Faure charmant


Par Philippe Chaslot
Publié le 19/07/2010  à 18:49
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Décédé ce week-end à l'âge de 58 ans, Philippe Faure, directeur du Théâtre de la Croix-Rousse, s'était livré en juin 2003 au jeu des entretiens "Grandes Gueules" de Lyon Capitale. Nous la republions aujourd'hui.  
 


 

Lyon Capitale : Êtes-vous une grande gueule ?

Philippe Faure : J’ai eu cette image-là parce que j’ai souvent pris la parole d’une manière un peu brutale, tu vois. Sur l’affaire Millon, j’ai été un vrai meneur mais je crois que ça a correspondu à un moment. Mais ce besoin de prendre la parole a souvent correspondu à des moments où je n’étais pas en accord avec moi-même. Quand tu as peur, tu as tendance à être réactif. Depuis, je pense que seuls les actes comptent et démentent la malveillance.

Vous êtes très sensible à ce que l’on pense de vous…

Je l’ai été beaucoup, et ça a été une grande faiblesse. Je ne le suis plus. Depuis mon spectacle Moi tout seul. Ça a été un grand tournant. En me mettant en scène, j’ai réglé le problème de l’ego, de la maladresse, de la susceptibilité. Moi tout seul a tout exorcisé. J’ai le sentiment que depuis deux ans, je suis un homme libre, donc un artiste libre.

Quel conseil pourriez-vous en tirer pour les autres ?
Ne pas se prendre au sérieux, garder un regard ironique sur soi-même, ne pas attendre que les autres le fassent. Ça libère de tout ! La peur des autres rend méchant, agressif. Il faut toujours se protéger de ça.

N’y a-t-il pas des moments où vous vous irritez vous-même ?
Oui. Quand il fallait que je demande aux gens ce qu’ils pensaient de moi. Je n’ai pas de pire souvenir que de me revoir en train de me précipiter sur les gens pour quémander leur avis sur un spectacle. C’était maladif, mais ça m’irritait d’avoir autant besoin de me situer par rapport aux autres.

Je le regrettais toujours. Et c’était lié à quel complexe ?
Une sorte de complexe de ne pas vraiment appartenir au milieu du théâtre, d’être celui qui vient d’ailleurs, qui tombe des nues, qui n’est pas comme les autres. À un moment je voulais ressembler aux autres, appartenir à une caste. Mais depuis deux ans et demi, je suis bien, bien, bien.

Mais pourquoi n’êtes-vous pas vraiment bien dans ce milieu du théâtre ?
Il y a un tel manque d’humour ! J’aime les grands comiques, Fernandel, Serrault, Jean Poiret, Alain Chabat, Djamel, et j’ai adoré Louis de Funès ! Et dans notre profession, aimer de Funès, c’est très suspect. Moi, je trouve qu’il y a du génie en lui, quelque chose de moliéresque. Je l’ai toujours aimé, mais à un certain moment, je n’osais pas le dire. Quand Thierry Frémaux a dit dans un entretien à Lyon Poche qu’il adorait Jean-Marie Bigard, toute la profession lui est tombée dessus. Pourtant, dans les one man shows, on peut tout dire. (…)

Comment expliquez-vous la réticence de votre milieu par rapport à la grandeur du comique ?
C’est un métier basé sur la concurrence entre les théâtres. On est toujours sur les nerfs, dans un sentiment de jalousie, souvent on devient aigris. Avec Cathy Bouvard, on a eu l’intuition d’ouvrir cette maison à beaucoup de jeunes metteurs en scène. En organisant la concurrence en interne, on l’a anéantie. Et j’ai pu me laisser aller à ma nature très fan : Noiret ou Christophe, je les ai invités comme j’aurais pu inviter de Funès.

Vous vous sentez souvent incompris.
Cet ostracisme du milieu du théâtre m’énerve. Je fais venir Charles Berling, pour jouer Hamlet. Et alors ? Je l’adore ! Dans cette profession, on a l’impression que personne n’aime personne. Dans les entretiens, vous remarquerez que les metteurs en scène ne disent jamais qu’ils aiment quelqu’un. C’est comme si tout était piégé dans notre langage.

