est pas le cas des Roms : ils sont au contraire très socialisés ! Et quand enfin la famille a accès à un foyer d’hébergement, elle est  remise à la rue quelques jours ou semaines plus tard, car, faute de places, il faut faire “tourner” les personnes accueillies”.

8. Les Roms refusent tout accompagnement social, pour la scolarité et la santé

“Au contraire, il y a beaucoup de demandes. Certes l’école n’est pas une valeur aussi importante que pour nous : les Roms ne lui confient pas la charge de “transformer” leurs enfants. en individus épanouis, pour cela il y a la vie communautaire et les semblables. À leurs yeux, l’école est uniquement l’instruction, perçue comme outil. Il y a une forte demande de scolarisation en primaire, mais qui diminue au secondaire. Car le calendrier de l’existence n’est pas tout à fait le même. Les mariages arrivent tôt. Les gens deviennent plus rapidement des adultes et doivent fonder une famille. Souvent, les mariages ont lieu entre 16 et 20 ans. Les jeunes doivent apprendre à vivre entre adultes au lieu d’aller au collège. C’est en connaissant ces réalités que l’on peut travailler à des solutions adaptées”.

9. Les Roms exploitent leurs enfants en leur faisant faire la manche

“La manche peut être perçue comme la reproduction d’un mode de vie paysan et rural. Au pays, dès que les enfants sont autonomes, vers dix/douze ans, ils sont associés à la quête des ressources économiques pour assurer le quotidien : après l’école, pendant les vacances, les enfants participent ainsi aux travaux des champs, chez les voisins, rendent des services rémunérés,etc. Par ailleurs, dans nos villes d’Europe de l’ouest, pour bien des familles sans qualification, sans droit au travail, la seule ressource est la manche, la récupération ou la sollicitation des passants. Quant aux bébés dans les bras, ils ne sont pas là pour apitoyer mais parce que les mères n’ont pas de solution pour les faire garder : où ? par qui ? Sans compter la durée prolongée de l’allaitement à la demande”. 

10. Si on leur donne des meilleures conditions de vie, des millions vont venir 

“Avec, parfois, les meilleures intentions du monde, on les renvoie toujours à un groupe fictif qu’on évalue à une dizaine de millions de personnes : les “Roms d’Europe”. Du coup, dans cette logique, si on ouvre la porte, tout le monde va venir. Peu importe, qu’en réalité il s’agisse de groupes sociaux relativement restreints, des communautés locales de quelques centaines ou milliers d’individus au maximum”.

Photo : enfants roms sur le bidonville de l'impasse de Surville en octobre 2009
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