Comment vous sentez-vous à Lyon ?
Je suis né à l’Hôtel-Dieu et j’habite Saint-Jean. Je suis un Lyonnais pur et dur. Je pense que cette ville aime la liberté, mais qu’il y a un malentendu. Beaucoup d’artistes ont l’impression que pour être aimé de cette ville, il faut rentrer dans le rang. Dans cette ville, l’insolence est plus appréciée qu’on ne croit. J’aime aussi l’idée que Lyon a été une ville résistante. Je reviens d’une tournée dans quarante villes. Lyon porte une poésie, elle a un poids de mélancolie très particulier, elle est majestueuse. Elle est si belle qu’on a tendance à la regarder, pas assez à la vivre. Or, il faut la vivre.

Qu’est-ce qui vous met vraiment en colère ?
La faim dans le monde, ça me travaille. C’est une idée dingue de penser que pendant qu’on fait du théâtre, il y a des enfants qui meurent dans le monde. Ça pose toute la question de notre métier : “Ça sert à quoi ?”. Le rêve, c’est de faire comme Simenon, il a tout quitté, vécu dans une petite maison en Suisse comme pour expier. Le mec qui n’est pas modeste en étant artiste, c’est d’une tristesse absolue. Que le plus beau spectacle ne puisse sauver un enfant, c’est une déchirure infinie dont il faut tirer les conséquences : être humble et pas faire chier tout le monde avec son génie ! En vieillissant, on est obsédé par ça. C’est pour ça que j’ai fait des spectacles itinérants "gratos" qu’on jouera dans les endroits défavorisés. Ma colère, c’est quand l’institution devient une sorte de forteresse, fermée sur elle-même. L’institution culturelle, elle doit être fissurée de partout pour que chacun puisse s’y glisser. L’institution doit être une médecine d’urgence.

Dans la vie, quels sont vos héros ?
Le curé d’Ars ! Je vais une fois tous les deux mois visiter sa maison. J’adore ce personnage. C’était un type insatiable. Il engueulait ses paroissiens, disait la messe à 1h du matin, confessait toute la journée, ne mangeait plus. J’adore l’idée de ce type qui, par trop d’amour, devient dangereux et qui finit saint. J’adore aussi Vikash Dhorasoo, il a un sens du jeu extraordinaire, le sens de l’humour. Il est totalement ouvert. C’est un grand artiste, au sommet de son art, et il est d’une gentillesse à tomber à la renverse.

Et en plus, il va au théâtre !
Eh oui, il vient régulièrement. Je peux vous dire aussi qu’il adore Lyon Cap’.

Êtes-vous d’accord avec Max Schoendorff qui regrette le sort fait à Guignol ?
Tout à fait. Guignol a inventé un langage littéraire. Il est naïf, n’a peur de rien, il est malin, retors. Il a le sens de l’amitié. Quand on a la chance d’avoir un personnage comme ça, il faut lui faire confiance. Lui refaire confiance.

Et quels sont vos zéros ?
Ségolène Royal est quelqu’un qui me terrorise. Je la trouve d’une dureté absolue. Quand je la vois dans un débat, je ne peux même pas l’écouter, c’est trop. On a l’impression qu’elle a toujours raison. Martine Aubry me terrorise, mais moins. Jouez, comme Amélie Poulain, au “j’aime pas”… J’aime pas les gens qui laissent pleurer les enfants, ceux qui font de l’humour sur les étrangers, ceux qui ont des complicités sociologiques, qui sont “entre eux”. J’ai horreur de toutes ces sauces de salade ou coulis de fraise, préparés à l’avance et qui sortent de bouteilles en plastique. Je n’aime pas le petit salé aux lentilles, le foie de veau – c’est horrible – et la viande saignante. Le mot “intelligence” m’énerve. Je pars en courant quand j’entends : “Ce spectacle est d’une grande intelligence !”. Pour moi, un artiste est un intuitif, l’intelligence n’est pas son moteur. Je n’aime pas non plus l’idée qu’il y ait de la violence à l’école. Mais ce qui me rend fou, ce sont les gros salaires…

Vous estimez le vôtre trop modeste…
Non, mais à l’époque où l’on vit, les gros salaires sont un des actes les plus violents de la société.

Qu’est-ce qu’un gros salaire ?
Plus de 40 000 balles. Alors, à 100 000 ou 150 000 balles, ça me paraît insupportable ! Je gagne 22 000 francs brut par mois. J’aimerais gagner plus, mais, au fond, j’ai la conscience tranquille.

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